LA MANIFESTATION

Sur une des places principales de Nantes, le 6 octobre de cette même

année 1832, il y avait un rassemblement assez considérable vers les cinq

heures du soir.

Dans les groupes on parlait avec animation d'un certain individu qui,

s'il fallait en croire les exclamations de colère qu'il excitait, devait

être universellement détesté.

--C'est un traître!

--Non, c'est un vendu!

--Il a fait massacrer le peuple!

--Je ne comprends pas que le gouvernement nous envoie un pareil homme!

--Il a mérité la corde!

Etc., etc., etc.

Ceux qui parlaient ainsi, c'étaient les enragés, c'est-à-dire ces

gaillards qui crient beaucoup avant la tourmente, et pendant l'émeute

ont la prudence de rester chez eux.

A côté se tenaient les petits bourgeois bavards et prétentieux.

Problème: Le petit bourgeois est celui qui souffre le plus d'une

révolution, et pourtant sa vie se passe à en faire.

--J'estime, je pense, je considère, prononçait avec componction un

marchand de seringues, que le roi s'est trompé, a erré, a vu faux. Il

aurait dû consulter, interroger les bourgeois de la ville de Nantes,

avant de nous envoyer ce monsieur...

--Je crois avoir de véritables facultés de gouvernement, interrompit un

fabricant de chaussures élastiques, coupant la parole au fabricant de

seringues. Eh bien, jamais je n'aurais commis une pareille faute.

Les gens sérieux, bien qu'en un langage moins prétentieux, étaient du

même avis que ces bavards.

--C'était au moins inutile, disait en se promenant de long en large avec

deux de ses amis, un des magistrats les plus respectés de Nantes.

Pourquoi faire à l'esprit de la population une menace cachée, une

provocation indirecte? M. Maurice Duval est détesté ici. Le ministre

pouvait bien l'envoyer à Lille ou à Bordeaux, s'il voulait récompenser

ses tristes services de Grenoble; mais l'expédier dans la

Loire-Inférieure! quand ce département est sourdement secoué par les

Vendéens! quand, malgré toutes les recherches, Madame est demeurée

introuvable...

--Croyez-vous que la princesse soit à Nantes? demanda au magistrat un

des principaux banquiers de la ville.

--J'en suis convaincu.

--Alors je ne comprends point comme elle a pu rester sauve jusqu'à

présent.

--Que voulez-vous? On sera toujours mieux servi par le dévouement que

par l'ambition. Les hommes qui entourent la princesse n'ont rien à

espérer. Ceux qui entourent Louis-Philippe savent au contraire que s'ils

s'emparent de la duchesse de Berry, leur adresse sera richement

récompensée. Eh bien! malgré cela, ceux-ci ne peuvent pas vaincre

ceux-là...

Ainsi qu'on vient de le voir, la situation n'a pas changé, depuis que

nous avons abandonné nos héros à la fin de la seconde partie de cet

ouvrage. Madame, cachée au fond de sa retraite, attend une heure

favorable; et, en dépit de son armée de limiers, en dépit des espions

qui peuplent les rues de la ville, le ministre n'a pas encore pu

découvrir l'auguste chef des Vendéens.

Décidé à mettre fin à cet ordre de choses, décidé à couper court aux

murmures grandissants de la Chambre par une action énergique, M. Thiers

vient de donner l'ordre à M. Maurice Duval, préfet de la

Loire-Inférieure, de faire une entrée solennelle dans la ville, et de

s'entourer de l'appareil imposant des forces publiques.

Nous avons déjà indiqué rapidement quelles étaient les tendances de ce

M. Maurice Duval. Il était abhorré par tous les partis. Son

administration dans l'Isère avait amené ces désordres sociaux que la

baïonnette seule peut terminer.

Aussi quand on avait appris à Nantes que, non content de devenir préfet

de la Loire-Inférieure, M. Maurice Duval se décidait à faire une entrée

solennelle dans la cité, la partie remuante de la population avait

résolu de lui offrir un charivari tel que les oreilles de ce haut

fonctionnaire garderaient longtemps le souvenir de sa bravade.

Le général d'Erlon, prévenu, avait répandu ses soldats çà et là dans les

rues; mais il se rendait bien compte que ce déploiement de forces serait

très-probablement rendu inutile. En effet, que pouvaient faire des

soldats contre des satires vivantes?

Cependant, un homme de taille moyenne, appuyé à la porte d'une maison,

regardait cette agitation populaire sans y prendre part. Cet homme

portait sur son visage l'empreinte du génie humain dans toute sa pureté.

L'oeil perçant lisait au fond du coeur; il avait le nez légèrement

aquilin, la lèvre sensuelle, un peu grosse, le front large et puissant.

Par moments, quand les vociférations de la foule devenaient trop fortes,

il haussait les épaules avec mépris. On sentait en lui un dominateur des

masses.

Notre inconnu paraissait guetter quelqu'un, comme s'il eut pris un

rendez-vous juste au milieu de cette fournaise. Ses yeux se portaient

rapidement à chaque extrémité de la rue, et son pied frappait le pavé

avec impatience.

Tout à coup un refoulement se produisit dans les groupes: c'était un

escadron de cuirassiers qui chargeait les conspirateurs afin de rétablir

la circulation des rues. Naturellement, des cris retentirent de toutes

parts, mêlés à des invectives poussées contre M. le préfet, qui avait la

lâcheté de ne pas vouloir être _charivarisé_! Qu'en résulta-t-il? Ce

qu'il en résulte toujours en pareille occurrence.

C'est-à-dire que l'escadron de cuirassiers sur lequel on avait compté

pour rétablir l'ordre, obtint juste un résultat contraire.

Quand il eut disparu, les groupes se reformèrent beaucoup plus irrités

qu'auparavant, tellement plus, que les bourgeois manifestants résolurent

de se venger. Ils avaient compté d'abord insulter M. Maurice Duval à son

passage, le huer, d'aucuns même avaient parlé de projectiles légumineux,

tels que pommes cuites et oranges; mais après cette insulte:

--Des dragons! disait l'un.

--Des cuirassiers, disait l'autre.

--Ce sont des dragons!

--Non, ce sont des cuirassiers!

--Enfin, peu importe, s'écriait un troisième. L'important, c'est que

nous voulons nous venger. Que faire?

--Sifflons-le, hurla un jeune voyou, espérance des barricades de

l'avenir.

--Bravo! bravo!

--Avez-vous des clefs?

--Des clefs forées?

--J'en ai...

--Je n'en ai pas...

--Mais c'est inutile, reprit le voyou. Tenez, regardez!

Il indiquait de la main une boutique qui faisait face à la rue. On

lisait à la devanture:

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 79 / 112 题