--Alors je puis annoncer qu'il est acquitté? continua Deutz.
--Oui.
--Je vous remercie, monsieur le préfet; maintenant nous touchons au but.
Je tiendrai ma parole...
Le soir à neuf heures, Deutz arrivait dans la maison garnie des frères
Mirliflor. A le voir, il eût été impossible de deviner en lui une
émotion, quelque légère qu'elle fût. Son oeil froid regardait bien en
face. Comment rougiraient-ils, ces visages jaunes, à travers lesquels le
sang n'a point de transparence?
Henry de Puiseux l'avait fait entrer dans une pièce du rez-de-chaussée.
--Attendez ici, lui dit-il.
Deutz, resté seul, trahit un instant sa préoccupation ardente. Il se
leva, et se mit à marcher lentement à travers la chambre:
--J'ai acheté _ma_ maison, murmura-t-il, il faut que je la paye! J'ai
bien fait d'être vertueux jusqu'à présent. On a confiance en moi. J'y
gagnerai ma fortune. J'ai craint de ne pas pouvoir arriver jusqu'à
elle... Mais j'avais tort de douter.
Il s'arrêta; puis reprenant:
--Vendre et être payé, ce n'est pas tout. Il faut encore qu'on ne me
soupçonne pas de la trahison. Si on me soupçonnait, ma vie ne pèserait
plus une once avec les enragés qui entourent la princesse. Il faut que
je calcule bien les chances que j'ai. Une fois que j'aurai livré Madame,
je partirai immédiatement pour Paris. Et après? Il faudra mettra en lieu
sûr mon argent. Mon argent!...
Deutz s'arrêta. Son visage s'était illuminé pendant qu'il avait prononcé
ces deux mots magiques:
--Mon argent!
Une expression de crainte remplaça cette lueur de triomphe.
--Si on allait ne point me payer? Ah! si je croyais cela!... Non, c'est
impossible! je suis _honnête_ avec le ministre, le ministre sera
_honnête_ avec moi. J'ai proposé un marché. Il a été accepté. Je ne les
forçais pas de consentir. Ils ont consenti. Puis... ils n'oseraient pas.
Il fit quelques pas silencieusement à travers la chambre. Son visage
restait éclairé de cette flamme intérieure que projetait la pensée de
«son argent».
--Que pourra-t-il me manquer? Rien. Un demi-million! Voilà ce que mes
rêves on vu passer souvent... Je me doutais bien que je faisais une
action habile en devenant catholique. Ils ont cru que je me
convertissais! Ce sont des niais. Les bons sont faciles à duper... La
nature ne m'a pas créé bon: elle a bien fait.
Il se tut encore: puis, il reprit:
--Bast! qu'est-ce que cela pouvait me faire d'adorer leur Dieu? S'il
existait, je ne pourrais pas devenir riche!
Un ricanement accompagna ce blasphème.
--L'or! l'or! l'or! je vais avoir de l'or! avec toutes les jouissances
qu'il procure! quelle orgie de volupté!... j'aurai de l'or! Ah! comme
j'humilierai ceux qui m'ont marché sur la tête! Je serai riche!
C'est-à-dire que je pourrai avec mon argent gagner encore de l'argent,
et puis de l'autre argent... Si _Elle_ n'avait pas été ma marraine,
jamais je n'aurais pu pénétrer auprès d'elle. Il faut que ma religion me
serve à quelque chose!... C'est une bonne idée que j'ai eue de faire
arrêter ce Berryer. _Elle_ est impatiente d'avoir de ses nouvelles. Je
savais bien qu'on ne laisserait pas à la porte celui qui les
apporterait. Peut-être encore, si je n'avais pas été son filleul...
Il ricana de nouveau:
--Tiens! il faut bien que la marraine fasse quelque chose pour son
filleul! Il s'assit et se mit à penser:
--On ne me soupçonnera pas. Il ne faut pas qu'on me soupçonne. Je me
suis donné trop de mal pour ne pas mériter d'être heureux. D'abord
j'exécuterai mon projet. Je me marierai! J'ai toujours rêvé d'avoir des
enfants. Je n'avais pas osé demander Rébecca en mariage. On ne pourra
plus me la refuser maintenant. Je suis riche! Voyons, Rébecca a-t-elle
une dot? Oui, son père lui donnera bien deux cent mille francs; deux
cent et cinq cent... nous aurons sept cent mille francs!
Il tira une lettre de sa poche.
--J'aurais dû la mettre à la poste... Il faut que je la relise...
«MONSIEUR ABRAHAM SIMONS,
13, _rue de Valois_,
Paris.
Monsieur,
J'espère que vous voudrez bien faire une réponse favorable à la lettre
que je vous adresse. Depuis dix ans je connais mademoiselle Rébecca
Simons. Je n'aurais pas osé prétendre à sa main, si un parent éloigné ne
venait pas de m'instituer son légataire universel. J'hérite de cinq cent
mille francs. J'irai moi-même la semaine prochaine chercher votre
réponse, que j'espère favorable.
Votre bien dévoué,