LA FIN DU RÊVE

Les Vendéens devaient partir le lendemain pour la frontière qu'ils

désigneraient, sous l'escorte d'un détachement de gendarmes.

Entrons à la prison. Robert Français a obtenu la permission de les voir.

--Je viens de les voir, dit-il. Jérôme va retourner à Paris; quant à

Aubin, il partira pour l'étranger en même temps que toi.

Jean-Nu-Pieds tenait les mains de son frère dans les siennes, et le

regardait avec des yeux humides.

--Qu'aurait dit mon père, dit en souriant Robert, si malgré la défense

qu'il t'a faite, si malgré l'ostracisme dont je suis couvert, il te

voyait me pardonner, à moi qui ne suis même plus un Kardigân?

Jean serra de nouveau la main du jeune homme et d'une voix émue:

--Notre père aurait tout oublié, dit-il.

Regarde! la destinée semble s'être fait un jeu de changer toutes ses

volontés, et de les rendre inefficaces. Il avait jeté une barrière entre

nous: cette barrière a été brisée par la fatalité; il avait mis une

barrière entre Fernande et moi, la Régente de France, au nom du Roi de

France, a dit: Je veux qu'elle soit renversée.

Le jeune homme s'arrêta; puis il reprit avec une sorte d'amertume:

--Je me demande par instants si ce n'est pas une punition d'en haut qui

m'a ainsi séparé d'_elle_... Tiens! parlons d'autre chose. En vérité,

j'ai besoin de tout mon sang-froid pour regarder en face la situation

qui m'est faite.

--Où comptes-tu t'embarquer?

--Au Havre?

--Pour où?

--Pour Brighton.

--Jean, je te connais, tu ne resteras point loin de France. Jamais tu ne

consentiras à abandonner ton parti.

--En effet, c'est impossible.

--Que comptes-tu faire alors? Donne-moi tes instructions. Pour rentrer

sur le territoire français, après avoir été condamné au bannissement, il

te faudra des intelligences ici. As-tu besoin de moi?

--J'allais te le demander, ce secours que tu as la bonté de m'offrir.

--As-tu réfléchi?

--Oui.

--Parle.

--Henry, qui dort là avec tant de calme, est de mon avis. Nous devons

faire tous nos efforts pour rentrer en France. Voici donc ce que j'ai

imaginé. A Brighton, nous monterons en chaise de poste pour gagner

Londres. Il importe que nous puissions nous mettre à l'abri des agents

de la police française qui nous surveilleraient. Une fois à Londres,

nous arrêterons un petit bâtiment et nous descendrons la Tamise.

--Où débarquerez-vous?

--A l'anse d'Erqui.

Robert Français connaissait l'anse d'Erqui. Aux temps heureux de son

enfance, il était bien souvent parti à cheval du château de Kardigân,

pour errer de longues heures à travers les landes bretonnes.

--Je t'y attendrai, dit-il. Comment me préviendras-tu?

--Par une lettre. Nous conviendrons d'une phrase qui signifiera une

époque déterminée; quand j'aurai arrêté l'heure de notre rentrée en

France, je te l'écrirai aussitôt.

--As-tu besoin d'argent?

--Oui. Aie la bonté de toucher mes revenus et de payer à Poulardet,

l'aubergiste du _Cygne du roi_ une somme de cinq mille francs que je lui

dois.

L'heure de la soirée était assez avancée. Les deux frères restèrent

encore une heure ensemble à régler leurs affaires d'intérêt et à

s'entendre pour les dispositions de l'avenir.

Le geôlier les interrompit. Il annonçait une visite. Henry de Puiseux et

Jean-Nu-Pieds devant quitter la France pour toujours, le comte d'Erlon

les avait autorisés à recevoir toutes les visites de ceux de leurs amis

qui voudraient leur dire adieu.

Si M. d'Erlon avait donné cette permission sans arrière-pensée, il n'en

avait pas été de même du gouvernement, qui avait consenti à l'autoriser.

Le préfet, M. Maurice Duval, fidèle à ses habitudes, s'était dit que

quelque chouan voudrait visiter le condamné, et que, lui, pourrait

profiter de l'occasion pour l'arrêter traîtreusement. Cela faillit

arriver.

Robert et Jean étaient encore ensemble quand la visite annoncée par le

geôlier entra. C'était un paysan d'une trentaine d'années, blond avec

des yeux bleus, en même temps très-doux et très-énergique. Jean-Nu-Pieds

fit un geste de joie et de surprise en l'apercevant. Mais le paysan mit

rapidement sa main sur ses lèvres, et dit, en cette sorte de patois

breton que nous ne pouvons que traduire:

--Monsieur le marquis, je vous apporte l'argent des fermages que vous

m'avez demandé.

Dès que le geôlier eut disparu, le paysan et Jean-Nu-Pieds tombèrent

dans les bras l'un de l'autre.

C'était M. de Charette.

--Ah! que je suis heureux de vous voir, mon cher baron, s'écria le

marquis; c'eût été pour moi une douleur réelle que de quitter la France

sans vous avoir embrassé!

Charette jeta à son ami un regard de reproche affectueux.

--Quoi! vous pouviez croire...

--C'est vrai, je vous demande pardon. J'aurais dû penser que puisqu'il

s'agissait d'une action courageuse, vous n'hésiteriez pas à la

commettre.

--Une action courageuse?

--Baron, prenez garde! hâtez-vous de partir. Les murs de cette prison

sont fatals à ceux des nôtres! elle n'aurait qu'à refermer ses portes

sur vous! Peu importe à la cause du roi de France que je sois condamné

au bannissement, mais votre liberté, à vous, vaut dix mille hommes.

--Tenez, marquis, lisez.

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 71 / 112 题