M. Simons agita une sonnette. Un commis entra.

--Priez mademoiselle Rébecca de descendre, dit-il.

Il reprit, s'adressant à Deutz:

--Je vais vous présenter à ma fille, et, dès demain, vous pourrez

commencer votre cour.

On voit que M. Simons traitait vite les affaires. Il est vrai que dans

celle-là il voyait tout avantage, tout en ne brusquant pas le goût de sa

fille.

La porte s'ouvrit et Rébecca entra.

Quand les juives sont belles, elles sont admirables. Rébecca était

admirable. Une tête fine, brune, éclairée par des yeux énormes et que

relevait encore une masse de cheveux noirs tordus au-dessus de la nuque.

Des lèvres rouges découvraient des dents blanches comme du lait.

Elle tenait à la main un journal déplié: sans même voir l'étranger qui

était entré, elle vint se jeter au cou de son père:

--Tu m'as fait demander? dit-elle.

--Oui, chère enfant. Monsieur m'a fait l'honneur de me demander ta main.

Je lui ai répondu que c'était à toi de choisir. Tu choisiras. A partir

d'aujourd'hui, je l'ai autorisé à te faire sa cour.

Rébecca avait rougi. Quelle est la jeune fille qui ne rougirait pas en

pareille occasion? Elle jeta un regard à la dérobée sur le jeune homme.

Nous avons dit que Deutz était plutôt «mieux que mal», pour nous servir

d'une expression vulgaire, incorrecte, mais expressive. Le premier

examen devait donc lui être favorable.

--Vous avez entendu, monsieur Deutz, continua le père; vous pourrez...

Au mot «Deutz», Rébecca avait jeté un cri comme si elle eût été mordue

par une bête venimeuse.

--Deutz!... Deutz!... balbutia-t-elle, en étendant la main vers le

traître.

--Oui... Pourquoi te troubles-tu?...

Elle pâlit, et s'appuya sur un siège. Deutz voulut la soutenir.

--Oh! ne me touchez pas! dit-elle avec une expression indicible de

dégoût.

--Qu'as-tu? s'écria M. Simons stupéfait.

--Lui!... c'est lui...

--Mais parle...

--Lis..., murmura-t-elle, en laissant tomber le numéro du journal

qu'elle n'avait pas cessé de tenir à la main.

M. Simons se hâta de ramasser le journal et l'ouvrit, et lut à voix

haute:

«Hier, le sieur Deutz a reçu les cinq cent mille francs, prix qu'il

avait mis à sa trahison. Nous sommes républicains; mais nous maudissons

l'homme assez abject pour...»

Il continua encore deux lignes et comprit tout.

Alors il se redressa de toute sa hauteur.

--Sortez!... sortez! dit-il.

Depuis le commencement de cette scène, Deutz avait tout compris. Mais,

s'il n'avait pas bougé, c'est que la rage et le désespoir le tenaient

cloué au sol. Il avait cru, le monstre, que son crime resterait caché,

et qu'il pourrait jouir en paix de la fortune qu'il avait ramassée dans

la boue.

Puis tout à coup, il s'apercevait que son nom était voué à l'exécration

et au mépris; que son nom était imprimé tout vif... Il s'enfuit...

traversa comme un fou les bureaux du banquier, la cour de la maison...

et ne s'arrêta que dans la rue. Là, il chercha à rassembler ses idées,

mais le désordre de ses pensées ne le lui permit pas. Il se mit à

courir, et arriva ainsi jusqu'au boulevard:

--Eh bien! j'en épouserai une autre! murmura-t-il. Je suis riche. Voilà

ce qu'il y avait de plus important. Celle-là n'a pas voulu de moi...

j'en épouserai une autre!... Ces gens-là savent que c'est moi... mais

tout s'oublie... dans quinze jours, on aura cessé de penser à cette

aventure...

Il marchait rapidement suivant la ligne des boulevards dans la direction

du Château-d'Eau.

Comme il passait dans ce qu'on a appelé depuis le boulevard du Crime, il

vit un grand chantier où travaillaient une vingtaine d'ouvriers.

Sa course folle l'avait épuisé. Il s'appuya contre le chantier pour

respirer un peu.

En le voyant si pâle, un des ouvriers crut qu'il était malade. Or,

mettez dans une foule un blessé, un bourgeois en redingote et un ouvrier

en blouse, c'est l'ouvrier qui, le premier, parlera d'aider de sa bourse

le malheureux.

Un grand gaillard, à la figure avenante et loyale, s'avança vers lui:

--Est-ce que vous êtes souffrant, l'ami? lui dit-il.

--Oui...

--D'où souffrez-vous?

Deutz entendit un second qui disait:

--Pauvre diable!

--Oui, ajouta un troisième, il a l'air d'être très-bas... N'importe!

j'aimerais encore mieux être dans sa peau que dans celle de ce c... de

Deutz!

--Oh! que je le tienne jamais celui-là! grommela le premier, je

l'écrase!...

Le traître poussa un rugissement et recommença à fuir...

Pendant trois jours Deutz resta enfermé chez lui. Il n'osait plus

sortir: car il lui semblait qu'à chaque coin de rue il rencontrait un

ennemi. Il appelait des ennemis ceux qui le méprisaient!

Pendant ces trois jours, il se fit un travail dans son esprit, travail

latent, mais énergique. Le mariage était entré autrefois dans ses

projets comme un moyen d'avenir: il le voulait riche, parce qu'il y

voyait une revanche. N'était-ce pas ce sentiment vil qui l'avait poussé

au crime?

Pour une nature complète comme celle-là, l'obstacle accroît le désir.

Ah! on lui refusait mademoiselle Simons qui avait une fortune? Eh bien!

il en épouserait une autre qui serait pauvre, mais aussi belle, plus

belle peut-être!

Il était riche.

Pour lui, l'or, c'était la grande clef humaine qui ouvre toutes les

portes, celle du coeur comme celle de la conscience. Dieu a voulu que le

mal ne pût jamais admettre l'existence du bien: celui qui est mauvais

suppose fatalement que les autres lui ressemblent. Il y a là une loi

physiologique, rigoureusement vraie, éternelle, par conséquent, comme

tout ce qui est vrai.

Le premier jour de cette retraite, que fit le traître, seul à seul avec

lui-même, par un jour de rage? Il maudit ces gens, le père et la fille

qui l'avaient chassé; il maudit ces ouvriers, dont la voix brutale, mais

sincère, lui avait montré à quel degré de mépris il était descendu.

Cette rage fut violente, exaspérée, accompagnée d'imprécations.

La nuit calma un peu cette fureur. Le second jour, il raisonna plus

froidement.

Ce raisonnement ne fit qu'accroître encore son âpre besoin de vengeance.

Vengeance contre qui? Il ne le savait pas lui-même. Au fond c'était une

vengeance contre tout le monde.

Le troisième jour ce fut la révolte qui gonfla cette âme! Ah! on le

méprisait, et il était riche! Ah! on le refusait comme mari, et il était

riche! Ah! on l'insultait, et il était riche! Cela ne serait pas.

Comme il était riche, il achèterait l'estime, il achèterait une femme,

il achèterait le respect!

M. Simons et sa fille l'avaient dédaigné, il leur montrerait que l'on

trouve toujours en ce bas monde des femmes qui consentent à échanger la

misère contre l'aisance.

Il sortit, hautain, déterminé à tout braver. Sa première visite devait

être pour une de ses parentes éloignées, très-pauvre, laquelle avait

trois filles.

Cette parente vivait en dehors des choses extérieures, et nul doute

qu'elle ne connût rien de ce qui s'était passé. Elle était dans la plus

profonde misère, et vivait d'une rente de quatre cents francs que lui

faisait la caisse de secours israélite.

Où demeurait-elle?

Deutz pouvait facilement se procurer son adresse, en la demandant aux

bureaux mêmes de cette caisse de secours. Il prit une voiture, il s'y

rendit. Après de longues et patientes recherches, le commis préposé à

ces modestes fonctions lui apprit que madame veuve Reynac demeurait

chaussée du Maine, nº 173. Deutz donna l'adresse au cocher et le fiacre

partit..

Pourquoi tenait-il tant à retrouver cette parente, qu'il avait évitée

pendant si longtemps? C'est qu'elle avait trois filles. Il se rappelait

les avoir connues,--sept ans auparavant. Elles étaient belles: l'aînée

surtout, une ardente créature, qui portait en elle le sceau de la race

juive. Qu'étaient-elles devenues? Peut-être allait-il les trouver

mariées; peut-être encore la mort, cette grande faucheuse, avait-elle

coupé, une fois encore, l'épi au lieu de la fleur!

À vrai dire, mille sentiments divers s'agitaient en lui. Le plus fort

était qu'on l'avait chassé, hué, et qu'il éprouvait le besoin de se

prouver à lui-même qu'il n'était pas seul au monde couvert d'exécration.

Le fiacre arriva chaussée du Maine. Madame Reynac habitait au sixième

étage d'une maison sale, une mansarde encore plus sale que la maison.

Comme il était impossible de vivre avec quatre cents francs par

an,--même en mourant de faim,--la juive avait imaginé de s'improviser

diseuse de bonne aventure. Elle gagnait peut-être à ce métier cinq cents

autres francs, sur lesquels la moitié était prélevée, pour nourrir un

quine à la loterie.

Deutz faillit être suffoqué en entrant dans la mansarde de la vieille.

Elle était assise sur une chaise sans dormir, et tenait sur ses genoux

une petite planchette de bois couverte de cartes graisseuses. Ses mains

maigres et osseuses faisaient courir sur la planchette dix cartes à la

fois. Elle leva la tête en entendant du bruit, et reconnut Deutz, bien

qu'elle ne l'eût pas vu depuis sept ans.

--Ah! c'est toi, mon garçon! dit-elle, aussi tranquillement que si elle

l'eût quittée la veille.

Il était impossible au regard de décider si cette femme avait soixante

ans ou un siècle. L'oeil était vif, mais chassieux; la peau absolument

parcheminée, comme une momie; le nez busqué, se joignant presque avec le

menton. Elle était hideuse.

--Tu sais que je vais gagner le quine?

--Mais, tante Reynac...

--Tante Reynac! Tu as donc besoin de moi, garçon?

--Peut-être...

--Eh! eh!

Elle quitta ses cartes pour le regarder mieux à son aise. Puis elle posa

ses deux mains sur ses genoux, et se mit à tourner ses pouces en dedans:

--Eh!... eh! répéta-t-elle. Allons, parle.

--Mais je ne vois pas vos filles?

--Mes filles?

Une expression de rage se peignit sur les traits de la mégère:

--La plus jeune est morte, grommela-t-elle. C'est ce qu'elle avait de

mieux à faire. Lia, la seconde, a mal tourné. Elle est sage.

--Sarah, c'était l'aînée?

--Oh! Sarah a bien fait son chemin. Je suis contente d'elle. Elle

m'oublie un peu par ci par là, cependant elle m'aide à nourrir mon

quine... Tu verras qu'il sortira un jour ou l'autre.

Elle reprit les cartes et fit encore deux ou trois passes. Deutz

l'écoutait patiemment.

Il voulait en arriver à ses fins.

--Alors vous dites que Lia a mal tourné?

--Oui... elle travaille! Belle comme elle l'est!... Tu connais les

grands magasins de la _Ville de Marseille_?

--Oui.

--C'est là qu'elle est employée. Je la vois rarement.

--Elle ne vient donc jamais vous voir?

--Non. Elle prétend que je lui donne de mauvais conseils. Malheur! comme

si une mère pouvait donner de mauvais conseils à sa fille! C'est

l'enfant de ma chair, n'est-ce pas? Ce que je lui dis, c'est dans son

intérêt!

Deutz avait noté dans sa mémoire cette adresse: la _Ville de Marseille_.

--Eh bien, qu'est-ce que tu avais à me dire? reprit-elle en mêlant ses

cartes.

--Voilà. J'ai à parler à Sarah.

--A Sarah? Qu'est-ce que tu peux bien lui vouloir?

--Cela me regarde.

Il prit un louis dans sa poche et, le tenant entre le pouce et l'index,

le fit miroiter aux yeux de la vieille.

--Où demeure-t-elle? demanda-t-il.

Les yeux de la juive s'étaient allumés.

--Un louis!... murmura-t-elle, un beau louis tout neuf.

Certes elle aurait donné l'adresse de Sarah pour rien. Mais l'intérêt

était là.

--J'en veux deux.

Il fit rentrer la pièce d'or dans sa poche.

--Alors, adieu.

La mégère grommela une phrase de colère en le voyant se diriger vers la

porte.

--Comme tu es pressé!

--L'adresse, ou je pars.

--Donne-moi l'argent.

--Non, après.

--Non, avant.

--Après!

--Ah! mon garçon, dit-elle, tu feras ton chemin, tu connais la vie. Eh

bien, soit, j'ai plus de confiance que toi, moi. Sarah demeure rue

Corneille, en face le théâtre de l'Odéon.

--Merci, tante Reynac, tenez!

Il jeta le louis à la volée; il alla rouler sur la planchette de bois:

la vieille le happa au passage.

--Et tu ne veux pas me dire pourquoi tu as besoin de parler à Sarah?

--Non.

--Il faut pourtant que ce soit pour une chose importante, puisque tu as

payé son adresse vingt francs!

--Oh! vous vous trompez, tante Reynac, j'en ai eu deux pour vingt

francs; celle de Lia et l'autre.

--Ah! tu feras ton chemin, répéta-t-elle avec une nuance de regret.

--Consolez-vous, allez: votre situation pourrait bien changer bientôt.

--Je vais faire une réussite!

--Adieu, tante Reynac!

--Adieu, mon garçon.

Il redescendit les cinq étages encore plus rapidement qu'il ne les avait

montés.

--Aux magasins de la _Ville de Marseille_, cria-t-il au cocher.

Le fiacre redescendit dans l'intérieur de Paris, et traversa les ponts.

Puis il suivit le quai, jusqu'à la hauteur de la rue de la Ferronnerie.

Là s'élevaient, en 1832, ces magasins, peu en harmonie déjà avec le goût

du temps, c'étaient les bourgeois du quartier qui s'y approvisionnaient.

Ils étaient vides la plupart du temps.

Deutz s'arrêta, et jeta un coup d'oeil à l'intérieur. Il aperçut cinq ou

six ouvrières qui travaillaient, les unes riant, les autres attentives.

L'une de celles-là, penchée sur sa broderie releva tout à coup la tête,

montrant une ravissante figure, fine et douce en même temps.

--Je suis sûr que c'est elle, pensa-t-il.

Il y a mansarde et mansarde. La vieille juive demeurait dans une

sentine. Lia habitait un carré entre quatre murs, qui recevait à peine

un rayon de soleil par une étroite fenêtre en tabatière. Et cependant on

devinait en y entrant que celle qui y restait honorait sa pauvreté par

le travail.

Deutz fit ce que les amoureux font de tous les temps, bien qu'il ne le

fût guère. Quand l'ouvrière eut fini sa journée, elle sortit du magasin.

Alors il suivit Lia jusqu'à la maison où elle demeurait. Puis, quand

elle eut disparu derrière la porte cochère, il entra dans la loge de la

concierge et demanda:

--Mademoiselle Reynac?

--Au sixième étage, la troisième porte à gauche.

Il frappa; elle vint lui ouvrir elle-même, et resta assez décontenancée

en sa trouvant en face d'un inconnu.

Lui, remarqua aussitôt cette différence entre la demeure de la mère et

celle de la fille que nous venons d'indiquer.

--Bonjour, Lia, dit-il tranquillement.

--Monsieur...

--Vous ne me reconnaissez pas?

--En effet, et...

Ils étaient debout tous les deux. Elle ne laissait pas d'être

embarrassée: cependant, elle n'eut point la peur naturelle qu'une jeune

fille aurait pu éprouver en se trouvant en face d'un homme. La vertu

n'est pas craintive.

C'est qu'elle était charmante, cette enfant, qui commençait la vie en

faisant le rude apprentissage du labeur acharné et de la misère

silencieuse.

--Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus! reprit le juif.

Vous étiez à peine haute comme cela... Un bébé!

--Je ne me souviens pas...

--Ah! nous étions bons amis. Vous ne vous rappelez même pas mon nom. A

quoi tiennent les souvenirs! Je vais vous montrer, moi, que je n'ai rien

oublié. D'abord, ne vous effrayez pas de la demande que je vais vous

faire. Aimez-vous quelqu'un, Lia?

La jeune fille croyait rêver. Qu'était donc cet homme qui l'appelait par

son prénom, se présentait chez elle, à l'improviste, et enfin lui

adressait une pareille question?

--Chère enfant, continua Deutz, ne vous effrayez pas. Quand nous nous

sommes quittés, j'avais douze ans, vous en aviez huit. On nous appelait

le petit mari et la petite femme... Vous ne vous rappelez pas?

Lia ne pouvait pas se rappeler par la bonne raison que ce qu'il

racontait n'avait jamais existé. Mais il était bien sûr de ne pas être

démenti. Quel est l'enfant qui n'a point, au fond de son coeur, des

souvenirs cachés, qu'il est tout surpris, devenu homme, et quand il a

les oubliés, de voir se retracer devant lui?

--Moi, je suis parti au loin. Je pensais souvent à ma petite Lia. Hier,

je suis arrivé à Paris. J'ai songé à vous retrouver. Votre mère m'a

donné votre adresse. J'ai appris quelle vie de travail était la vôtre,

et je me suis senti heureux, à l'idée que je pouvais faire quelque chose

pour la compagne d'autrefois qui m'était aussi chère que jamais... Je

suis riche, Lia... Voulez-vous que nous reprenions le rêve du temps

passé pour en faire une réalité?

Deutz avait parlé doucement. Il était jeune, sa voix douce; l'ombre

naissante du soir empêchait Lia de voir que son visage restait immobile,

pendant que sa lèvre prononçait ces paroles tendres: elle fut émue.

--Ne vous troublez pas, chère enfant, reprit-il en lui prenant les

mains. Vous êtes une vaillante et honnête créature. Quelle meilleure

compagne que vous un honnête homme peut-il choisir?

--Vraiment, je reste confondue, répétait-elle.

--Acceptez-vous?

--Monsieur...

--Nous ferons, ou plutôt nous renouvellerons connaissance.

Il s'arrêta un moment, puis:

--Allons! je vois qu'il faut que je vous dise mon nom, pour que vous me

reconnaissiez. Vous ne vous souvenez donc plus de Hyacinthe Deutz?

--Hyacinthe Deutz?

--Nous sommes cousins.

Lia était restée tranquille, comme si elle ne savait pas l'épouvantable

signification de ce nom-là. Et, en effet, l'ouvrier lit les journaux,

mais l'ouvrière ne les lit pas. L'aventure de Madame n'avait pas encore

pénétré dans le magasin bourgeois de la _Ville de Marseille_. Ce n'est

pas un fait étonnant. Combien de ces choses qui bouleversent une nation,

restent inconnues pendant des semaines, à ces obscurs travailleurs qui

composent la toute petite bourgeoisie?

--Laissez-moi vous dire mon projet, chère Lia, dit-il. Je ne veux plus

que vous retourniez à votre magasin. Dans un mois nous serons mariés.

Elle hocha doucement la tête:

--Non, mon cousin... puisque nous sommes cousins, reprit-elle en

souriant, il faut d'abord nous connaître. Vous êtes riche: je suis

pauvre. C'est donc à moi à faire la difficile... pour vous. Peut-être

cédez-vous à un mouvement généreux.

Si vous devez vous repentir, mieux vaut que ce soit avant qu'après. Je

continuerai ma vie habituelle jusqu'à ce que... Et tenez! pour

commencer, je vous permets, pour la première fois, de rester dans ma

chambre. J'attends une ouvrière de magasin qui a, comme moi, un travail

à finir. Nous nous réunissons tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre,

pour économiser le feu et la lumière. C'est mon tour ce soir.

Elle lui tendit la main, comme une honnête femme qui ne se méfie pas du

mal.

--Avez-vous dîné?

--Non.

--Voulez-vous dîner avec moi?

--Volontiers.

Elle alluma le feu, un pauvre feu de charbon dans la cheminée, et la

petite lampe éclaira bientôt la mansarde de sa douce et pâle lueur.

--Oh! vous dînerez mal, je vous préviens.

Ce que Lia appelait «dîner» composerait à peine une collation. Elle ne

mangeait de viande que le dimanche. Elle fit chauffer du lait, c'était

le potage. L'entrée c'était de la charcuterie, et le dessert des

confitures. Encore c'était le grand repas. A midi, elle ne mangeait

qu'un morceau de pain.

Tout cela, les assiettes de faïence brune, les verres sans pieds, la

cruche d'eau, reluisait à l'oeil. En dix minutes, ils eurent dîné.

--C'est la première fois que pareille chose m'arrive, dit-elle en riant.

Mais vous m'avez inspiré confiance tout de suite. Puis j'ai été émue de

vos paroles... Je pense si souvent à mon enfance! Comme toutes les

autres, j'ai été en butte à ces mots qui sont des insultes et une

lâcheté, quand on les adresse à une pauvre fille comme moi... Vous, mon

ami, vous êtes le seul qui ayez été loyal et honnête.

Une larme brilla dans ses yeux. Mais elle se mit vite à rire.

--Ne parlons plus de cela. Vous voulez m'épouser... Votre famille n'y

consentira peut-être pas!

--Je n'ai pas de famille.

--Si vous alliez regretter de m'avoir engagé votre parole?

--Regretter?... Mais il faut que je vous dise tout. Je vous ai trompée.

Ce n'est pas hier que je suis arrivé à Paris, c'est il y a un mois. Je

vous aimais de loin... je vous savais belle et honnête; je sais

maintenant que nous serons heureux!

Une voix fraîche et gaie résonna sur le palier, et presqu'aussitôt la

porte de la mansarde s'ouvrit; livrant passage à une jeune fille de

vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui s'arrêta court en voyant son amie

attablée avec un jeune homme.

--Tu es étonnée? dit celle-ci.

--Dame! toi qu'on nous donne toujours pour modèle...

--Je te présente mon mari, ma chère Louise.

--Ton mari?

--Mon Dieu, oui.

--Depuis quand?

--Depuis...

--Depuis quinze ans, mademoiselle, dit Deutz.

--Ah! tu attendais quelqu'un!... Je comprends maintenant pourquoi tu

étais sage et travailleuse, au lieu d'être un peu folle, comme nous!...

Louise s'assit sur le carreau de la mansarde, chauffant ses mains au

feu.

--Oh! que je raconte une affreuse histoire! dit-elle tout à coup. On

vient de me l'apprendre tout à l'heure. Tu sais bien... Madame... qui

nous passionnait tant... parce qu'elle se battait en Vendée... Est-ce en

Vendée?...

Deutz pâlit.

--Eh bien! il paraît qu'on l'a fait prisonnière.

--Pauvre femme! murmura Lia.

--Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'elle a été vendue par un

homme qui se disait son ami... Vendue, Lia!

--Le misérable!

--Je cherche à me rappeler son nom... Je ne peux pas y arriver... Et

pourtant, il n'y a pas dix minutes qu'on me l'a dit. Vous connaissez

cette histoire-là, vous, monsieur?

--Oui... oui.

--Alors, aidez-moi donc... Ah! tant pis! Je me rappellerai le nom une

autre fois. A propos de nom, Lia, tu ne m'as pas dit celui de ton

fiancé?

--Hyacinthe Deutz.

Louise se leva toute droite:

--Hyacinthe Deutz...

Elle se jeta sur Lia, et, l'entraînant vers la porte avec épouvante:

--Viens... viens... C'est lui! lui!

--Qui?...

--Le traître! l'homme qui a vendu cette pauvre princesse!

Lia jeta un cri de désespoir.

--Et il venait... Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je garde ma misère!...

Ma mansarde est souillée par vous... Allez-vous-en!

--Je suis riche, riche! balbutia Deutz. Malheureuse! tu souffres le

froid, la fatigue, la faim... Avec moi, tu n'auras rien à craindre...

Quand tu seras ma femme...

--Votre femme!

Elle recula encore.

--Partez... Je vous méprise!... partez!...

Elle ne put rien ajouter. Elle était évanouie.

Deutz se précipita au dehors et s'enfuit.

Il faisait nuit. Il arriva tout courant jusqu'aux ponts, et il entrait

dans la première rue qui s'offrait à ses regards, comme huit heures du

soir sonnaient à l'horloge de l'Institut.

Alors seulement il s'arrêta. Sa colère était devenue de la rage.

--Cette femme, cette misérable femme! murmura-t-il. Elle est pauvre

pourtant! Et elle préfère sa pauvreté... Non, ce n'est pas possible. Il

y a autre chose. Depuis quand a-t-on refusé un mari riche? Elle en

aimait un autre... Alors, pourquoi m'avait-elle accepté d'abord, pour me

refuser ensuite? Ce serait donc réellement parce que...

Son sang bouillonna à la pensée de la nouvelle insulte qu'il venait de

supporter. Il serra les poings, et, avec une indicible expression de

fureur:

--Il y a un être désintéressé au monde, un être qui méprise l'argent, et

il faut que je le rencontre!

Il prononça cette phrase sans se douter qu'il blasphémait.

Relevant la tête, il porta autour de lui son regard haineux. Il

contempla la rue où il se trouvait, une vieille rue encaissée, muette,

où les passants étaient rares, et les hautes maisons silencieuses qui se

dressaient à droite et à gauche.

--Ainsi, pensa-t-il, je suis exécré, méprisé dans chacune de ces

maisons! Dans chacun de ces appartements je trouverais, en y cherchant,

des êtres pour qui je suis un objet d'exécration! Non. C'est

impossible!... Ces Simons... Ils sont riches: sans cela ils ne

m'auraient pas chassé! Cette fille... Oh! cette fille... Des ouvriers

m'ont injurié... Mais si j'avais voulu leur jeter une poignée d'or, ils

auraient crié: vive Deutz!... Cette fille!... Eh bien, soit, elle est

honnête et désintéressée... Une par hasard... il faut bien qu'on en

rencontre quelquefois!... C'est qu'elle aussi m'a chassé... Et après? Ce

n'est qu'une aventure à oublier. J'oublierai cela, comme j'ai oublié

tant de choses, pour ne plus penser qu'à ma fortune, à mon argent...

Il avait marché tout en parlant. Il regarda de nouveau autour de lui, et

se trouva au carrefour Buci. Le quartier Latin de nos jours existait

déjà, mais il s'appelait alors le quartier des Écoles. Les noms

changent, mais les moeurs sont les mêmes.

On s'amusait et on travaillait au quartier des Écoles de 1832, comme on

travaille et on s'amuse au quartier Latin d'aujourd'hui. Murger l'a

calomnié. Ce livre infâme qu'on nomme la _Vie de Bohème_, ce livre qui a

perdu tant de nobles intelligences qui se sont laissé dévoyer dans la

fainéantise et dans l'ignominie, est un mensonge depuis la première page

jusqu'à la dernière.

Marchant toujours devant lui, Deutz arriva au bout de la rue de

l'Ancienne-Comédie. Incertain du chemin qu'il allait suivre, le coeur

secoué par la rage, il allait peut-être revenir sur ses pas, afin de

demander au grand air un peu de fraîcheur.

Il ventait froid, et son sang le brûlait. Tout à coup, il aperçut une

ombre qui passait à côté de lui. C'était une femme, une magnifique

créature admirablement faite, et dont les grands yeux semblaient

«éclairer l'obscurité,» comme dit un poëte oriental. Cette jeune femme

marchait d'un air égaré: elle allait si vite, que Deutz fut obligé de

hâter le pas pour la suivre. Elle prit le même chemin que celui par où

le traître avait passé pour venir.

Elle descendit la rue Mazarine jusqu'à la ruelle tournante, sale, où

elle se joint à la rue Bonaparte, pour aboutir au quai Malaquais. La

jeune femme traversa le quai, et suivit quelques instants la chaussée

qui longeait la Seine. Arrivée à un de ces escaliers de pierre qui

conduisaient à la berge, elle sembla hésiter: puis, après une seconde de

réflexion, elle se mit à descendre l'escalier. On eût dit d'une ombre

qui ne laissait aucune trace sur son passage. Deutz marchait derrière

elle, sans se rendre compte du sentiment qui le poussait. Était-ce la

pensée qu'il pouvait peut-être rendre service? Non.

Non. Cette nature infâme n'avait pas un tel coin de générosité. Par les

jours d'orage, quand le ciel est gris, pluvieux et sombre, on aperçoit

quelquefois un peu de ciel bleu, à travers la nue. Mais l'âme de

certains hommes ne connaît pas même cette éclaircie morale, qu'on

appelle une généreuse pensée.

La jeune femme arriva sur la berge. La Seine roulait ses flots noirs et

tristes. Elle se pencha, puis se mettant à courir, monta sur l'un de ces

grands bateaux de bois qui séjournent, en attendant le halage. Elle

voulait évidemment se jeter dans le fleuve, de l'autre côté du bateau,

car elle craignait sans doute que l'eau ne fût pas assez profonde sur le

bord.

Deutz n'avait pas quitté ses pas. Il arriva presque en même temps

qu'elle sur le bateau. Elle n'entendait pas. Comme elle croyait être

près de la mort, elle écoutait, sans doute, la voix de sa conscience, et

cette voix-là devait parler trop haut pour ne pas étouffer les autres.

Elle se pencha encore, mais cette fois, sur l'eau, regardant courir les

flots sinistres qui ont abrité tant de crimes et d'infamies, tant de

suicides désespérés. Elle faisait déjà un mouvement pour s'y laisser

tomber, lorsque Deutz la saisit par le bras. Elle se retourna

violemment.

--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit-elle.

--Vous vouliez mourir?

--Oui, je veux mourir.

--Pourquoi?

Elle éclata de rire.

--Cela ne vous regarde pas! Si je meurs, personne ne me regrettera,

personne ne me pleurera! La vie me pèse... me dégoûte! Je n'ai trouvé ni

appui, ni consolation, ni rien en ce monde. Ma mère... oh! ma mère...

Mais je ne vous en parle pas... bien qu'elle aura un jour un terrible

compte à rendre à Dieu, car c'est elle qui m'a perdue! Je veux mourir...

Laissez-moi!

--Non!

Elle se débattit un moment. Puis, dans un paroxysme de désespoir, elle

tenta d'entraîner le juif avec elle. Mais il se cramponnait de la main

gauche au rebord du bateau, pendant que de la droite il l'étreignait à

l'épaule.

De guerre lasse elle céda.

--Eh bien, quand vous m'aurez empêchée de mourir aujourd'hui... que

m'importe? Je me tuerai demain. Votre intervention n'aura servi qu'à me

faire davantage souffrir. Je m'étais décidée à me tuer. Il faudra que je

me décide encore... J'aurai deux agonies au lieu d'une!

--Pourquoi vouliez-vous mourir?

--Ne vous l'ai-je pas dit? Ma vie me dégoûte... j'ai honte de moi-même,

quand je pense à la jeune fille que j'étais, et quand je vois jusqu'où

je suis descendue. Je suis une de ces malheureuses qui ont mis une fois

le pied sur le chemin glissant du mal, et qui n'ont pu se retenir

après... Ah! si elles me voyaient, celles qui prêtent l'oreille aux

paroles menteuses... aux lâches complaisances, elles reculeraient

d'effroi!...

Tout autre homme aurait parlé à cette infortunée des devoirs de la

créature envers le Créateur; du respect qu'elle doit avoir pour

elle-même. Dieu n'a-t-il pas interdit le suicide comme un crime? Mais le

misérable qui venait de sauver cette autre misérable ne pensait pas à

cela. Il la regardait. Elle était splendidement belle. Les cheveux

dénoués tombaient en masses brunes autour de son col blanc. Les yeux,

énormes, brillaient d'un éclat étrange.

--Vous craignez la misère, n'est-ce pas?

--Oui, dit-elle à voix basse...

--Vous avez honte de votre vie?...

--Oui.

--Eh bien, si quelqu'un... moi, par exemple, vous proposait de vous

faire sortir de cette vie que vous menez... accepteriez-vous?

Une lueur d'espérance brilla dans son regard, mais s'éteignit aussitôt.

--Vous... pourquoi... vous?

--Je vous le dirai plus tard.

Elle regarda à son tour l'homme qui lui tenait un langage si bizarre.

Elle vit que le visage de cet homme était bouleversé, comme si une rage

intérieure y était peinte. Ses paroles froides et sèches semblaient

prononcées comme une leçon apprise et qu'on récite par coeur.

--Pourquoi vous?... répéta-t-elle.

--Je vous ai dit que vous le sauriez.

--Vous ne me connaissez pas.

--Peu m'importe.

--Vous ne savez qui je suis...

--Peu m'importe, vous dis-je.

--Ah! balbutia-t-elle, je croyais cependant être descendue trop bas...

Il avait pris son bras et l'entraînait.

Elle se laissait faire docilement. Ils revinrent sur la berge. Comme

elle était faible et chancelait, il la soutint.

Toujours la soutenant, Deutz héla un fiacre qui attendait à une station

de voitures. Mais elle lui dit:

--Non. Donnez-moi votre bras; j'aime mieux marcher.

--Où demeurez-vous?

--Je vais vous conduire.

Ils suivirent silencieusement la longue rue Mazarine. Pas une parole ne

fut échangée.

Qu'auraient-ils eu à se dire? Elle attendait.

On lui avait promis de la retirer du gouffre où elle se débattait. Lui,

ne pensait vraiment pas que la malheureuse femme eût la moindre anxiété

de savoir quel sort on allait lui offrir. Il ne songeait qu'à réussir

dans ce qu'il projetait. Au reste, ils avaient l'air d'apparitions

sinistres, elle avec sa démarche hésitante, ses cheveux épars, lui avec

son visage livide, marbré çà et là de rouge, comme si les insultes

morales qu'il avait reçues avaient été autant de soufflets.

Ils arrivèrent au carrefour Bucy, de même que Deutz une heure

auparavant.

Elle marcha plus vite et monta la rue de l'Odéon.

Parvenus à la grande place qui entoure le théâtre, ils la traversèrent.

--Voilà où je demeure, dit-elle en lui montrant la rue Corneille, une

des deux qui bordent le théâtre.

--Rue Corneille!

--Oui.

--Vous demeurez rue Corneille?

--Mais... oui.

Elle ne comprenait pas pourquoi son compagnon faisait preuve d'un tel

étonnement.

--Qu'avez-vous?

Il la contempla longuement:

--Elle _lui_ ressemble, dit-il tout bas, j'aurais dû la reconnaître.

--Je vous connais, reprit-il à voix haute. Vous vous appelez Sarah

Reynac!...

C'était bien Sarah, en effet, la fille aînée de la juive, la soeur de

Lia. Elle n'en était plus à être surprise. L'aventure où elle se

trouvait jetée ressemblait tellement à un roman! Quelle est la femme de

ce genre qui ne croit pas au Petit Manteau Bleu, au protecteur inconnu,

à toutes ces légendes en cours parmi ces créatures? Elle se laissa faire

et monta la première; elle s'arrêta devant une porte, au second étage,

de cette maison de la rue Corneille.

L'appartement était simple et fastueux en même temps: on y reconnaissait

les traces du luxe de la veille qui sera la misère le lendemain. Pas un

seul livre! Est-ce qu'elles ont le temps de lire? Peut-être çà et là un

roman de Ducray-Duminil ou un drame de Guilbert de Pixérécourt.

L'ameublement est un mélange disparate où la table de bois commun

coudoie l'étagère en bois de rose. Sur le parquet, du tapis d'Aubusson,

mais tâché, sali, usé jusqu'à la corde.

Il faisait froid, elle jeta une bûche dans la cheminée du salon. Quelle

différence entre ce logis, et la demeure de l'ouvrière!

Quand Sarah vit flamber la flamme, elle regarda l'inconnu. Deutz s'était

assis dans un fauteuil et la contemplait.

--Parlez, maintenant, dit-elle. Que voulez-vous de moi? que

m'offrez-vous? Vous m'avez promis de m'arracher à mon enfer: le

pouvez-vous, seulement? Je ne sais même pas s'il est encore temps!

Elle ajouta, après une pause:

--Comment me connaissez-vous?

Puis, baissant la voix, courbant la tête, avec une navrante expression

de honte:

--Est-ce que tout le monde ne me connaît pas, moi? balbutia-t-elle.

Elle devait croire à un bon sentiment de la part de cet homme qui

entrait si brusquement, et d'une manière imprévue dans son existence.

--Il faut que je vous raconte ma vie, reprit Sarah d'une voix brève;

j'aurais pu être honnête, comme tant d'autres. Je ne puis même pas dire

que j'ai eu les mauvais conseils de ma mère: ces mauvais conseils ma

soeur les a eus comme moi, et cependant... Ne me demandez pas tout ce que

j'ai fait. Je n'aurais pas le courage de vous l'apprendre. J'ai roulé,

de chute en chute, au dernier degré. Vous voyez où j'en suis

maintenant... Je crois que je valais mieux que d'autres, car j'ai eu

souvent des remords. Il est vrai que je ne les écoutais pas, ces hôtes

importuns qui me parlaient de devoir!... Depuis six mois, j'étais lasse!

un dégoût profond s'emparait de moi. J'avais la nostalgie du bien. Je me

représentais ce que j'aurais pu être comme ma soeur Lia,... trouver un

honnête homme qui m'eût honnêtement aimée... Je n'avais pas voulu. Le

mal a tant de séductions, et le travail en a si peu. Alors, je sentais

que j'étais pour tous un objet de mépris, un hochet qu'on rejette dans

un coin.

La pensée de la mort est entrée en moi pour la première fois; je l'ai

chassée d'abord. Et j'ai continué ma vie... Elle est revenue. Si je vous

disais ce que j'ai souffert! Je suis jeune encore, j'ai vingt-huit ans,

je suis seule, j'avais devant moi l'avenir... mais quel avenir! Un

matin, je me suis habillée simplement et je suis sortie. Je voulais

trouver de l'ouvrage. Partout où je me suis présentée, on m'a

repoussée... A quoi étais-je bonne, en effet? J'avais perdu l'habitude

du travail. Pour m'étourdir, je me suis jetée plus avant dans le

plaisir. Mais le plaisir ne m'inspirait plus que de la haine. Inutile à

tous, nuisible à moi-même, ennuyée du vide qui m'entourait, dégoûtée de

mon existence, c'est alors que j'ai résolu d'en finir. Ah! pourquoi

m'avez-vous arrêtée au seuil de cette mort, qui eût été le repos? Par

quelle fatalité vous êtes-vous trouvé là pour m'imposer le secours

odieux de votre volonté de me sauver? Si vous pouvez m'arracher à la vie

que je mène, si vous pouvez me régénérer par le travail, songez-y bien!

Mais si, après m'avoir entendue, vous m'abandonnez de nouveau, soyez

maudit!

Deutz la regardait, les yeux fixés sur cette belle créature, qui avait

voulu mourir. Par moments il éprouvait un sentiment de joie âcre, en se

disant que le mépris était leur lot commun à tous les deux.

--Vous me connaissez maintenant, acheva-t-elle. Je suis une femme

perdue. L'honnête fille détourne la tête quand je passe. Je ne sais plus

travailler. J'ai passé du luxe à la misère, comme mes pareilles, pour

retourner de la misère au luxe. Je suis une femme perdue! Perdue,

c'est-à-dire qui ne peut plus se retrouver. Que pouvez-vous faire pour

moi? Rien!

Il y eut un court silence, pendant lequel Deutz réfléchit à la manière

dont il devait s'y prendre pour proposer à Sarah ce qu'il voulait.

--Si j'ai bien compris, répliqua-t-il froidement, vous êtes désespérée,

et vous ne demandez plus qu'à mourir. La vie n'a plus d'issue pour vous.

Vous vous trouvez dans une impasse: c'est de cette impasse dont vous

voulez sortir. Vous avez raison. Vous parliez de votre avenir tout à

l'heure? Je vais vous dire ce qu'il serait, si vous ne mouriez pas, on

si vous refusiez mon offre. Vous avez peut-être une dizaine d'années

devant vous: au bout de ces dix ans... c'est la misère noire, sordide.

Vous avez honte, maintenant, que serait-ce donc alors? Ces femmes hâves,

usées, flétries, ces mendiantes qui grelottent le froid, ont eu aussi

une existence de plaisirs comme la vôtre. Vous voyez où elles en sont

venues. C'est là que vous en viendriez. Si vous mouriez alors... vous

connaissez l'hôpital. Une dalle de marbre!

Sarah frissonna:

--Je suis lâche, dit-elle tout bas. C'est en pensant à tout cela que je

veux mourir aujourd'hui, quand je suis jeune, belle, que je peux être

encore regrettée...

--Écoutez-moi donc, alors. Je vous offre la fortune. Il y a un... jeune

homme riche, qui vous épousera.

--M'épouser... moi!

--Oui!

--Cet homme m'aime?

--Peut-être.

--Son nom?

Il se tut; puis lentement:

--C'est moi.

--Vous!... vous!...

Elle prit son front dans ses mains:

--Vous... Mais vous ne pouvez pas m'aimer.

--Je vous ai dit: Peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout. Je vous propose

un marché. Il y a des imbéciles qui me reprochent la façon dont j'ai

fait fortune. Comme si l'or ne purifiait pas tout! Si je vous épouse,

nous quitterons la France et nous irons nous faire, au loin, une vie

nouvelle.

Elle ne comprenait pas. Pourtant elle lui dit:

--Vous ne pouvez donc pas en épouser une autre, que vous me proposez

cela, à moi?

--Avez-vous entendu parler de cette princesse qui se battait en Vendée?

--Oui.

--Elle perdait la France. Je l'ai sauvée en la livrant au gouvernement.

--Ah!

--On m'en a récompensé...

Sarah s'était croisé les bras. Elle le regardait de son oeil fixe.

--Je vous connais: vous êtes mon cousin Hyacinthe Deutz. J'ai entendu

parler de vous; vous avez vendu cette pauvre femme cinq cent mille

francs.

Toute énergie semblait l'avoir abandonnée.

Elle remit sur ses épaules la mante qu'elle avait quittée en rentrant et

se dirigea vers la porte du salon.

--Où allez-vous?

--Où vous m'avez prise! Vous épouser, vous? J'aime mieux mourir. Certes,

je suis bien infâme et bien misérable; certes, je n'ai jamais rien fait

de bon dans ma vie, mais votre or me brûlerait les doigts, si je le

partageais avec vous... Je comprends qu'on vole, je comprends qu'on tue,

mais je ne comprends pas ce que vous avez fait. Oh! je ne me mets pas en

colère... Je n'ai le droit en ce monde de ne mépriser qu'une personne..

vous! Vous m'avez fait du bien.

Elle se tut; puis, par un brusque retour, elle éclata en larmes:

--Que faut-il donc que je sois, pour qu'on vienne m'offrir une pareille

honte? Jamais je n'ai mieux compris mon abjection... Oui, je suis une

femme perdue, un être sans foi, sans honneur, sans dignité; oui, j'ai

pour avenir, si je vis, la honte encore, la honte toujours, pour finir

par la misère, l'hôpital et la fosse commune; mais j'aime mieux cela que

de devenir votre femme.

Il vit rouge. Une insulte de plus tombant sur cet homme exaspéré,

produisit l'effet de l'étincelle sur un baril de poudre. Il bondit

jusqu'à Sarah, et lui saisit violemment les poignets:

--Ah! tu te crois aussi le droit de me mépriser! Ah! tu m'outrages... Tu

payeras pour les deux autres, pour ta soeur et Rébecca.

Il l'avait jetée par terre et cherchait à l'étrangler. Instinctivement

elle se défendait.

--Je vais te tuer!...

--Au secours!... appela-t-elle.

--Je vais te tuer!

Elle se débattit encore, assez pour s'échapper de ses mains et se

réfugier au bout du salon. Cela la sauva. Le traître réfléchit sans

doute aux conséquences du crime. Il vit la guillotine: il était lâche.

Pâle, livide, au milieu du salon, il se rongeait les poings avec fureur.

--Impuissant! Je ne peux... pas... je n'ose pas me venger... Que faire?

où aller? Si je brûlais Paris... La fille riche, la fille honnête, la

fille perdue... je suis chassé de partout! Tiens! j'aurais dû

t'étrangler!... Adieu! sois maudite, toi et les autres!

Nu-tête, les vêtements en désordre, il sortit, chancelant, la rage dans

les yeux, fou de colère, et montrant le poing à ce ciel qui, lui ayant

permis d'accomplir sa trahison, ne lui permettait pas d'en jouir.

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 106 / 112 题