DEUTZ.»

Qu'on ne s'étonne pas de la singularité de cette lettre. Deutz rêvait

les splendeurs des banquiers juifs. Il voulait entreprendre, à son tour,

de fonder une de ces colossales maisons qui disposent à leur gré des

marchés de l'Europe.

Le mot: amour n'était pas prononcé. Il disait: «Je connais mademoiselle

Rébecca,» voilà tout. L'aimait-il cette jeune fille, qu'il faisait

entrer dans ses plans d'épouser? Peut-être. Peut-être encore ne

voyait-il en elle qu'un sac d'écus.

Ce M. Simons était banquier, très-rusé, naturellement. Mais il avait une

très-nombreuse famille. Honnête et estimé d'ailleurs, M. Simons ne

pourrait pas refuser sa fille à l'homme qui lui apporterait une fortune

relative.

--Une fois marié, j'aurai des enfants, continua-t-il; puis, je pourrai

donner des fêtes... Je me rappelle qu'un soir,--une nuit!--oh! quelle

neige il tombait! J'étais aveuglé en marchant. Je sentais l'onglée me

prendre. Et je voyais passer des voitures, dans lesquelles j'apercevais,

enveloppées de fourrures, des femmes jeunes, belles, élégantes.

Une rage sourde me prit au coeur. Pourquoi y avait-il des hommes pour

posséder ces femmes-là... et leurs diamants! tandis que moi j'étais

pauvre, nu comme un ver, sans famille et sans femme! Je passais sur la

place Vendôme. Il y avait là un hôtel où se donnait une grande fête. Je

voyais entrer des jeunes gens et des jeunes filles... je voulus entrer

moi aussi, et je pus me glisser au milieu des groupes. Comme c'était

beau! Un large escalier descendait jusqu'au bas de la cour, recouvert

d'un tapis de velours rouge. Et des danseuses se montraient en toilettes

splendides. Je distinguais leurs épaules blanches et des éclairs me

traversaient le crâne. De quel droit n'étais-je pas, moi aussi, un des

heureux de ce monde? De quel droit grelottais-je au dehors, tandis que

je les voyais tous riants et contents? Il n'y a pas de justice en ce

monde!... Pendant que je regardais, un homme qui portait des plaques sur

la poitrine m'aperçut, et cria:

--Mettez dehors ce mendiant.

Oh! je sentis l'insulte! Elle m'atteignait en plein orgueil. Le souvenir

m'en a brûlé longtemps... Les laquais m'ont pris par les épaules et

m'ont chassé!

Il se tut; sa respiration sifflait.

--Moi aussi je serai riche! moi aussi j'aurai une belle femme qui

m'aimera... Moi aussi je donnerai des fêtes, et je ferai chasser ceux

qui voudront regarder... Rébecca est belle, c'est encore mon affaire.

Avant de chercher à gagner d'autre argent, je veux me donner ce

bonheur-là! Une fête splendide... et on se foulera dans mes salons, et

je serai insolent à mon tour, comme on a été insolent avec moi.

La tête de cet homme était hideuse à voir. Toutes les passions sales,

infâmes, s'y peignaient. Le stigmate de ce qui est ignoble était gravé

là...

Comme il allait prendre sa revanche! la revanche de tant d'années de

paresse et de misère. Il était de ceux qui sont envieux et lâches, et

que l'ivresse du luxe saisit à point, pour les jeter dans l'ignominie.

--On me fait bien attendre, murmura-t-il en jetant un coup d'oeil inquiet

sur la modeste pendule placée au fond de la chambre sur une cheminée.

Voilà plus d'une demi-heure que je suis ici... Pourquoi ce chouan

n'est-il pas encore venu me chercher pour me conduire auprès d'_Elle_?

Se serait-on ravisé? Non, ce n'est pas possible...

Un bruit de pas retentit. La porte s'ouvrit et Henry de Puiseux entra.

--Je vais vous conduire auprès de Son Altesse, monsieur, lui dit-il.

Deutz ne répondit pas immédiatement. Il courba le front et fit un signe

de croix.

--Je remerciais Dieu de la bonne nouvelle que je vais apprendre à

Madame, dit-il. Hélas! pourquoi faut-il que le ciel ne lui ait pas donné

plus souvent de pareilles joies!

Henry de Puiseux avait pris dans sa poche un mouchoir de laine épaisse.

--Excusez-moi, monsieur, répliqua poliment le jeune homme, de la

précaution dont je suis forcé d'user; mais c'est l'ordre de notre chef.

--Quoi! vous vous méfiez de moi!

Une larme roula sur le visage du juif.

--On ne se méfie pas de vous, continua Henry; mais la consigne est

formelle. Elle est d'ailleurs la même pour tout le monde. A peine deux

ou trois personnes en sont-elles exceptées.

--Enfin! murmura Deutz avec chagrin.

Henry appliqua le bandeau sur les yeux du juif; puis il le prit par la

main et descendit avec lui. Une voiture stationnait devant la porte.

--Montez, monsieur Deutz, dit-il.

Cinq secondes plus tard, la voiture roulait. Le cocher, qui n'était

autre que Damoiseau, lui fit faire une course assez longue à travers la

ville. Puis il la ramena devant la maison où Madame se cachait.

Les horloges, au loin, sonnaient dix heures et demie du soir, une pluie

fine commençait à tomber.

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 95 / 112 题