Jacqueline s'était levée à l'entrée du marquis de Kardigân. Elle se
rassit, lentement, sans qu'un geste vînt déranger son immobilité de
statue.
Fernande était un peu pâle. On eût dit qu'elle lisait dans le coeur de
cette femme et que la profondeur du mal lui faisait mal.
La Pâlotte avait détourné les yeux avec froideur, sans affectation.
Jean-Nu-Pieds était depuis dix minutes environ auprès de ses amis, quand
un paysan vint l'avertir que Madame le demandait. Il se hâta de sortir.
La princesse témoigna au marquis sa joie de le trouver vivant. Après une
telle aventure, elle avait désespéré de le revoir.
Le paysan était resté auprès d'Aubin Ploguen et d'Henry de Puiseux.
Dans cette humble chambre que nous connaissons s'étaient réunis les
principaux chefs royalistes. Debout au milieu d'un groupe parlait un
homme. Jean-Nu-Pieds le reconnut aussitôt: c'était M. Saincaize.
Le lecteur, nous l'espérons, n'a pas oublié ce type de M. Saincaize, qui
représente si bien le royaliste pleurard et sentimental, mais craintif
comme la poule qui a vu l'aigle.
M. Saincaize ressemble aux hommes politiques de toutes les opinions, qui
ne se compromettent jamais, et craignent par-dessus tout de s'affirmer;
ils défendent leur parti, s'il n'est pas au pouvoir, jusqu'à la
concurrence de ce qui peut déplaire au gouvernement existant. Leur
opposition n'est jamais beaucoup plus sincère que leur conscience. Ce
n'est pas à ces gens-là qu'il faut demander ce dévouement irréfléchi qui
ne calcule ni le danger ni l'oppression.
M. Saincaize parlait, disait-il, au nom du comité parisien, et venait
adjurer Madame de renoncer à cette guerre de Bretagne restée sans
résultats.
Madame se tourna vers Jean:
--Marquis, dit-elle, ces messieurs ont déjà formulé leur avis; j'ai
désiré connaître le vôtre. Parlez!
M. de Charette fit à M. de Kardigân un signe qui lui indiquait que la
majorité des chefs royalistes était pour la cessation des hostilités.
Jean-Nu-Pieds s'inclina devant Son Altesse Royale; puis, d'une voix
ferme:
--Excusez-moi, Madame, dit-il, mais j'ignore l'opinion qu'a émise M.
Saincaize, je n'ai entendu que ses dernières paroles. Je désirerais
qu'il voulût bien m'exposer les principaux points de son argumentation.
--Je disais, monsieur le marquis, que le voeu général est que cette
guerre impie prenne fin. Des Français tombent des deux côtés, sans
profit pour le parti royaliste. Le commerce est arrêté. Lyon, Marseille,
Roubaix, Lille, Tourcoing se plaignent. Les affaires chôment. Si on
continue encore, le tiers des industriels français seront ruinés. Voilà
ce que je disais, monsieur.
--Pardon, monsieur Saincaize, répliqua Jean-Nu-Pieds, où étiez-vous
pendant que nous nous battions?
--Monsieur!...
--Répondez-moi, je vous prie.
--Mais, monsieur!...
--Vous ne voulez pas me répondre? Eh bien, je vais le faire pour vous.
Pendant que nous nous battions, vous étiez à Paris, tranquille et
reposé. Nous, nous avions faim et soif; le soleil de juin brûlait nos
corps; vous étiez en sûreté, loin de tout danger. Nous, nous risquions
notre vie tous les jours, à chaque minute; pendant que vos discussions
secrètes s'épuisaient en paroles, nos discussions sublimes, à nous,
parlaient avec le fusil, le canon. Ah! je vous reconnais bien là! Vos
amis de Paris, et vous, vous êtes au complet. Quand nous sommes partis,
vous étiez dix; vous êtes encore dix maintenant! Comptez nos rangs! Les
vides vous apprendront ce que nous avons fait, et plus d'un de ceux que
vous nommeriez manquerait à l'appel!
Jean-Nu-Pieds, ordinairement calme, s'était laissé emporter par sa
généreuse colère. On sentait que l'injustice de M. Saincaize blessait au
coeur ce vaillant soldat, qui revenait de la tombe, après avoir accompli
un des plus glorieux faits d'armes qui existent.