À Paris, on peut tout acheter avec de l'argent. C'est la ville où rien
ne manque, la patrie du veau d'or. Le marquis de Kardigân, en prenant la
diligence à Angers, savait que rien ne lui serait plus facile que de
trouver une chaise de poste et des relais bien préparés. Avec les cinq
mille francs de Poulardet, il pourrait aller au bout du monde. Ce fut
par une chaude matinée de la fin de juillet qu'il partit.
Sa voiture traversait, au galop de quatre vigoureux chevaux, la barrière
de Charenton, et s'engageait sur cette longue et triste avenue, qui
maintenant s'appelle la route de Lyon.
Jean-Nu-Pieds n'était pas disposé à se laisser aller au charme puissant
de la nature: le vent léger et tiède qui jouait à travers les arbres à
demi couchés, au loin le murmure sourd de la grande ville à son réveil;
plus près, le cours capricieux de la Marne. Pour un Breton, le paysage
ne manquait pas de poésie. Le Parisien n'est-il pas aussitôt ému par
l'aspect des dolmens druidiques et des landes montueuses?
Nous ne suivrons pas notre héros dans tous les détails de son voyage. Le
lendemain matin de son départ, vers quatre heures, il courait sur la
route de Verrey à Saint-Seine. Montbard était dépassé. Montbard et
Verrey sont aujourd'hui deux stations de la ligne Lyon-Méditerranée. Le
chemin de fer a civilisé un peu les environs du pays de Buffon, et les
routes nationales, voire même celles du département, sont largement
carrossables. Mais en 1832, il n'en était pas de même; la chaise de
poste devait quitter souvent le galop pour le pas long et allongé des
charrettes de campagne.
La route ne faisait que monter et descendre. Vers midi, Jean-Nu-Pieds
arrivait à Saint-Seine-l'Abbaye, le dernier relais.
Cinq kilomètres le séparaient encore de ce château de Quiévrain, près du
village de Léry, où était enfermée Fernande. Il fit hâter le départ, et
la chaise de poste fila comme le vent sur une route ombragée d'arbres.
Cette partie de la Côte-d'Or est peut-être la plus belle de France.
Qu'on nous pardonne si l'émotion nous gagne en en parlant. C'est à Léry
même que nous avons été élevé. On nous a montré les ruines de ce château
de Quiévrain, et la voix naïve du paysan nous a raconté plus d'une fois
la légende de la prisonnière. Nous n'avons qu'à fermer les yeux pour
revoir dans ses moindres détails ce paysage adorable où se sont écoulés
les meilleurs et les plus calmes de nos jours d'autrefois.
Que de chers souvenirs! que d'heures aimées le coeur évoque!
Nous avons dit qu'après Sainte-Seine, la route débouche sur le village
de Lamargelle. Le marquis de Kardigân devait y passer sans y jeter les
yeux. L'art exquis d'un ancien gentilhomme, M. d'A..., n'avait pas
encore doté ce pays alors perdu, d'un des plus fastueux châteaux qui
existent en France.
En quittant Lamargelle, la route monte par un chemin rocailleux bordé de
broussailles où se jouent l'épine-vinette et la mûre bleue. Après une
montée de cinq minutes, on arrive sur un plateau; à gauche, en allant
vers Léry, surgit un petit bouquet de bois où croit éternellement une
mauve verte et jaune, faite comme de la dentelle. Faisons encore cent
mètres. A droite, derrière un champ de sarrazin, apparaît un second
bois, Charmois. Les arbres sont de moyenne grandeur, et ont poussé à
même sur un sol rocailleux et sec. Marchons toujours. A une petite
distance, une croix de pierre dresse son front noirci par le temps. La
route subit alors une forte déclinaison et s'enfonce entre une plaine
montueuse à gauche, et une espèce d'abîme à droite. Au bas de cet abîme
coule la petite rivière, l'Ignon, soeur de ce Lignon que le baron d'Urfé
a immortalisé dans l'_Astrée_.
C'est là que l'oeil découvre un merveilleux paysage. Que Corot ou
Théodore Rousseau puissent le contempler un seul instant et ils auront
tôt fait de le transporter d'un coup de pinceau sur leur palette
magique. À partir de la rivière se lèvent deux collines qui s'étagent
au-dessus d'un chemin creux. Au front de ces collines courent deux
forêts, l'une verte, l'autre bleue, tant la condensation des couleurs
produit, suivant la distance, un effet varié.
La seconde de ces forêts qui portait et porte encore le nom de Chameaux,
expliqué par les bosses que la nature lui a données, laisse apercevoir
au voyageur une ferme, close d'arbres, et qui paraît à l'oeil, à
distance, comme une oasis dans un désert de feuillage.
Cette ferme a été bâtie sur les ruines et avec les pierres mêmes du
château de Quiévrain.
Jean-Nu-Pieds s'arrêta à contempler le château qu'il voyait de loin et
s'abîma dans ses pensées. Ces quatre murs, à l'aspect de donjon féodal,
renfermaient donc ce qu'il avait le plus aimé. Il laissa la chaise de
poste au village de Léry.
Le château de Léry, déjà construit alors, est occupé aujourd'hui par une
ancienne célébrité médicale, M. G..., qui est venu demander à la
campagne le repos qu'il a si bien gagné sur le champ de bataille de la
science et de l'humanité. En 1832, il était occupé par un vieux
gentilhomme, trop vieux pour chouanner encore comme il l'avait fait sous
la première République.
Le hasard voulut que, en faisant dételer ses chevaux au village, le
marquis de Kardigân entendit prononcer le nom de ce gentilhomme. Il
s'appelait M. de Kersaudiou. Ce nom lui était familier. Son père l'avait
dit souvent comme celui d'un de ses anciens compagnons les plus braves
et les mieux aimés.
Jean-Nu-Pieds vint sonner à la porte d'entrée, qu'ombrage un marronnier
gigantesque.
--M. de Kersaudiou? dit-il au domestique qui se présenta.
Le valet jeta un coup d'oeil sur le marquis. Jean avait, nous le savons,
les cheveux ras; sans barbe ni moustaches, avec son costume de laine, il
semblait un jeune fermier de la Beauce ou de la Brie. Mais le cachet de
noblesse suprême empreint sur ses traits révélait au premier regard
l'homme de race.
Le domestique pria Jean d'entrer et l'introduisit dans un long couloir,
sur lequel donnait le salon du château.
M. de Kardigân envia ce calme et ce repos profond qui l'entouraient. Il
se dit que vivre en un pareil lieu avec Fernande, loin des agitations
fébriles, loin des douloureuses luttes du temps, ce serait le bonheur.
M. Kersaudiou parut.
Il avait quatre-vingts ans, mais sa sève bretonne ne pouvait point se
tarir avec les années. Il portait haute et fière sa tête blanche, sur
laquelle le temps avait neigé.
--Vous avez désiré me parler, monsieur? dit-il à Jean.
--Excusez-moi, monsieur, répondit le jeune homme, si je me suis permis
de vous importuner, sans avoir l'honneur d'être connu de vous. Je suis
un proscrit. Mon nom seul suffirait à me perdre. Aussi, je vais me
nommer aussitôt à vous: je suis le marquis de Kardigân.
Un rayon éclaira le visage du vieillard.
--Le fils?...
--Oui, monsieur; le fils de votre ancien compagnon d'armes.