M. Saincaize s'irrita.

--En vérité, monsieur le marquis, dit-il, vous en prenez bien à votre

aise! N'est-il donc que vous pour juger? Déjà à Paris vous vous êtes

prononcé pour les hostilités immédiates. L'événement devrait vous

prouver que vous vous êtes trompé. À quoi êtes-vous arrivé? Qu'avez-vous

fait? Rien. Les morts dont vous parliez sont votre condamnation, car,

sans votre folle entreprise...

--Ma condamnation! Et qu'importent, monsieur, cent, cinq cents ou deux

mille homme tués? Qu'est-ce que quelques vies humaines au milieu d'une

génération? Qu'est-ce qu'une génération au milieu de l'histoire

séculaire d'un peuple? Les grands principes sont comme les fleurs d'un

champ. Aux unes, il faut de l'eau; aux autres, il faut du sang.

L'humanité n'a rien à voir dans tout cela. C'est notre vie que nous vous

donnons: ce n'est pas la vôtre. Vous osez dire que ce sont des morts

inutiles! Comment Dieu s'y est-il pris pour amener le triomphe de notre

sainte religion? Beaucoup de martyrs sont tombés, les uns et les autres

en glorifiant leur croyance.

Et c'est le sang de l'arène, le sang de la lutte, qui en coulant sur le

sol l'ont fécondé et eu ont fait sortir des légions de chrétiens! Vous

me dites que l'industrie souffre? On n'arrive pas à l'éclosion d'une ère

prospère, sans payer à la fatalité le tribut qu'elle demande. Si vous

étiez royaliste, monsieur...

--Je suis royaliste!

--Non, monsieur! Si vous étiez royaliste, vous croiriez, comme nous, que

le triomphe de nos idées amènera pour la France une époque de grandeur

et de prospérité, et ainsi vous ne reculeriez pas devant tout ce qui

pourrait en amener la réalisation. Je dirai plus: reculer maintenant,

serait non-seulement une faute, mais encore une lâcheté!

C'est le moment où nos amis sont poursuivis partout; où la _Quotidienne_

est menacée de suppression, où ceux qu'on fait prisonniers sont traduits

devant un conseil de guerre et condamnés à mort.

Je demande donc que Son Altesse ne quitte pas la Bretagne; je demande

que notre guerre ne cesse pas encore. Si nous sommes vaincus pour un

temps, dans quelques mois peut-être, nous pourrons reprendre la

campagne. Madame m'a fait l'honneur de me consulter. Voilà ma réponse

aux questions qu'elle a daigné m'adresser.

Un silence suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. MM. de Charette, de

Coislin, d'Autichamps et quelques autres vinrent le féliciter et lui

serrer la main.

Le conseil hésitait, quand un paysan vint parler bas au marquis de

Kardigân.

Celui-ci ne put retenir un geste de joie:

--Votre Altesse permet-elle qu'on introduise un de ses plus fidèles

serviteurs?

--Faites! dit Madame un peu étonnée d'abord.

La porte s'ouvrit et Aubin Ploguen parut.

On eût dit d'un spectre.

Le robuste Vendéen chancelait sur ses jambes. Il paraissait en proie à

un insurmontable épuisement. Dans l'effort qu'il avait fait pour se

lever, sa blessure s'était rouverte et un long filet coulait le tachant

en rouge.

Un frisson courut parmi tous ceux qui étaient là quand on l'aperçut,

cette image vivante du dévouement, de la fidélité et de l'héroïsme. On

se disait tout bas:

--Lui aussi était de ceux de la Pénissière!

La princesse le reconnut:

--C'est toi, mon gars. Eh bien! je suis heureuse que tu sois venu. Tu

vas parler au nom du peuple.

Aubin étreignit son front de sa main. Il chancela de nouveau.

--Madame, balbutia-t-il d'une voix sifflante, j'étais couché sur mon

lit, je souffrais, et j'aurais cru ne pas pouvoir bouger. Quand on est

venu me dire que des personnes de Paris voulaient que la guerre finît...

Alors...

Il s'arrêta épuisé. Pour rester debout, il dut se retenir à l'épaule de

son maître.

--... Alors... continua-t-il, j'ai vu que la colère allait m'étouffer...

Madame! ne les écoutez pas! la guerre ne se termine pas, elle commence!

On vous dira peut-être que nous sommes lassés... Ce n'est pas vrai. Nous

sommes prêts à nous battre... toujours! Non, aucun de nous n'est à bout

de courage et de résignation... Que notre sang n'ait pas coulé en

vain..., que ceux qui ont été tués ne soient pas morts inutilement... Si

on dit que nous sommes sur le point de reculer, ce n'est pas vrai. Nous

sommes prêts à résister... toujours! Et enfin, moi, paysan, qui parle au

nom des paysans, je déclare qu'il n'est pas un de nous qui ne consente à

rester, loin de la chaumière, loin de nos femmes et de nos soeurs, tant

que le Roi ne sera pas remonté sur son trône. Quant à ce qui est de la

mort, peu importe: le sacrifice est consommé. Nous sommes prêts à

mourir... à mourir... toujours!

Toujours! Ce mot était la devise de ces obscurs soldats. Aubin Ploguen

le prononçait de sa voix faible, mais encore vibrante dans sa faiblesse.

Toujours! les tièdes, les hésitants, les hommes éternellement prêts aux

compromis de toute espèce, y sentaient un reproche jeté à leur

couardise.

Aubin Ploguen, toujours appuyé sur l'épaule de son maître, tendit sa

main, et l'appuya sur les carreaux de la chambre. Puis il s'agenouilla,

s'aidant ainsi avec ses mains, tant son épuisement était extrême.

Quand il fut à genoux, il tendit les bras vers Madame, comme pour

l'adjurer de le comprendre. Et il retomba évanoui...

--Secourez-le! s'écria Madame, en voyant couler à flots le sang du

Vendéen.

Celui-ci était livide, décomposé. Ses lèvres s'agitèrent encore. On

entendit un mot qu'il prononça, qui fut comme un souffle léger:

--Toujours!...

La princesse regarda longuement ce serviteur modeste, cet humble

défenseur de la cause. Et, mue par une pensée opposée, elle reporta ses

yeux sur M. Saincaize: l'un était l'homme du devoir; l'autre, l'homme du

recul. L'un avait dit: jamais! et l'autre avait répondu: toujours!

Y prit-elle un enseignement?

Elle se retourna vers les chouans.

--Je reste! dit-elle d'une voix ferme.

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 36 / 112 题