_Marchand de Jouets d'enfants_
Dans une boite, ouverte à son étalage, étaient empilés une centaine de
sifflets qui valaient bien un sou pièce. Un cri de triomphe accueillit
cette découverte. O néant des grandeurs populaires, on faillit porter le
voyou en triomphe pour avoir découvert des sifflets!
Ce fut une vraie irruption. Le nommé Roguet souriait agréablement, en
voyant la foule se précipiter dans sa boutique, car ces sifflets étaient
précisément un vieux fonds de magasin, dont il n'aurait jamais pu se
débarrasser sans l'impopularité de M. Maurice Duval.
Il vida la boite sur une table et mit en vente la marchandise, au prix
de 1 franc le sifflet. Il y en avait cent. Ce fut pour l'intelligent
Roguet un bénéfice net de 95 fr. L'exaspération était telle que s'il y
avait eu cinq cents sifflets, que s'il y en avait eu mille, il les
aurait vendus. À quoi tiennent les fortunes humaines!
L'homme dont nous avons parlé sourit en voyant revenir ces badauds
enragés, armés tous d'un sifflet. Il sembla moins pressé de voir arriver
celui qu'il attendait, et bien plus disposé à la patience. C'est qu'en
effet, pour un observateur, ce spectacle promettait d'être curieux.
Un bruit de voix ne tarda pas à annoncer l'arrivée prochaine du préfet.
Bientôt toutes les têtes se tournèrent vers la rue par laquelle devait
déboucher M. Maurice Duval. Les chevaux de la calèche où s'étalait le
préfet avançaient lentement. Enfin, la calèche apparut.
M. Maurice Duval était très-pâle. Évidemment l'exercice auquel il se
livrait ne lui allait que médiocrement. Mais, sous peine de disgrâce, il
fallait bien obéir à l'ordre du ministre. Il jetait des regards effarés
à droite et à gauche. À côté de lui, son chef de cabinet ne paraissait
guère plus rassuré. Quand la calèche déboucha sur la place où se
tenaient les conspirateurs, de violents sifflets éclatèrent. Le tapage
fut tel que les chevaux se cabrèrent. Les sifflets, les cris du coq, les
appellations diverses et irrespectueuses produisaient une épouvantable
cacophonie.
--Au galop! ordonna le préfet.
Le cocher de la calèche enveloppa ses deux chevaux d'un large coup de
fouet, et la voiture partit ventre à terre. Les exclamations furieuses
redoublèrent, car les uns étaient foulés par le timon, les autres
écrasés par les roues. Ce fut, pendant dix minutes, un concert de
hurlements féroces. Enfin, quand le charivari fut terminé, quand la
place resta libre, chacun rentra chez soi. La manifestation, bête comme
toutes les manifestations, était finie.
Il ne restait que l'homme au regard puissant. Mais lui aussi ne devait
pas tarder à s'éloigner, car un individu s'approcha de lui et lui dit:
--Venez, monsieur Berryer, Madame vous attend.