--Mon cher baron, dit Jean, ému jusqu'au fond de l'âme de cette royale
missive, remerciez Son Altesse qui a daigné nous écrire ceci.
Assurez-la, je vous prie, que de loin comme de près, je suis toujours à
son service.
--Il est inutile que je le lui dise, marquis, Son Altesse le sait.
En sortant, M. de Charette aperçut Robert Français qui, par discrétion,
s'était retiré dans un angle de la cellule.
--Je vois que vous n'êtes pas des nôtres, monsieur, dit-il; mais j'étais
à l'audience et je sais tout. Si jamais vous avez besoin d'un ami,
comptez sur le baron de Charette.
Ces deux hommes, si entièrement divisés d'opinion, échangèrent une
loyale pression de main. Les grands coeurs sont faits pour s'estimer et
se comprendre.
L'heure de la séparation des deux frères était arrivée.
--Ne crains rien, murmura Robert à l'oreille de Jean, je devine ta
pensée...
Je te jure que je la retrouverai...
Jean pâlit.
Fernande! c'était là son éternelle préoccupation, sa douleur cachée. Ah!
si elle pouvait le joindre et gagner cette rive étrangère!
Robert ne l'avait pas quitté depuis dix minutes, quand le geôlier
reparut. Il venait dire au marquis qu'une dame avait obtenu la
permission de le voir, mais en particulier.
Une dame! le coeur de Jean battit à rompre! Il se dit que c'était
Fernande, que ce ne pouvait être qu'elle.
Il suivit le geôlier, qui le conduisit dans la cellule où l'inconnue
avait été introduite.
Le geôlier referma la porte, et les laissa seuls. La jeune femme releva
son voile.
Jean ne put retenir un cri de joie folle. C'était Fernande!
Fernande, plus belle que jamais dans sa robe de deuil, Fernande pâlie
par la souffrance et par l'angoisse.
--Vous! vous!
--Oui, c'est moi..
--Dieu soit béni! il a en pitié de moi! il a entendu mes supplications,
je vous ai là, près de moi... Fernande, nous allons enfin être l'un à
l'autre. Le jour où nous avons été séparés, j'étais votre fiancé...
demain je serai votre mari... Partez avec moi, venez demander au pays
étranger le bonheur que nous avons si longtemps espéré...
De grosses larmes coulaient des yeux de la jeune fille.
--Fernande! vous ne me répondez rien.
Elle poussa un sanglot déchirant, et tombant à genoux:
--Jean! s'écria-t-elle, Jean, pardonnez-moi, mais je ne puis plus être à
vous...
--Fernande!...
--Je suis mariée!...
Jean-Nu-Pieds avait passé par de bien douloureuses épreuves. Les
souffrances de la vie humaine ne lui avaient jamais été épargnées. Il
avait connu cette âpre angoisse de pleurer désespérément et de voir
s'évanouir un à un tous ses rêves d'avenir.
Dans l'épouvantable commotion que lui donna le mot de Fernande, il eut
comme un ressouvenir instantané de toutes les choses vécues par lui.
Il en est ainsi pour l'homme qui se noie. C'est une sensation que celui
qui écrit ces lignes a éprouvée. L'eau tourbillonne autour de vous, le
coeur bat à coups précipités et le sang afflue au cerveau. On sent qu'on
va mourir, et en même temps une lumière se fait, lumière rapide comme un
éclair, qui déchire le passé et illumine l'intelligence.
On se revoit enfant, courant à travers la campagne, cueillant la fleur
nouvelle, ou aspirant la senteur enivrante des bois; puis les bancs du
collège, et ces douleurs minuscules qui semblent des souffrances
inconsolables. On devient homme: alors les luttes de la vie. La jalousie
des uns, la haine des autres, et l'émotion du premier amour ou du
premier succès.
Quelle chose puissante que la pensée qui peut ainsi revoir des années en
une minute!
Puis la mort est là, on ferme les yeux, et tout disparaît...
Le même phénomène se reproduisit pour Jean-Nu-Pieds. Un éclair de
souvenir traversa son cerveau. Il revit la chambre de jeune fille où
Fernande l'avait enfermé pour l'arracher aux coups des révolutionnaires.
Il revit cette radieuse matinée de printemps où ils s'étaient dit adieu,
n'osant s'avouer un amour qu'ils partageaient déjà, et dont ils lisaient
l'aveu muet dans leurs yeux.
Puis il songea à cette suite non interrompue de traverses, de
bouleversements qui n'avaient pas cessé un seul jour.
* * * * *
Fernande était toujours à genoux, sanglotant, et la tête dans ses mains.
Mariée! elle était mariée! Et elle lui demandait pardon!
Jean-Nu-Pieds connaissait cette noble créature. Il se dit qu'une
fatalité avait tout fait, qu'elle ne pouvait être coupable, et il la
releva doucement:
--Fernande! je souffre à mourir, murmura-t-il; Fernande! par grâce!
expliquez-moi...
Puis, avec violence:
--Eh bien! non, je ne le crois pas! non, c'est impossible! Vous, mariée?
C'est impossible, vous dis-je! C'est une épreuve à laquelle vous me
soumettez! Un jeu sans pitié! Vous, mariée? Et vos serments? Et cette
union sainte, la main dans la main dans les bois de Vieillevigne, sous
l'oeil de Dieu qui nous regardait, quand vous m'avez juré que vous
m'aimiez, que vous seriez ma femme devant les hommes! Vous, mariée?
Allons donc! C'est impossible!
Il se laissa tomber sur un des escabeaux de la cellule, haletant,
opprimé.
--Jean, je vous en conjure, ne me maudissez pas! reprit-elle d'une voix
défaillante. Si vous saviez! Il y a dans la vie des fatalités
inexplicables. Je puis tout vous dire maintenant. Je me relève moi-même
du serment que j'ai prêté. Le jour où je vous ai quitté, là-bas, je
courais auprès de mon père; on venait de me dire qu'il avait été arrêté
par des chouans et qu'ils allaient le fusiller comme ancien régicide.
J'ai couru... N'était-ce pas mon devoir de tout abandonner pour le
sauver? J'arrivai dans une clairière au milieu des bois, après un voyage
où j'avais enduré toutes les souffrances possibles. Jean! mon père était
attaché à un arbre, et déjà un peloton d'exécution le mettait en joue...
Fernande s'arrêta; ce souvenir la brisait.
M. de Kardigân écoutait la tête baissée, ses larmes ne s'étaient pas
arrêtées. Elles coulaient sur son visage pâle et, par instants, des
frissons l'agitaient.
--Alors le chef de ces hommes s'avança vers moi:
--Mademoiselle, me dit-il, votre père va mourir. Vous seule pouvez le
sauver. Veuillez me suivre.
Il m'entraîna dans une hutte de feuillages. Je me laissai faire. Je ne
sentais aucune force en moi.
--Mademoiselle, reprit-il, je vous aime; votre père est un criminel. Si
vous ne me jurez pas que vous m'épouserez avant deux mois, votre père va
mourir fusillé... Choisissez.
Jean, j'ai hésité... Dieu m'a punie de cette hésitation criminelle. Cet
homme vit l'indécision qui me prenait, et fit un signe. Aussitôt
j'aperçus les fusils s'abaisser et menacer mon père. Alors je tombai à
genoux, en m'écriant:
--Je le jure!
Il prit un crucifix et me fit étendre la main sur le Sauveur.
--Vous le jurez... sur le Christ.
--Sur le Christ.
--Bien.
Il sortit un instant de la cabane, et ordonna qu'on délivrât mon père.
Puis il revint auprès de moi, et exigea que je lui fisse le serment que,
jusqu'à mon mariage, je ne dirais à personne ce qui s'était passé. Dix
minutes après j'étais en chaise de poste entre mon père et lui. Si vous
saviez ce que j'ai souffert!
--Je le sais, Fernande.
--Vous le savez?
--J'ai lu votre journal; je suis parti pour la Bourgogne, vous veniez de
la quitter.
--Jean, reprit-elle, il y a huit jours que je suis mariée. Pouvais-je
trahir mon serment? C'est une question que je me suis souvent adressée à
moi-même. J'avais juré sur le Christ! Les malheureux dont le coeur est
incrédule ne savent pas combien enchaîne cet engagement suprême pris au
nom de la plus sacrée de nos croyances! Et pourtant peut-être est-ce un
crime! J'ai lutté contre ma conscience, je me suis débattue, j'ai voulu
arracher de mon coeur ce serment que j'avais fait. Jean pardonnez-moi, je
n'ai pas pu.
Le marquis de Kardigân écoutait sans parler. Il dit seulement:
--Continuez.
--Mon mariage s'est fait dans un petit village des Landes. Seulement une
heure avant d'entrer à mairie mon père m'apprit que le chef des chouans
ne s'appelait pas M. d'Héricourt, ainsi qu'il me l'avait dit, mais M.
Legras-Ducos.
--Ah! c'était lui! murmura Jean.
--Une heure plus tard, j'étais sa femme. C'est alors qu'un journal m'a
appris ce qui vous était arrivé, Jean! j'ai tout oublié! J'ai cru qu'on
allait vous condamner, j'ai cru qu'on allait vous fusiller, et je suis
venue. S'il m'était interdit de vivre pour vous, il ne m'était pas
défendu de mourir avec vous...
M. de Kardigân se taisait toujours. Il avait écouté, immobile et
silencieux, le long et pénible récit de Fernande. Mais s'il était resté
muet, ses larmes parlaient pour lui. La jeune femme devinait tout ce
qu'il souffrait, elle devinait la torture qui avait dû briser le
malheureux pendant qu'elle lui avait révélé l'affreux secret qui le
séparait d'elle.
--Vous savez tout, maintenant, continua Fernande. Mon ami, ne me
maudissez pas. C'est une fatalité implacable qui a tout fait. Ah! cet
homme me connaissait; il savait que je ne consentirais jamais à être
parjure à un serment fait à Dieu!...
A notre époque de scepticisme et d'incrédulité, bien des âmes ne se
plieraient pas au joug de la loi divine. La foi s'en va des coeurs,
a-t-on dit. Ce n'est pas la foi qui disparaît, c'est la conscience. Tel
qui croit, ne se considérerait point engagé par un serment prêté sur le
crucifix. Mais ces deux êtres étaient plus grands que les autres. Ils
planaient au-dessus des lois humaines, car leurs esprits s'étaient
habitués à se plier de bonne heure au joug, dur peut-être, mais sacré,
de la loi divine.
Fernande n'avait pas cru pouvoir se détacher de son serment. Puisqu'elle
avait étendu la main sur le Christ, ce serment devenait son devoir.
Que devait penser Jean-Nu-Pieds? Elle le vit, encore muet, plongé dans
un abîme de pensées.
--Ne me maudissez pas! répéta-t-elle pour la troisième fois.
Jean-Nu-Pieds redressa le front:
--Fernande, dit-il lentement, vous vous rappelez le jour où nous nous
sommes vus pour la première fois. Ce jour-là a décidé de ma vie. Je vous
ai aimée à jamais... Et vous étiez la seule femme que j'eusse jamais
aimée. Des jours et des mois se passèrent, pendant lesquels je n'ai vécu
que par vous et pour vous. Vous étiez devenue ma pensée constante. Je
serais mort, si je m'étais dit qu'il fallait renoncer à mon amour.
Puis, j'ai bientôt appris quelle redoutable défense me faisait mon père.
Il n'a rien moins fallu que l'ordre de la régente de France pour que
nous pussions concevoir l'espérance d'être l'un à l'autre. Le temps
passa encore. O ma bien aimée! je vous ai dû la vie, et j'ai béni la vie
qui m'était rendue, puisque je pouvais vous la consacrer. Croyez-vous
que ce ne soit pas un supplice de perdre ainsi deux fois l'espérance et
de la recouvrer deux fois, pour la reperdre encore? Croyez-vous que je
n'eusse pas moins souffert si jamais aucune vision de bonheur n'avait
hanté mon esprit, si je m'étais dit tout d'abord que c'en était bien
fini pour nous deux? Vous venez aujourd'hui m'apprendre que vous ne vous
appartenez plus, que vous êtes à un autre... Fernande, je pourrais vous
répondre que vous n'aviez plus le droit de disposer de vous, puisque
vous n'étiez plus à vous-même, puisque vous m'aviez engagé votre foi...
Mais rassurez-vous, ô ma seule aimée. Je ne serai pas aussi cruel contre
vous que la destinée l'a été contre moi. Vous me tuez, Fernande, et
cependant je vous pardonne, et je vous bénis d'avoir accompli votre
devoir qui me rappelle le mien. La volonté de mon père s'accomplit
malgré nous-mêmes. Vous me tuez, Fernande, je vais mourir du coup qui me
désespère, et cependant je vous approuve, et je dis que vous avez bien
fait!
Ils se regardèrent silencieusement pendant une minute. Tout ce qu'un
regard peut renfermer d'amour et de désespoir traduisit leur pensée
intime. Que pouvaient-ils se dire encore? N'étaient-ils pas séparés par
la plus cruelle des fatalités?
--Merci, Jean, murmura Fernande. J'avais besoin de ce pardon-là. Il me
soutiendra, s'il ne peut du moins me consoler. J'ai tant souffert,--non
de ma souffrance à moi, mais de la vôtre!
--Adieu! Fernande.
--Adieu... déjà... adieu! Quand nous reverrons-nous?...
--Je pars, nous ne nous reverrons jamais, ou nous ne nous reverrons que
lorsque l'âge aura glacé notre sang et refroidi notre coeur. Partez!
Fernande! Par pitié, quittez-moi, je ne suis qu'un homme, et des idées
criminelles me montent à la tête... Partez...
--Vous avez raison. Je pars.
Ils étaient debout, l'un et l'autre, séparés à peine par l'étroitesse de
la cellule. Ils se disaient l'adieu suprême dans un regard, comme s'ils
eussent senti qu'ils n'auraient pas été maîtres d'eux-mêmes, s'ils
s'étaient seulement touché la main. Mais des natures loyales comme
celles-là, des êtres supérieurs à la foule, grandis encore par leur foi
religieuse, cette force suprême, ne devaient point succomber ainsi que
des incrédules ou des athées.
--Vous allez partir! balbutia Fernande, vous allez partir! Et je ne vous
reverrai plus! et je vais traîner désormais ma vie douloureuse loin de
vous, loin de mon espérance, loin de mon bonheur! O Jean, qu'avons-nous
fait à Dieu, pour que Dieu nous châtie aussi cruellement?
--Ne me parlez pas ainsi, dit-il à voix basse, cela me torture.
--Que deviendrons-nous? reprit-elle amèrement. Je me demande si la
vertu, si le respect des choses saintes n'est pas une duperie! Puis,
quand cette pensée coupable me vient, j'y devine un blasphème, et j'ai
honte de l'avoir eue.
Seraient-ils vainqueurs? Cette lutte du bien et du mal qui se livrait en
eux les bouleversait.
--Si j'écoutais mon coeur, continua Fernande, je vous dirais:
Emmenez-moi, prenez-moi, et allons demander au reste du monde un bonheur
qui nous est refusé ici! Mon bien-aimé, nous avons échangé nos âmes, nos
serments nous ont donnés l'un à l'autre. Peut-être est-ce un crime que
nous commettrons, mais nous sommes des êtres humains et...
Elle s'arrêta.
--Quelle vie heureuse nous aurions! Seuls et libres, qui pourrait nous
demander compte de nos actes? Je yeux partir avec vous. L'Angleterre,
l'Amérique nous servira d'asile. Je veux partir, si nous sommes
coupables, qui le saura? Si nous sommes coupables, qui nous punirait?
Jean-Nu-Pieds saisit avec passion les deux mains de la jeune femme:
--Oui, partons! Demain, on me conduit au Havre. Allez m'y attendre. Nous
fuirons ensemble! Nous irons demander au sol étranger le bonheur que le
sol de la patrie nous refuse... Fernande, je l'ai espérée bien longtemps
cette ivresse partagée, cette joie intime, ce mariage désiré! Ça été le
rêve de mes nuits et la pensée de mes jours depuis que la destinée vous
a jetée sur mon chemin... Rappelez-vous cette matinée de printemps, à
Paris, dans ce jardin parfumé, au milieu des fleurs et des oiseaux;
rappelez-vous de quelle émotion nos coeurs battaient... Et, depuis, que
de fois je me suis souvenu de cette matinée-là! J'ai bien souffert;
cette pensée seule arrêtait mes larmes. Fous! nous sommes fous! la loi
divine ne peut pas être cruelle comme la loi humaine!
Puisque celle-ci est sans pitié, demandons à celle-là de se dévouer pour
nous! Notre amour est trop puissant pour ne pas briser les règles
ordinaires. Je vous aime, vous m'aimez! Cela suffit.
Fernande avait écouté avec ravissement les paroles ardentes de celui qui
était son fiancé. Sa main tremblait dans celle de Jean. Elle fermait les
yeux comme pour ne pas voir l'abîme qui l'attirait.
Quand le Vendéen se tut, elle resta quelques secondes indécise, muette,
oppressée. Puis, par un violent effort, elle le repoussa. Elle murmura,
répétant les paroles qu'elle avait dites:
--Si nous sommes coupables, qui le saura? Notre conscience! Si nous
sommes coupables, qui nous punirait? Dieu!
Jean, reprit-elle à voix haute, la passion allait nous entraîner! La
conscience et Dieu, voilà les juges terribles que nous voulions braver.
Nous ne pourrions pas être heureux; nos coeurs souffriraient, car ils
n'ont jamais appris à marcher hors de ce vrai chemin: le devoir! car ils
n'ont jamais appris à écouter un autre appel que cette voix sublime:
l'honneur! Jean, je vous aime, vous m'aimez, nous mourrons l'un pour
l'autre, mais nous ne pouvons pas, nous ne devons pas être l'un à
l'autre, car vous ne sauriez pas plus manquer à l'honneur, que je ne
saurais manquer au devoir!
--Je vous aime! je vous aime! s'écria-t-il avec une passion folle.
--Et moi, est-ce que je ne vous aime pas? Mon coeur saigne quand je vous
parle ainsi, mais il le faut! Jean, par pitié, laissez-moi sortir d'ici;
que je ne vous revoie jamais, que tout soit rompu entre nous; il ne peut
plus rien y avoir de commun entre le marquis de Kardigân et moi! Je
pourrais consentir à vous suivre, car je suis faible et je vous aime,
mais vous ne voudriez pas avilir celle que vous adorez!
Elle se rapprocha de lui, et d'un ton brisé:
--Je vous ai mis si haut dans mon estime, dit-elle, que je ne veux point
que vous soyez déchu à mes yeux. Celui qui a voué sa vie à une cause
sainte telle que la vôtre, ne doit pas entacher cette cause en faisant
une action contre l'honneur!
Quoi! le marquis de Kardigân, Jean-Nu-Pieds, le soldat du Roi, le héros
de la Pénissière et de Château-Thibaut, mon Jean, à moi, celui que j'ai
paré de toutes les grandeurs et de toutes les noblesses, celui-là
pourrait accomplir quelque chose de vil? Non, c'est impossible. Voyez,
moi, je vous supplie, je vous implore... Ce que vous voudrez que je
fasse, je le ferai, car je vous aime... Je n'aurais pas la force de
répondre: Non, si vous me disiez: Je le veux; et pourtant, c'est pour
vous que je vous conjure d'avoir pitié de moi! Que l'image de mon
bien-aimé reste dans mon souvenir, comme une image sainte, grandissant
encore par le sacrifice!
Lorsqu'elle s'arrêta, Jean découvrit son front qu'il avait voilé de ses
mains. Son visage était mouillé de larmes.
--Honneur! devoir! mots sublimes que j'allais oublier... Merci, ma
Fernande, de me les avoir rappelés! Je partirai seul, mais je ne vivrai
pas. Je n'en aurais pas la force.
--Vous partirez seul et vous vivrez!
--Fernande!
--Je le veux!
--C'est impossible.
--Vous vivrez, Jean! Déserter la vie un jour de désespoir, c'est aussi
lâche pour l'homme que pour le soldat de déserter son poste un jour de
bataille. Vous vivrez. Là encore c'est le devoir.
--Eh bien, oui, j'ai été lâche! Vous pouvez partir tranquille et calme,
Fernande, celui que vous aimez sera digne de vous.
Déjà une première fois, à Paris, le jeune homme avait eu à lutter corps
à corps contre les redoutables étreintes de la passion.
Comme toujours, en cette vie, la passion allait rendre coupable,
criminel même, l'homme possédé par elle.
Mais l'honneur triomphait...
Jean et Fernande ne se serrèrent même pas la main. Elle s'éloigna,
courbant le front, et il la regarda partir, le coeur saignant, le coeur
brisé par la lutte, n'osant ni lui dire adieu ni la retenir...