LION ET RENARD

Voici ce qui était arrivé. Jean-Nu-Pieds était sorti tranquillement de

l'auberge sans se presser, comme un homme qui se promène. Son costume de

paysan breton lui donnait l'apparence d'un travailleur de la campagne

qui, venu à Nantes pour ses affaires, en profite pour visiter la ville.

Qui pouvait deviner, sous cette apparence débonnaire, le hardi chouan,

le soldat indomptable?

L'agent royaliste, qui cachait dans sa maison les armes des Vendéens, se

nommait M. de Révilly; il demeurait au n° 9 de la rue Vieille. La rue

Vieille était peu éloignée de l'auberge. Le marquis de Kardigân arriva

tout naturellement devant la demeure de M. de Révilly. Il n'avait aperçu

rien de suspect sur son chemin. Personne ne l'avait regardé de cette

façon singulière qui annonce le doute ou le soupçon.

Il sonna à la porte. Un domestique,--le même probablement que celui qui

devait recevoir Aubin Ploguen quelques instants plus tard,--vint lui

ouvrir.

--_Nous sommes en juillet_, dit Jean.

--_Monsieur vient de la lande_, répliqua le valet en s'inclinant.

C'était le mot de passe. Jean-Nu-Pieds suivit sans hésiter. On

l'introduisit dans un salon, puis une seconde porte s'ouvrit, et on le

pria de passer dans le cabinet du maître de la maison.

Cette pièce était sombre. Pourtant, le marquis de Kardigân distingua un

homme assis à la table. Cet homme se leva en lui indiquant un siège.

Presque aussitôt, Jean sentit une main s'appuyer sur son épaule; il se

retournait déjà, quand on le saisit à bras-le-corps, et on le terrassa.

Une voix,--celle de l'individu assis à la table,--dit: les menottes!

L'ordre fut exécuté en dix secondes, avant que M. de Kardigân ait pu

avoir le temps de se défendre.

La même voix reprit:

--Bon! asseyez maintenant, monsieur.

On souleva le marquis, et il fut déposé sur un fauteuil avec une

légèreté et une dextérité incomparables.

--De la lumière! ordonna encore le même personnage.

Jean-Nu-Pieds comprenait que toute défense était inutile. Comment

pourrait-il résister? Une seule pensée le torturait. Le sentiment du

danger couru par lui n'y entrait pour rien. Est-ce qu'il n'était pas de

ces hommes, semblables au héros de Shakespeare, qui s'écriait

superbement:

--Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour... seulement, je

suis l'aîné!

Non: il ne songeait qu'au péril des siens. Évidemment, le secret avait

été trahi. Mais par qui? La maison de M. de Révilly était devenue une

souricière. Lui pris, ses amis seraient pris également.

M. de Révilly avait dû aussi payer de sa liberté le dévouement à sa

cause, à son roi.

L'individu assis à la table se taisait toujours. Jean se taisait; mais

il voyait seulement le geste par lequel cet inconnu se frottait

vigoureusement le nez, en signe de satisfaction sans doute.

Enfin la lumière fut apportée, et tous les deux purent se contempler.

Ils se connaissaient sans le savoir. L'homme était notre vieil ami M.

Jumelle.

Le sous-chef de la police politique, une première fois dépisté par M. de

Kardigân, lors de l'affaire de la rue du Petit-Pas, s'était bien promis

de prendre sa revanche.

Et comme il était bien convaincu maintenant que le marquis avait été

l'un de ces Buridans du bal de l'Opéra, dont la multiplicité l'avait

tant intrigué, il croyait la tenir enfin, cette revanche tant désirée.

--Monsieur le marquis, dit-il, c'est avec un profond regret... hum!

hum!... que je me vois obligé de vous annoncer que vous êtes mon

prisonnier.

Jean-Nu-Pieds le regarda dédaigneusement, mais il se tut.

--Que voulez-vous, monsieur, il y a dans la vie des choses

très-graves... des situations pénibles, et je suis vraiment désolé...

hum! hum!... Oh! oui, désolé de vous être désagréable.

Pendant qu'il prononçait ses: hum! hum! M. Jumelle dévisageait son

adversaire. Il espérait que, pendant les quelques minutes de répit qu'il

donnait ainsi à sa phrase, un signe, un mouvement de physionomie

trahirait la pensée secrète du marquis.

Mais le sous-chef de la police politique avait affaire là à forte

partie. Jean-Nu-Pieds restait aussi impassible que s'il eût été dans son

château.

--Nous avons saisi un dépôt de fusils dans cette maison... Tentative

effroyable! Vous vouliez essayer un coup de main sur le château fort de

Nantes... crime prévu et puni par la loi... Je me permettrai de vous

faire observer, en outre, que vous avez été pris sur le fait... De plus

en plus grave. Il en résulte que les derniers châtiments peuvent vous

atteindre...

Nous savons déjà quel grand comédien c'était que M. Jumelle. Il nuançait

délicatement ces menaces prononcées de sa voix paterne et douce.

Jean-Nu-Pieds avait détourné la tête et semblait ne pas comprendre

qu'elles s'adressassent à lui.

--Hum! hum!... Vous ne répondez rien, monsieur? C'est un tort, un tort

extrême. Car, pensez-y!... Si vous continuez à garder ainsi un

compromettant silence, la loi n'aura aucune raison de se montrer

clémente... elle devra sévir et sévira avec une sévérité d'autant plus

grande que votre position est plus élevée... Tandis qu'au contraire...

si... vous consentiez à nommer... oh! pas tous! je ne vous demanderais

pas cela; vous êtes un homme d'honneur, et... non, certes, pas tous!

mais quelques-uns seulement de vos complices... Eh bien! alors...

Jean-Nu-Pieds ne prononça pas une parole, mais à la phrase insultante de

M. Jumelle, il fit un geste de colère si terrible, que le fer des

menottes faillit se tordre.

L'oeil du Vendéen étincelait. Son visage, déjà pâle, devint livide. M.

Jumelle recula instinctivement son fauteuil, en murmurant:

--Diable! j'ai bien fait de lui donner des _bracelets_.

Bracelets, c'est le mot d'argousin dont on se sert rue de Jérusalem pour

appeler les menottes. Langue choisie!

--Vous ne me répondez pas?

Jean avait résolu de ne point prononcer une parole; mais il avait hâte

d'en finir avec cette scène écoeurante. M. Jumelle répéta sa demande:

--Vous ne me répondez pas? Vous refusez de nommer vos complices?

--Oui.

--Vous savez ce qui vous attend?

--Oui.

--La mort!

--Je le sais.

--Possible! Mais... hum! hum!... c'est la mort honteuse, cachée, cette

nuit même, dans les fossés du château.

--Peu m'importe.

Cela ne faisait aucunement l'affaire du sous-chef de la police

politique; la mort du marquis n'était pas utile à son but, tandis que

ses révélations pourraient l'être beaucoup. Que le lecteur ne soit pas

étonné de ce que ledit mouchard ait pu croire qu'il obtiendrait un aveu

d'un homme tel que M. de Kardigân. Il n'est pas donné à tout le monde de

comprendre les natures loyales.

Aussi M. Jumelle s'était cru irrésistible en promettant à son prisonnier

la vie en échange de sa trahison. Un peu dépité de voir sa ruse sans

effet, il pensa que, peut-être, il n'avait pas été compris, ou qu'il ne

s'était pas suffisamment expliqué.

--Vous ne saisissez pas, sans doute, toute la portée de ce que j'ai

l'honneur de vous dire, appuya-t-il, en baissant un peu la voix. J'ai,

depuis quinze jours, l'ordre de vous faire passer par les armes, si

jamais vous me tombez entre les mains. Cet ordre, je serai, à mon

désespoir, croyez-le bien! je serai obligé de l'exécuter, si vous m'y

forcez.

De nouveau, Jean-Nu-Pieds toisa avec mépris M. Jumelle.

--Je me suis irrité tout à l'heure contre vous, dit le marquis de sa

voix assurée et vibrante. J'avais tort. On ne doit s'irriter que contre

ceux qui en valent la peine. Seulement, ne continuez pas ainsi; vous

devez savoir que ce serait inutile. Vous avez l'ordre de me faire

fusiller? Exécutez l'ordre.

--Monsieur le marquis, vous me désolez!

--Assez de pasquinades!

--Pasquinades!... hum! hum!...

--J'attends; et maintenant je ne prononcerai plus un mot.

M. Jumelle était réellement fort embarrassé. Il se heurtait à une

volonté supérieure à son adresse. Le renard était vaincu par le lion.

Par bonheur pour lui, un bruit de pas retentit dans le salon où M. de

Kardigân avait été primitivement introduit. Heureux Jumelle! cela lui

permit de changer aussitôt ses batteries. Il se leva et courut à la

porte du salon:

--Vide! murmura-t-il; tout est sauvé.

Aussitôt il se précipita sur Jean, et lui serrant avec force les deux

mains:

--Pardonnez-moi, monsieur le marquis, le rôle infâme que j'ai dû jouer

auprès de vous! Ah! si vous saviez ce que j'ai souffert!... Mais je suis

des vôtres; au fond de l'âme, j'ai la même croyance que vous... Vous

comprenez, maintenant; j'étais surveillé! Heureusement, mon espion vient

de quitter la place... je suis libre, et vous allez l'être aussi.

Jean-Nu-Pieds haussa légèrement les épaules.

--Je ne vous crois pas, dit-il.

--Vous ne me croyez pas?

--Non.

--Oh!

Ce que M. Jumelle mit de désespoir, de _navrement_, dirions-nous, si ce

mot était français, dans cette exclamation: «Oh!» est impossible à

rendre. Ce: «Oh!» fut un poëme à rendre jaloux, s'ils l'avaient entendu,

Kean, Lekain ou Got.

--Monsieur, dit nettement le marquis, pour un policier, vous avez été

deux fois bête: la première, quand vous avez cru me faire peur; la

seconde, quand vous croyez me tromper. Je ne vous crains pas et je ne

vous crois pas.

Tout autre que M. Jumelle se serait déclaré vaincu; mais le sous-chef de

la police politique ne reculait jamais:

--Je suis bien malheureux! murmura-t-il.

Puis avec force:

--Vous croyez que c'est vous seul que vous perdez?... Hélas! vous perdez

aussi une autre personne...

--Une autre...

--Qui mourra sans vous, qui m'avait envoyé à vous... Mademoiselle

Fernande Grégoire!

--Fernande!

Jean-Nu-Pieds faillit tomber à la renverse. Pourquoi cet homme lui

parlait-il de Fernande; de Fernande, dont sa pensée n'avait jamais pu se

détacher, dont il avait pleuré si douloureusement l'étrange disparition?

M. Jumelle comprit que le coup avait porté. Il augmenta encore sa mine

doucereuse. Pourquoi la comédie ne réussirait-elle pas jusqu'au bout?

D'ailleurs, il avait une arme défensive à sa disposition pour parer

toutes les ripostes que pourrait lui porter la méfiance du jeune homme.

Il se leva, et courut de nouveau à la porte pour jeter un second regard

dans le salon, comme s'il craignait en effet d'être espionné. Puis, il

revint, en se frottant les mains, vers son fauteuil, où il s'assit,

après l'avoir avancé un peu vers M. de Kardigân.

--Je viens de sa part, dit-il.

--De sa part?

--Oui.

--Monsieur...

--Vous ne me croyez pas?...

Jean hésita. Enfin il répondit:

--Non, je ne vous crois pas!

M. Jumelle tira son mouchoir et essuya une larme absente. Puis, d'une

voix pleine de pleurs, ce prodigieux comédien reprit avec un sanglot

étouffé:

--Ah! je suis bien malheureux!

--Faites vite, monsieur, répliqua le marquis, qui jusqu'à présent ne

semblait pas très-disposé à se laisser engluer par le doucereux agent de

police.

--Oui! oui! n'importe! tout cela est dur; je suis bien malheureux!

Jean-Nu-Pieds détourna la tête.

M. Jumelle comprit que, pour avoir raison de son adversaire, il lui

faudrait frapper un grand coup. Il prit dans son bureau une forte

enveloppe, scellée de trois cachets rouges, et la tint à la main, en

murmurant avec un accent impossible à traduire: Pauvre enfant!

--Monsieur...

--Ah! monsieur le marquis, j'avais une fille de son âge... aussi belle,

aussi noble qu'elle... Elle était de ces anges qui n'appartiennent pas à

la terre, et doivent bientôt retourner au ciel, leur véritable patrie...

Dieu l'a rappelée à lui... Ma pauvre Lodoïska!... Elle s'appelait

Lodoïska.

M. Jumelle essuya une seconde fois les larmes abondantes qu'il aurait pu

verser, si, en effet, il avait eu une fille, si cette fille s'était

appelée Lodoïska, et si, ayant eu une fille appelée Lodoïska, la

poétique enfant affublée de ce nom «était retournée au ciel, sa

véritable patrie...»

En vérité, Jean-Nu-Pieds ne comprenait plus rien à la scène qui se

jouait devant lui et pour lui. Il avait un fonds de méfiance bien

enracinée contre M. Jumelle, sans quoi il aurait certes pu se laisser

tromper par les témoignages de sensiblerie et d'émotion, dont faisait

preuve si remarquablement le sous-chef de la police politique.

Au reste, son esprit ne s'occupait que d'une chose. Que contenait cette

mystérieuse enveloppe que M. Jumelle lui avait montrée comme si elle

devait faire tomber toutes barrières entre le Vendéen et lui?

--Faites vite! répéta-t-il.

--Soyez tranquille, monsieur le marquis... je suis bien à plaindre...

N'est-ce pas votre opinion?

--Oui.

--Mais bien à plaindre?

--Certes.

--Mais extrêmement à plaindre?

--Oh! finissons-en, monsieur. Qu'avez-vous à me dire? Parlez, j'attends.

--Ah! vous avez pitié pour un père infortuné qui vous montre son

désespoir... Infortunée Lodoïska! malheureuse Fernande! Cette enveloppe,

monsieur, vous est envoyée par mademoiselle Grégoire...

--Par?...

--Oui, monsieur le marquis! vous regretterez bien de m'avoir soupçonné!

Vous me tendrez vous-même la main quand...

--Donnez, monsieur!

--Dans un instant. Il faut que je vous mette au courant de tout ce qui

s'est passé. La pauvre enfant a été enlevée par son père.

--Je m'en doutais, murmura Jean.

--Vous peindre son désespoir, ce serait inutile, ce serait impossible!

Séparée de vous, il ne lui restait plus qu'à mourir. Heureusement...

j'étais là!

Il y a des intonations que l'écrivain ne peut rendre. Ces deux mots:

«_J'étais là_,» prononcés par M. Jumelle, furent dits d'une façon plus

que remarquable. Si on les avait entendus, sans doute que son engagement

à la Comédie-Française eût été signé séance tenante.

Et la pose! Le sous-chef de la police politique s'était à demi rejeté en

arrière; son corps était grandi de trente centimètres au moins; il

dépassait le plafond. Sa main droite tenait l'enveloppe, avec l'attitude

de mademoiselle Rachel tenant l'urne d'Émilie, pendant que sa main

gauche se grattait avec satisfaction le bout du nez.

--Il y a là dedans le journal de sa vie, continua-t-il, depuis l'instant

où elle a été brutalement éloignée de vous. Comme elle a souffert! Son

père,--un monstre, monsieur le marquis,--l'a torturée de toutes les

façons possibles! Pauvre ange! elle offrait à la persécution un front

d'airain. Jamais je n'ai vu de résignation pareille... Puis, je vous le

répète... heureusement, j'étais là!

--Donnez! donnez donc!

--Oui, mais vous me promettez...

--Je ne vous promets rien.

--Ah!...

M. Jumelle abandonna son nez pour sa nuque, qu'il gratta avec une égale

vivacité. Mais, sans doute, il était confiant dans l'excellence de son

arme, car il tendit l'enveloppe au jeune homme, qui brisa avec une

anxiété fiévreuse les trois cachets de cire rouge qui la fermaient.

L'enveloppe contenait, ainsi que l'avait dit le sous-chef de la police

politique, le journal de la vie de Fernande, écrit par elle, plus une

lettre. Voici quelle était cette lettre:

«Quand lirez-vous ces lignes, Jean? Quand Dieu permettra-t-il que vous

puissiez venir à mon secours? Mais, depuis huit jours, je commence à

espérer. Un ami est venu à moi dans ma détresse. Il avait une fille de

mon âge, et s'est attendri à ce souvenir. Jean, croyez M. Jumelle, qui

vous remettra cette lettre... et pensez à moi qui souffre et qui pleure,

et qui mourrai sans vous!

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 49 / 112 题