LES SOUFFRANCES DE TRÉBUCHET

Malheureusement pour lui, Trébuchet ne tarda pas à être plus

clairvoyant. Le pied de Jérôme Hébrard heurta une pierre; Trébuchet se

retourna avec inquiétude. Aussitôt Aubin Ploguen laissa tomber sa

puissante main sur l'épaule du mouchard et le terrassa. La surprise de

Trébuchet ne laissait pas d'être amplement désagréable. Elle devint bien

plus désagréable encore, quand les trois hommes s'étant réunis autour de

lui, il reconnut parmi eux Jérôme Hébrard, auquel il avait fait prendre

un bain dans la Loire.

Si Trébuchet avait eu plus de sang-froid, il aurait pu crier et appeler

au secours; mais, comme il n'en fit rien au premier moment, au second,

cela lui devint impossible, attendu que, sur un signe de Robert

Français, Aubin Ploguen l'avait déjà garrotté et bâillonné.

Le robuste chouan chargea l'agent de police sur ses épaules, comme il

aurait fait d'un paquet de linge, et ils s'enfoncèrent dans la campagne.

Ils n'avaient pas échangé une seule parole, mais ils se comprenaient.

Au premier bouquet de bois qu'ils rencontrèrent sur leur route, ils y

entrèrent, et se mirent en devoir de délier le prisonnier.

Trébuchet roulait ses gros yeux abêtis par l'épouvante, et semblait en

proie à une terreur d'autant plus grande, qu'il ignorait encore ce qu'on

voulait faire de lui.

Depuis un instant, Aubin Ploguen roulait un projet dans sa tête carrée.

Il ne lui suffisait plus d'apprendre où était son maître, il voulait, en

cas qu'il fût en danger, l'arracher à ce danger.

Aussi, comme Robert Français mettait le doigt sur sa bouche pour

commencer l'interrogatoire du mouchard, le chouan lui fit signe de ne

point parler encore.

--Écoute, dit Aubin à Trébuchet en regardant le misérable bien en face,

tu es un coquin, donc tu dois avoir peur de la mort...

Le raisonnement de Ploguen était juste, car à ce mot de «mort,»

Trébuchet fit une grimace significative.

--Eh bien, continua le Vendéen, je te jure... (et il est bon que tu

saches que je n'ai jamais manqué à mon serment), je te jure que si tu

n'obéis pas exactement à ce que je te commanderai, je te brûle la

cervelle comme à un lièvre!

En parlant ainsi, Aubin appliquait la gueule d'un pistolet sur la tempe

de Trébuchet, qui tomba à genoux.

--Grâce! grâce! hurla-t-il.

--C'est à toi à te la refuser ou à te l'accorder. Réponds à mes

questions et obéis à mes ordres, c'est le seul moyen que tu aies de

sauver ta peau, à laquelle tu me parais tenir beaucoup.

--Parlez...

--Qui demeure dans la maison d'où tu viens?

--Le sous-chef-adjoint de la police politique.

--Comment s'appelle-t-il?

--M. Dervioud.

(C'était vrai, car nous savons déjà que M. Jumelle avait dû quitter

Nantes depuis deux jours, rappelé à Paris par le préfet de police.)

--Avez-vous des prisonniers?

--Oui.

--Combien?

--Deux.

--Leurs noms.

--L'un, jeune, qu'on appelle M. de Puiseux; l'autre est le propriétaire

de la maison, M. de Révilly.

Les trois hommes échangèrent un regard en frissonnant. Pour qu'on ne

nommât pas Jean-Nu-Pieds, il fallait que le marquis de Kardigân eût été

transféré ailleurs ou passé par les armes.

--Il faut que tu nous introduises dans la maison.

--Bien.

--Cette nuit, le peux-tu?

--J'essayerai.

--Tu n'as pas à essayer; rien ne t'est plus facile; on ne se méfie pas

de toi, et on ne nous sait pas si près. N'oublie pas qu'à la moindre

trahison de ta part...

Le geste d'Aubin Ploguen pouvait se passer de commentaires. Trébuchet

claquait des dents.

--Y a-t-il des soldats dans la maison?

--Non.

--Et des agents de police?

--Oui, il y en a quatre.

--Bien. Tu nous conduiras à l'endroit où ils sont. Comme ils restent

évidemment dans la maison pour être toujours aux ordres de leur chef,

ils doivent se tenir dans la même chambre ainsi que les soldats d'un

corps de garde.

--En effet.

--Ensuite, tu nous indiqueras dans quelle partie de l'habitation sont

enfermés M. de Révilly et M. de Puiseux.

Ce pauvre gredin de Trébuchet était absolument navré. Il grelottait de

ses quatre membres.

--Mais... si... je fais tout cela... les autres me tueront.

--Quels autres?

--Mes camarades.

--Ah! c'est possible. Mais si tu ne le fais pas, tu seras tué par nous.

Réfléchis.

La réflexion ne pouvait pas avoir un effet douteux. La mort était

problématique d'un côté; de l'autre, elle était certaine. Trébuchet

n'avait pas à hésiter, et comme il était fort intelligent, il n'hésita

pas.

--Je vous conduirai, balbutia-t-il, et je ferai tout ce que vous voulez;

mais vous me rendrez à la liberté après?

--Oui.

--Surtout, promettez-moi que vous ne direz jamais que je vous ai servi

de guide cette nuit?

--Je te le promets.

--Allons... puisque vous le voulez.

Pour plus de sûreté, on remit dans la bouche du mouchard le linge qui

lui avait servi de bâillon; puis, Jérôme Hébrard le prit par un bras,

Robert Français par l'autre, et tous les trois, précédés d'Aubin

Ploguen, revinrent dans la direction de la maison de la rue Vieille.

Vue du dehors, on aurait cru qu'aucun changement ne s'était produit à

l'intérieur. Elle avait toujours cette même apparence calme.

Trébuchet s'avança vers la petite porte, et, tirant une clef de sa

poche, l'ouvrit.

Ils entrèrent dans le jardin, en ayant soin de marcher lentement sur les

bandes de gazon qui servaient de bordure aux parterres, afin de ne pas

faire crier le sable sous leurs pas. Les lumières brillaient derrière

les vitres. On distinguait des corps qui passaient et repassaient.

--Où est la prison? demanda tout bas Aubin Ploguen à Trébuchet. De son

doigt, celui-ci indiqua la cour.

--Fais-nous entrer dans la maison.

Au moment où les trois amis allaient exécuter leur dessein, un bruit de

pas résonna dans la chambre qui donnait sur le jardin; puis la fenêtre

s'entre-bâilla.

À la lueur des lampes, ils distinguèrent quatre ou cinq hommes assis à

des tables et écrivant.

L'homme qui venait d'entrer dans la pièce, apparemment M. Dervioud, le

sous-chef-adjoint de la police politique, s'adressa à l'un des

rédacteurs:

--Le rapport est-il fait?

--Oui, monsieur.

Les trois amis s'étaient jetés derrière un taillis: on ne pouvait les

voir. Bien leur en avait pris, d'ailleurs, car M. Dervioud jetait de

fréquents regards dans le jardin. Enfin il se retira; mais au moment de

laisser ses agents à leurs travaux, il ajouta:

--Hâtons-nous. Il faut que ce marquis de Kardigân soit arrêté demain.

Le sentiment qui agita l'âme des trois amis fut double: joyeux, puisque

Jean-Nu-Pieds était libre; inquiet, puisque la même phrase qui leur

annonçait cette nouvelle signifiait aussi qu'il était menacé.

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 62 / 112 题