LES TRENTE DENIERS

Une heure après la prise de Madame, Deutz montait en chaise de poste, il

arrivait à Paris. La fatale nouvelle était déjà connue et passionnait

l'opinion publique. Judas entrait au ministère de l'intérieur, au moment

même où en partaient des ordres concernant l'auguste prisonnière.

On ne lui fit pas faire longtemps antichambre. Le ministre reçut,

aussitôt le misérable, afin, sans doute, de s'en débarrasser le plus

vite possible.

Il est assez difficile de parler, dans un roman historique, de certaines

personnalités encore vivantes. Surtout lorsque ces personnalités ont

joué un aussi grand rôle politique que le ministre dont nous parlons, et

qui, naguère, occupait une position si élevée dans notre pays. La

politique est l'éternel levain des crimes et des colères. Mais à quelque

opinion qu'on appartienne, il faut savoir respecter la grandeur du

talent, et l'âge. Aussi, nous n'aurions pas osé raconter d'une manière

fausse l'entrevue qui eut lieu entre l'homme d'État et Deutz, si nous ne

l'avions connue par le récit même qu'en a fait ce ministre.

Il était assis à sa table de travail, lorsque Deutz entra. Une grosse

enveloppe était placée sous un fort presse-papier. Si l'homme d'État

ressentait du mépris pour Deutz, quand celui-ci lui proposait le marché,

c'était du dégoût qu'il lui inspirait, à l'heure où le juif venait

cyniquement réclamer le prix.

--Monsieur le ministre, dit-il, c'est moi...

L'homme d'État leva les yeux. Il l'a avoué depuis, il aurait pu jeter à

la face de cet homme l'argent qu'il avait ramassé dans la boue, et le

chasser, comme on chasse celui dont la seule présence est une souillure:

mais cette infamie tranquille, sans remords, qui s'avançait hautement et

venait pour ainsi dire s'offrir d'elle-même, lui paraissait un sujet

d'études digne d'attirer un philosophe.

Un sujet d'études!

Vous oubliez, monsieur, qu'il est de ces actions viles qui déshonorent

presque autant celui qui en profite que celui qui les commet.

--Vous venez réclamer votre argent?

--Oui, cinq cent mille francs.

--Alors, vous croyez l'avoir bien gagné?

--Si je crois!...

--Après tout, vous avez accompli votre promesse: je dois tenir la

mienne.

Un rayon passa sur le visage blafard du traître.

--Que ferez-vous, maintenant, puisque vous êtes devenu riche?

--Je me marierai, d'abord.

--Ah!

--J'ai assez longtemps envié les autres. J'épouserai une femme belle,

très-belle, je donnerai des fêtes; je veux éblouir de mon luxe tout

Paris.

--Avec cinq cent mille francs?

--Ce n'est que le commencement. Quand des hommes comme moi ont la

première pierre, ils bâtissent la maison. Ah! j'ai vu trop longtemps le

bonheur et le luxe des autres. C'est fini. Je veux mon tour. Je l'ai

bien gagné. Il faudra que rien ne me manque. Je m'étais toujours promis

que je ne laisserais pas échapper l'occasion de faire ma fortune. J'ai

cette occasion, il faut que j'en profite!

Une nausée de dégoût saisit le ministre. Il faut une rude force pour

supporter de pareilles audaces.

Il avait voulu d'abord _étudier_ cet homme, comme un philosophe

d'autrefois eût cherché peut-être à _analyser_ Judas. Mais le coeur lui

manqua.

Il se leva, et alla à la cheminée, dans laquelle flambait un grand feu.

Deutz suivait le ministre du regard. Il ne perdait pas de vue un seul de

ses mouvements. Celui-ci s'assit au coin du feu, et resta cinq minutes

enfoncé dans ses rêveries. Un monde de pensées dut s'agiter dans son

cerveau, pendant ces cinq minutes. Il dut se dire, en regardant monter

et briller la flamme joyeuse, que le feu qui purifie tout, ne pourrait

jamais purifier l'infamie de cet homme. Puis, il se reporta sans doute

dans cette Bretagne, dont la traîtrise seule avait pu avoir raison. Il

songea à cette noble femme tombée dans un piège ignoble, tendu par son

filleul! Par celui qu'elle avait daigné offrir aux eaux saintes du

baptême!

Quand cette eau qui efface tomba jadis sur ce front marqué de la tache

originelle, elle ne put effacer l'âme!

L'âme? s'il en avait une.

Il quitta le fauteuil où il s'était placé, et prit la paire de pincettes

qui était posée dans le foyer. Puis, il revint lentement à sa table de

travail, et après avoir écarté le presse-papiers, avec l'extrémité des

pincettes il saisit la grosse enveloppe entre les deux branches de

l'instrument.

--Comptez! dit-il sèchement en jetant l'enveloppe aux pieds de Deutz.

Judas n'avait même pas senti le mépris profond caché sous l'action du

ministre.

Il ramassa purement et simplement l'enveloppe: elle était pleine de

billets de banque...

Les scènes infâmes ont leur cachet de grandeur.

Dans ce vaste salon du ministère de l'intérieur, il y avait deux hommes.

L'un, debout, les bras croisés, regardait l'autre... Il était un des

douze premiers de la France, celui auquel aboutissaient tant d'ambitions

et tant d'espérances. Quant à l'autre...

Il s'était assis et comptait les billets de banque. Dès que sa main eut

touché le papier de soie qui frissonnait, un flot de sang monta à son

visage.

Il prit un premier paquet:

--Un... deux... trois... quatre...

Il compta jusqu'à vingt-cinq billets de mille francs. La somme était

partagée en vingt paquets égaux.

Quand il fut arrivé au vingt-cinquième billet de ce premier paquet, il

le rattacha méthodiquement avec des épingles, et passa au second...

--Un... deux... trois... quatre...

L'oeil rayonnait. Or! sois maudit, toi qui peux inspirer de telles

ignominies!

Il rattacha le second paquet et prit le troisième.

--Un... deux... trois... quatre...

Il en fut de même pour le quatrième. Cela faisait cent mille francs!

Cent mille francs! Il prononçait tout bas ce chiffre, et son coeur

battait d'aise, car il trouvait que cela sonnait bien.

Il compta deux fois le cinquième paquet, car il croyait n'en avoir

trouvé que 24. Mais le chiffre y était.

Les paquets s'accumulaient à côté de lui. Et à mesure que montait le tas

de papiers précieux, l'oeil du bandit s'injectait de sang. Des

frissonnements de bonheur l'agitaient. Une fièvre latente s'était

emparée de lui. Des éblouissements le prenaient.

--Trois cent mille francs! murmura-t-il.

Il eut sans doute la vision de ce que cela représentait pour lui, cette

somme de trois cent mille francs! Le sang battait à coups pressés dans

les artères de son front.

Il répéta trois fois:

--Trois cent mille francs! Trois cent mille francs! Trois cent mille

francs.

Sa main tremblait comme la feuille, quand il ôta les épingles du

treizième paquet:

--Un... deux... trois... quatre...

Il ne repliait même plus les billets de banque de manière à les mettre

dans un même tas. Dans son ivresse il les laissait tomber à mesure sur

le canapé où il était assis.

--Un... deux... trois... quatre!...

--Quatre cent mille francs!

Sa main ne tremblait plus. Elle s'était déjà habituée au toucher de la

fortune. Enfin il compta le reste de la somme...

Alors des larmes jaillirent de ses yeux. Mais c'en était trop pour le

ministre. Cette infamie lui faisait sentir la grandeur du crime qu'il

avait commis.

Il sonna; un huissier parut.

--Chassez cet homme! s'écria-t-il avec emportement.

Deutz eut peur, il crut qu'on voulait lui arracher son argent. Alors il

le serra sur son coeur, prêt à le défendre avec autant d'ardeur qu'une

mère en mettrait à défendre son enfant.

Mais quand il vit qu'il n'en était rien, et qu'il ne s'agissait pour lui

que de quitter le ministère, il saisit les billets de banque à pleines

mains, et les enfonça dans ses poches, au hasard.

--Chassez cet homme! répéta le ministre.

Alors Deutz releva la tête:

--Me chasser, moi? Je suis riche, murmura-t-il.

Puis, haussant les épaules, il sortit.

* * * * *

Il passa cette nuit-là tout entière à compter, à recompter, à tout

compter son trésor. Il les jetait au vol à travers la chambre, ces

billets de banque, qui représentaient pour lui la somme de bonheur qu'un

homme peut goûter sur terre.

Il prit, pour ainsi dire, un bain de volupté horrible, se complaisant à

se rappeler tous les détails de l'acte qui lui avait procuré cette

fortune, et s'applaudissant en lui-même de son habileté.

La fatigue seule le terrassa: il s'endormit couché sur ce lit de billets

de banque, qui frottaient leurs atomes soyeux contre son front, ses

joues, ses yeux...

C'était ignoble!

Noblesse, grandeur, héroïsme, tout ce qui peut élever une femme dans

l'admiration des hommes, amour maternel, dévouement à son pays; tout ce

qui était Madame, en un mot, Son Altesse royale la duchesse de Berry,

belle-soeur, femme et mère de rois... tout cela était dans un plateau de

la balance; dans l'autre, il y avait cinq cent mille francs et l'âme

d'un juif...

L'or est maudit. Il n'inspire jamais que la honte et le crime: Jésus,

trente deniers; la France, cinq cent mille francs; l'or toujours, l'or

partout; qu'il s'agisse de vendre Dieu ou de perdre un pays!

Deutz dormit comme il n'avait jamais dormi. Quand il s'éveilla, le

lendemain, l'agitation de la rue était déjà dans tout son plein. Il

ouvrit sa fenêtre et se mit à respirer avec une âpre jouissance l'air

violent de novembre, qui lui arrivait à larges doses. Puis il songea à

sortir.

M. Abraham Simons, le père de cette Rébecca que le juif voulait épouser,

demeurait rue Amelot, une des vieilles rues qui existent encore. Elle

donne aujourd'hui sur le boulevard du Temple.

Deutz remonta la ligne des boulevards: il marchait la tête haute, le

sourire aux lèvres, déjà orgueilleux. Il regardait avec triomphe les

hommes qui le croisaient. Il remarqua qu'un grand nombre de promeneurs

se tenaient appuyés aux maisons, dévorant les journaux du matin:

--On cherche des nouvelles de Bretagne! pensa-t-il.

Et le misérable eut un sourire de fierté ignoble, en se disant que

c'était lui qui était la cause de cette surexcitation de tout un peuple.

La nature de cet homme était entière dans le mal.

_Homo sum, et nihil humanum a me alienum puto._

Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger, disait

Térence.

On eût pu dire de même, que rien de ce qui était vil n'était étranger à

celui que nous étudions.

Deutz franchit en une heure la distance qui le séparait de la demeure de

M. Abraham Simons.

Cette demeure était aussi vieille que la rue. Une haute et large maison,

comme on n'en trouve plus aujourd'hui que dans ces quartiers

tranquilles.

Il sonna. Un vieux domestique semblable à la maison et à la rue vint lui

ouvrir:

--M. Simons? demanda-t-il.

--Il est chez lui, monsieur.

Le domestique, passant devant Deutz, lui fit traverser une grande cour,

et l'introduisit dans un des appartements situés au rez-de-chaussée. On

reconnaissait aussitôt une de ces anciennes banques dont la clientèle

assurée ne cherche pas à recruter de nouveaux correspondants. Bien que

M. Simons fût colossalement riche, les mots _bureaux_ et _caisse_

étaient tracés à l'encre sur une pancarte.

Deutz écrivit son nom sur un carré de papier et le fit porter au

banquier, qui attendait dans son cabinet les visites du matin. On vint

lui répondre que M. Simons le recevrait à son tour.

Le lecteur se rappelle que, peu de jours auparavant, Deutz avait écrit à

M. Simons pour lui demander sa fille en mariage. Le banquier devait donc

savoir qu'il venait chercher une réponse. Mais Deutz s'était posé en

homme qui propose une affaire, et non en amoureux: il ne s'étonna donc

pas qu'on le traitât en client. Au reste, l'attente ne fut pas longue.

Au bout d'un quart d'heure, on le fit entrer dans le cabinet, vaste

pièce confortable mais simple.

M. Simons était un vieillard de soixante-cinq ans. Il était père d'un

grand nombre d'enfants, qui tous s'étaient mariés depuis de longues

années. Sur le tard, une fille avait vu le jour, à la suite d'un second

mariage: Rébecca.

--Vous avez reçu ma lettre, monsieur? demanda Deutz.

--Oui, monsieur, et, bien que je n'eusse pas l'honneur de beaucoup vous

connaître, elle n'a pas laissé de m'étonner. Vous êtes amoureux de ma

fille?

--Mon souhait le plus ardent serait de l'épouser.

--J'ai pris des renseignements sur vous. Je ne vous cacherai pas que ces

renseignements sont bons. Vous appartenez à une famille honorable; mais

on a paru fort étonné, lorsque j'ai annoncé que vous veniez de faire un

héritage considérable.

Deutz ne se déconcerta pas.

--J'ai hérité de cinq cent mille francs, dit-il.

--On m'a appris, en outre, que vous aviez abandonné votre religion pour

embrasser le culte catholique. Ce pourrait être une objection pour

d'autres; dans ma famille, ce n'en est pas une. Donc, votre recherche

n'a rien qui puisse me déplaire. Cependant, je dois vous prévenir de

deux choses: d'abord, je désire vous connaître, vous étudier; ensuite,

c'est ma fille qui prononcera en dernier ressort. Je n'entends pas plus

contrarier sa volonté que celle de mes autres enfants.

Deutz trembla. Un mot de M. Simons ne tarda pas à le rassurer:

--Il vous est facile de lui plaire, reprit-il. Je l'ai interrogée: elle

n'a encore distingué personne. Nous passerons maintenant à la question

affaire. Je donne à ma fille une dot de trois cent mille francs. Mais

j'exige que sa dot et la vôtre soient placées dans ma banque. En quelles

valeurs est votre héritage?

--Comptant.

--Cinq cent mille francs comptant! c'est un beau denier. Mes

propositions vous conviennent-elles?

--Parfaitement, monsieur.

--Très-bien.

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 105 / 112 题