M. de Kardigân n'y comprenait plus rien.

Cette dame, qui avait «peut-être bien cinquante ans, et peut-être bien

plus,» ne pouvait assurément pas être Fernande.

--Il n'y avait pas une jeune fille? demanda-t-il avec anxiété.

--Oh! pour çà, oui, m'sieur!

--Pourquoi ne la nommez-vous pas?

--J'ai entendu M. Legras-Ducos qui disait en parlant de la jeune

demoiselle: «On ne peut pas compter sur elle;» alors moi, je ne l'ai pas

comptée, na, dame!

Cette imbécillité triomphante était de celles contre lesquelles une

réplique est inutile. Il n'y avait absolument qu'à profiter, autant que

possible, des renseignements qu'on venait d'acquérir, et soi-même les

compléter.

MM. de Kersaudiou eurent l'idée, très-pratique, d'aller au village de

Maulais, à sept kilomètres de là, chez un de leurs amis. Le château de

Quiévrain faisait partie de la commune de Maulais; on pourrait peut-être

les y renseigner. Ils reprirent le grand trot, et regagnèrent la route.

Trois quarts d'heure après, ils entraient à Maulais, dans la propriété

de M. le baron de Thuringe.

Par bonheur, M. de Thuringe avait rencontré M. Legras-Ducos la veille de

son départ. Le propriétaire du château de Quiévrain lui avait dit qu'il

avait chez lui un de ses amis, M. Grégoire, et sa fille, mademoiselle

Grégoire. Il espérait, avait-il ajouté, les garder pendant quelque

temps, mais une nouvelle imprévue, apportée la veille par un courrier,

le forçait de partir le lendemain avec ses hôtes.

Tout commençait à s'éclaircir pour Jean-Nu-Pieds.

Fernande était venue bien réellement au château de Quiévrain, et l'avait

quitté. M. de Thuringe croyait que M. Legras-Ducos avait été dans une

autre de ses terres, située au sud de Bordeaux, dans les Landes.

Les trois gentilshommes remercièrent le baron de ses gracieux

renseignements, et revinrent à Léry. La décision à prendre était facile.

Jean-Nu-Pieds résolut de se diriger immédiatement sur Bordeaux. C'était

un autre voyage de huit jours.

M. de Kersaudiou, son petit-fils surtout, s'étaient pris pour le héros

vendéen d'une rare affection. Jean avait tenu à ce que toute la famille

sût qui il était. Ce n'était pas sous un pareil toit qu'une trahison

était à craindre. Le soir, on le pria de parler à la jeune génération de

cette guerre de géants qu'il venait de subir. Le marquis de Kardigân

leur raconta, dans un langage simple et poétique, la légende de la

Pénissière. Un frisson d'admiration fit courber toutes ces têtes, celle

du vieillard, de l'aïeul, de l'ancêtre, comme celle de l'adolescence de

quinze ans. Et ils avaient en face d'eux un de ces héros dont l'aventure

les enthousiasmait. Ceux qui étaient élevés dans l'amour et le respect

du Roi de France devaient apprendre de bonne heure comment on mourait

pour lui.

Guy de Kersaudiou, au moment où on allait se dire adieu--car Jean

partait la nuit même--se présenta devant son ami, en costume de voyage

comme le marquis.

--Je vais avec vous, dit-il.

--Avec moi?

--Vous le voyez.

--Oh! merci! merci de cette bonne pensée; mais je ne souffrirai pas que

vous quittiez ainsi les vôtres. Non, mon ami, restez. Je serais égoïste

si j'acceptais un pareil sacrifice. Non, je ne veux pas que vous

m'accompagniez.

Mais à tout ce que put lui dire M. de Kardigân, M. de Kersaudiou ne

répliqua rien. Enfin, à une dernière insistance du marquis:

--Mais, cher marquis, dit-il, tout ce que vous pourriez me répondre ne

me sera de rien. A moins que vous ne m'assuriez que ma présence vous

importune, je pars avec vous. Il peut survenir, obligé que vous êtes de

vous cacher, telle circonstance qui vous force à avoir besoin du

dévouement immédiat d'un ami. Je ne me pardonnerais point de n'avoir pas

été là pour vous aider.

Il n'y avait rien à répliquer.

La chaise de poste, qui avait amené Jean, l'emmena avec son nouvel ami.

M. de Kardigân ne devait pas tarder à s'apercevoir que la résolution du

gentilhomme bourguignon était dictée par la prudence.

En arrivant à Dijon, les deux voyageurs s'étaient rendus à l'hôtel de la

_Cloche_. Le lendemain, à leur réveil, au moment où ils allaient

repartir, Jean-Nu-Pieds eut l'idée d'ouvrir un journal jeté sur une

table dans le salon de l'hôtel. Il portait la date de la veille. Aux

dernières nouvelles, le marquis de Kardigân lut cette dépêche par

courrier invraisemblable:

«Nantes, minuit.

Le célèbre chef vendéen, marquis de Kardigân, plus connu sous son nom de

guerre de Jean-Nu-Pieds, a été arrêté hier et va passer devant la

juridiction militaire.»

Jean crut rêver.

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 58 / 112 题