ce mot, en qui se résument la souffrance et la charité humaines.
--Qu'est-il arrivé, je vous prie? demanda Robert à l'un de ceux qui
étaient là.
--C'est un noyé, monsieur, qu'on vient de porter là.
--Un noyé?
--Oui, monsieur.
--Ce ne peut être lui, pensa Robert. Il se disposait à s'éloigner, mais
le badaud enchanté de trouver quelqu'un qui fût disposé à l'écouter, le
retint par le bouton de son habit.
--C'est un terrible accident, figurez-vous. Il paraît que ce malheureux
a voulu se suicider... par désespoir d'amour.
Robert commençait à se demander comment ce pouvait être à la fois un
accident et un suicide, quand un second badaud, désolé de voir que le
premier avait trouvé un auditeur, tandis que lui-même n'en avait pas,
s'approcha à son tour.
--Vous me pardonnerez, messieurs, dit-il, si je me permets de me mêler à
votre conversation; sans avoir l'honneur de vous connaître, et sans
avoir celui d'être connu de vous, mais...
Il salua. Robert et le premier badaud saluèrent. Le bavard solennel
reprit:
--... Mais je crois qu'il y a erreur. Ce n'est ni un accident... ni un
suicide... c'est un éboulement... messieurs... un épouvantable
éboulement.
--Hein? quoi? un éboulement? s'écria le premier badaud en tenant
toujours le doigt sur le bouton de Robert, qui tentait en vain de
s'échapper.
Une troisième personne s'approcha: elle avait tout entendu.
Comme cette troisième personne était une femme, elle tenait encore plus
que les deux autres à introduire son petit mot dans la discussion
amiable qui venait de s'engager.
--Je crois que vous vous trompez, ce n'est ni un accident, ni un
suicide, ni un éboulement, c'est un crime.
Impatienté, Robert fit un mouvement brusque qui le dégagea de l'étreinte
de l'honnête bourgeois nantais.
Au moment où il traversait la rue, un interne de l'hôpital sortit.
--Le pauvre garçon, dit-il, il a bien manqué y rester.
--Qui est-ce?
--On a trouvé sur lui une lettre adressée à un certain Nicolas Hébrard,
son père, sans doute...
A ce nom d'Hébrard, Robert s'arrêta court et marcha droit à l'interne.
--Est-ce que je peux le voir, monsieur? dit-il.
--Facilement. Le connaissez-vous?
--Je crains que ce ne soit un ami que j'attendais, M. Jérôme Hébrard.
--Hébrard!... murmura l'interne, en effet, c'est bien là le nom. Entrez,
monsieur, je vais vous accompagner.
Cinq minutes après, Robert, guidé par l'interne, s'arrêtait devant un
lit de l'hôpital, sur lequel reposait son ami.
Il frissonna en le reconnaissant.
--Oui, c'est bien lui... O mon Dieu! Y a-t-il du danger?
--Heureusement... non...
Une figure pâle s'encadra dans la porte qui ouvrait sur le long dortoir.
Les yeux effarés de cette figure regardaient avidement. C'était
Trébuchet. De loin, il avait suivi le convoi de badauds qui escortaient
sa victime. Quand il entendit l'interne répondre qu'il n'y avait aucun
danger, il eut légèrement peur, cet honnête Trébuchet.
Mais le violent désir d'en apprendre davantage lui fit surmonter sa
peur, et il resta à la porte.
Cependant Jérôme ouvrait les yeux.
--C'est moi, mon ami, dit Robert.
Jérôme serra doucement la main du jeune homme puis des vomissements qui
devaient le soulager le prirent.
--Là! tout est pour le mieux, dit l'interne. Demain, ou après-demain,
notre noyé sera sur pied.
--Puis-je le faire transporter chez lui? demanda Robert.
--Aisément, monsieur. Je vais donner des ordres à trois infirmiers.
Pendant que l'interne s'éloignait, Robert se pencha sur le lit de
Jérôme.
--Un accident? murmura-t-il.
L'ouvrier remua négativement la tête.
--Un crime?
--Oui, dit-il d'une voix étouffée.
--L'agent?...
--Oui...
--Bien. Je me souviendrai.
Quand Trébuchet vit les infirmiers soulever Jérôme pour le placer sur
une civière, il jugea qu'il en savait assez et trouva prudent de
s'évader. Nous savons qu'il se rendit chez M. Grégoire, où il rencontra
M. Jumelle, auquel il fit part de la suite de son aventure.
Mais suivons les deux amis.
Dans la nuit, Robert s'endormit à côté du lit de l'ouvrier. Jérôme
s'était endormi profondément. Le sommeil devait être et était, en effet,
le meilleur remède. Hébrard reprenait ses forces inconsciemment. Le
lendemain, à dix heures du matin, il s'éveilla avec un peu de fièvre,
mais complètement remis.
Alors seulement Robert apprit de quel crime avait été l'objet son ami,
avec tous les détails qu'il ignorait encore.
--Hâtons-nous, dit Jérôme. J'ai le pressentiment que nous n'avons que
fort peu de temps à nous.
Pendant que l'ouvrier s'habillait, Robert regardait distraitement par la
fenêtre.
Tout à coup, il poussa un cri:
--Lui! lui!
--Qu'avez-vous?
--Lui! l'inconnu, répéta le jeune homme.
Et il s'élança en courant.
L'inconnu n'était pas à trente mètres de lui, quand Robert arriva sur le
trottoir. Mais il ne devait pas aller bien loin.
Celui-ci s'approcha d'une voiture dans laquelle étaient trois personnes.
La voiture était attelée de deux chevaux harnachés comme pour un voyage.
Avant que le frère de Jean-Nu-Pieds eût pu les voir, les chevaux
partirent au grand galop.
--Seraient-ce... eux? pensa-t-il.
Au lieu de courir inutilement après les voyageurs, au lieu de suivre
encore l'inconnu, Robert hâta le pas dans la direction de la rue
Montdésir. Il parvint bientôt devant la maison du numéro 7 où M.
Grégoire demeurait. Il n'hésita pas et sonna. Un domestique vint lui
ouvrir.
--M. Grégoire? demanda-t-il.
--Il est parti, monsieur.
--Depuis longtemps?
--Depuis une demi-heure.
Il reprit à voix haute:
--Savez-vous où il est allé?
--A Paris, monsieur.
Robert comprit que le domestique ne savait rien ou ne voulait rien dire,
ce qui revenait au même pour lui. Il s'éloigna.
--Eh bien? demanda Jérôme quand il le vit reparaître.
--Eh bien!... Ah! mon ami, je crains bien que vous n'ayez eu raison et
qu'il ne soit, en effet, trop tard!
--Trop tard!
En quelques mots, Robert le mit au courant de ce qu'il venait
d'apprendre. Ce départ de M. Grégoire ne laissa pas de les effrayer
beaucoup. En effet, ils perdaient tout moyen de le surveiller encore et,
partant, de déjouer ses machinations criminelles. De plus, le
conventionnel était parti. Ils ignoraient l'endroit où il s'était rendu
et ne pouvaient rien empêcher.
--Êtes-vous assez fort? demanda-t-il.
--Pourquoi?
--Je vais faire seller deux chevaux, et nous partirons à cheval pour le
camp des royalistes. Il faut que j'aille prévenir mon frère et
mademoiselle Grégoire.
--C'est ce que nous aurions dû faire déjà.
--Partons, ami!
La porte s'ouvrit au moment où les deux amis allaient partir. C'était le
jeune et obligeant interne.
--M. Hébrard a subi une trop rude secousse pour que je le laisse voyager
à cheval, dit-il, et même en voiture. Demain seulement, il le pourra.
Jérôme et Robert se regardèrent:
--Il faut quelques heures seulement pour gagner les avant-postes, dit
tout bas celui-ci. Nous pouvons attendre à demain.
Ah! s'ils avaient su!