M. Jumelle s'était levé.

--Allons! en route, maintenant.

--Où me conduisez-vous?

--Chez M. Grégoire.

--Son père! Il est donc à Nantes?

--Apparemment, puisque nous y allons.

Le sous-chef de la police politique rouvrit la porte.

--Hé! la Licorne, appela-t-il.

Le mouchard montra son nez à la porte.

--Je vais chez le monsieur, tu sais? Si Trébuchet revient, tu me

l'enverras.

Sans faire attention à la grimace que le nom détesté de Trébuchet

amenait sur les traits de la Licorne, M. Jumelle descendit avec

Jacqueline. Une voiture attelée attendait dans la cour de l'hôtel. Il

fallait que l'agent supérieur de la rue de Jérusalem pût instantanément

se transporter d'un endroit à un autre. Ils y montèrent, et la voiture

partit. Elle s'engagea dans les rues neuves,--neuves en 1832,--et après

de nombreux détours, entra dans la rue Montdésir. Elle s'arrêta au n° 7.

--C'est ici, dit-il.

En effet, l'ancien conventionnel demeurait dans cette maison. Il a

vieilli depuis que nous l'avons perdu de vue. Des sillons se sont

creusés sur son front. Cet homme aimait sa fille réellement; mais tout

en souffrant à l'idée de la voir perdue pour lui, il se révoltait de ce

qu'elle voulût se soustraire à son autorité. Sa taille ne s'était pas

courbée sous l'effet de cette douleur de tous les instants qui l'avait

assailli depuis près d'un an. Comme le chêne orgueilleux de la fable, il

devait rompre et ne pas ployer.

Un éclair passa dans ses yeux, quand il reconnut l'agent de police.

--Enfin, vous voilà, dit-il...

Mais il s'arrêta court en voyant Jacqueline.

--Ne craignez rien, cher monsieur, répliqua M. Jumelle, c'est une

alliée.

--Une alliée?

Le conventionnel, dévisageant la jeune femme, se demandait évidemment

quel aide elle pouvait lui apporter.

--Chère amie, continua M. Jumelle, répétez à M. Grégoire ce que vous

m'avez exposé tout à l'heure avec tant de lucidité... Ah! elle est

diablement intelligente! Quel dommage!... Enfin...

Jacqueline refit pour la seconde fois à M. Grégoire le récit que M.

Jumelle avait déjà entendu, et que nous connaîtrons par ses suites

funestes. L'agent de police n'avait-il pas dit que c'était une

coquinerie? Il écoutait, à la façon d'un dilettante qui, assis dans une

stalle d'orchestre à l'Opéra, savoure une musique favorite. De temps en

temps il interrompait pour frapper le parquet avec le bout de sa canne,

ou donner des signes non douteux d'une vive approbation.

--En effet, l'idée est excellente, dit froidement M. Grégoire. J'aime ma

fille, mais je ne veux pas qu'elle soit à cet homme. Maintenant qui

m'assure de votre fidélité?

--Ma jalousie.

--Votre jalousie!

--J'aime celui qu'elle aime. Comme vous, je ne veux pas qu'elle soit à

lui!

--Alors nous nous entendons. Ce que vous voulez qu'on fasse sera fait.

L'entretien fut interrompu comme il l'avait été à l'hôtel, par l'arrivée

d'un des agents de M. Jumelle.

Seulement, cette fois-là, ce n'était pas le bon la Licorne, mais le doux

Trébuchet.

Il était affairé, inquiet. Comme il avait beaucoup couru, de grosses

gouttes de sueur perlaient à son front.

--Eh! mon Dieu! s'écria M. Jumelle en l'apercevant, qu'est-ce qui a pu

te mettre dans cet état?

--Le noyé...

Il s'arrêta, étouffant de chaleur.

--Eh bien quoi! le noyé?

--Il s'est sauvé!

--Hein!

--Il y a un quart d'heure.

--Mais il n'était donc pas noyé? c'était donc un faux noyé? un noyé pour

de rire? s'écria l'agent supérieur furieux.

--Hélas! mon bon monsieur Jumelle, une autre fois j'enfoncerai

davantage.

--Comment, c'était donc toi?

--Oh! par hasard!

--Où l'avait-on transporté?

--À l'hôpital. Au moment où il commençait à revenir à lui, un jeune

homme est arrivé qui lui a parlé bas...

Remontons de quelques pas dans le passé.

Au moment même où Jean-Nu-Pieds et ses compagnons allaient s'enfermer au

château de la Pénissière, deux hommes arrivaient à Nantes en chaise de

poste. Une visible anxiété était peinte sur leur visage, on devinait

qu'une violente inquiétude devait les agiter.

L'un de ces hommes révélait un gentleman du meilleur monde. Jeune,

distingué, le regard énergique et franc, il paraissait appartenir à une

des hautes classes de la société. Le second avait à peu près le même âge

que son compagnon, et il ne paraissait pas sortir d'une moins haute

extraction.

Nous nous servons exprès de ces mots qui servent à désigner les

différences sociales.

Car ces deux voyageurs pouvaient être un exemple de ce que la nature

établit de degrés vains entre les hommes. En effet, l'un était Robert

Français, le frère de Jean-Nu-Pieds; l'autre, Jérôme Hébrard, l'ouvrier.

Et, cependant, on eût dit les deux frères: car l'intelligence et le

travail, l'honnêteté et la conduite, sont les grandes vertus qui seules

peuvent créer l'égalité humaine.

Que venaient-ils faire à Nantes? Comment Jérôme connaissait-il Robert?

Le lecteur se souvient peut-être que Fernande avait appelé Hébrard

auprès d'elle quand elle voulut prévenir Jean-Nu-Pieds de la violence

que son père allait tenter sur elle. L'ouvrier avait assisté ainsi au

duel entre les deux frères.

Depuis, Robert était venu s'asseoir à l'atelier de Jérôme. Il aimait à

causer avec lui du passé; il aimait à se replonger quelques instants

dans ces souvenirs qui le torturaient, mais qui ne lui en étaient pas

moins chers.

Robert Français avait conservé pour Fernande son amour d'autrefois; mais

dans une nature élevée, noble comme la sienne, cet amour pouvait être

une souffrance et non une jalousie.

Si cette jalousie avait dû entrer dans son coeur, il l'eût repoussée en

se disant que son frère, que Jean, séparé de Fernande à jamais, était

encore bien plus malheureux que lui.

Un jour, Jérôme n'attendit pas la venue de Robert et se présenta chez

lui. Comme tous les deux étaient très-avant dans le mouvement

républicain de l'époque, le jeune homme crut que son nouvel ami venait

lui parler de ce mouvement républicain qui avait abouti par les

funérailles du général Lamarque. Mais il n'en était rien.

On sait que, grâce à un des leurs, employé à la police, Jérôme Hébrard

avait pu prévenir Jean-Nu-Pieds d'une trahison machinée contre Madame.

Ce même individu avertit encore l'ouvrier de la présence de M. Grégoire

dans le cabinet du préfet de police. Ils savaient que tout était à

craindre de la part du conventionnel. Ils observèrent avec soin ce qui

se passerait.

C'est ainsi qu'ils en vinrent à surprendre une partie de ce que M.

Grégoire préparait contre sa fille. Jugeant qu'il n'y avait pas de temps

à perdre, Robert Français et Jérôme partirent pour Nantes, suivant M.

Grégoire qui courait devant eux, et ne mettant jamais qu'un relais de

distance entre leur chaise de poste et la sienne. Le soir de leur

arrivée, ils s'embusquèrent à la porte de la maison de la rue Montdésir,

n° 7. Ils virent un individu sortir, c'était Trébuchet.

Ils le suivirent, un peu inquiets de la mine patibulaire qu'avait

l'agent de ce bon M. Jumelle. Trébuchet traversa toute la ville et

arriva sur les bords de la Loire. Le pont était désert. Dissimulés

derrière la porte d'une maison, ils restèrent là, attendant qu'ils

pussent voir ce que l'agent de police allait faire.

Ils n'attendirent pas longtemps. Un second individu parut à l'extrémité

du pont, avançant avec la plus entière prudence et jetant à droite et à

gauche des regards discrets. Quoiqu'on fût au mois de juin, il était

enveloppé d'un manteau, léger d'ailleurs; un masque noir,--ce que nous

appelons le loup,--couvrait son visage.

Trébuchet fit quelques pas vers le nouveau venu, qui lui prit le bras,

et tous les deux se mirent à causer bas, en se promenant de long en

large sur la route.

Jérôme et Robert ne pouvaient rien entendre, mais ils voulaient

néanmoins demeurer à leur poste d'observation. Persuadés que tout ce

qu'ils voyaient avait rapport à Fernande et au piège que M. Grégoire

devait essayer de lui tendre, ils auraient eu des remords de ne pas

s'appliquer à déjouer ces manoeuvres.

Trébuchet et l'inconnu causaient avec animation, surtout celui-ci.

L'agent de police essayait mielleusement, selon toute apparence, de

détourner de l'esprit de son compagnon une idée arrêtée.

Enfin, au bout d'une heure, l'inconnu resta seul. Trébuchet lui serra la

main et s'éloigna pour rentrer en ville. Les deux amis se comprirent

d'un regard. Ils devaient se séparer et chacun d'eux allait en suivre un

et ne pas plus le quitter que son ombre.

Ce fut Jérôme qui partit et Robert qui demeura. L'ouvrier régla son pas

sur celui de l'agent de police. Mais il ne put si bien faire, que

Trébuchet ne s'aperçût pas qu'on le filait, pour nous servir du mot

traditionnel.

Ce doux Trébuchet! Il avait une haute intelligence. Nul doute qu'en une

autre carrière il n'eût déployé des talents spéciaux de premier ordre!

Il feignit de ne rien soupçonner et continua sa marche lentement; au

lieu de se diriger vers la rue Jean-Jacques-Rousseau, il fit de longs

détours à travers la ville. Dans le faubourg, des saltimbanques avaient

ouvert au public leurs grandes baraques pleines d'animaux savants et

d'écuyères négresses. Le devant de ces baraques étant allumé comme la

rampe d'un théâtre, une lueur éclairait doucement le chemin des

remparts. Trébuchet, feignant d'être gêné dans sa marche par les

promeneurs devenus plus nombreux, s'arrêta court et se retourna. Il eut

le temps d'apercevoir le visage de Jérôme. Aussitôt il prit sa course et

s'enfonça au milieu des groupes, à travers les innombrables ruelles qui

conduisaient au coeur de la cité. Jérôme tenta vainement de le suivre

encore. C'était impossible. Il fut obligé de renoncer à sa poursuite.

À une heure du matin, il retrouva Robert Français à l'endroit qu'ils

s'étaient fixé d'avance. Le jeune homme avait été plus heureux.

L'inconnu, après une attente de dix minutes, pendant lesquelles il était

resté immobile sur le pont, prit le même chemin que Trébuchet. Sans

doute, il voulait laisser gagner à l'agent de police une certaine avance

sur lui.

En arrivant en ville, il regarda furtivement autour de lui. Robert

marchait insoucieusement. L'homme crut qu'il n'avait pas à se méfier de

ce promeneur et ôta son masque. Alors il arriva ce qui était arrivé

entre Trébuchet et Jérôme, seulement en sens contraire. Ce fut Robert

qui, pendant un instant, put voir celui qu'il guettait.

Il distingua deux yeux inquiets et fuyants, brillants au milieu d'un

visage jaune et bilieux, ayant une apparence huileuse.

Les deux amis se racontèrent le résultat de leur poursuite. Robert

Français n'avait pu continuer son observation, parce que l'inconnu avait

arrêté une voiture et y était monté. La seule différence des avantages

obtenus était que Jérôme ne se doutait pas avoir été vu.

Le lendemain, Robert loua la maison sise rue Montdésir, au numéro 3.

Le numéro 3 était en face de la demeure occupée par M. Grégoire.

La journée se passa en allées et en venues. Ni l'inconnu, ni Trébuchet

n'y entrèrent. Mais, un bon bourgeois de mine honnête et recueillie se

présenta souvent au n° 7. Ce bon bourgeois de mine honnête et recueillie

n'était autre que ce cher M. Jumelle.

Enfin, à six heures du soir, Trébuchet parut. Il resta peu de temps dans

la maison. Quand il en sortit, il eut soin de regarder attentivement à

droite et à gauche.

Comme il ignorait que son guetteur de la veille fût précisément logé

dans la maison en face, il pensa que la rue était déserte, et s'avança

sans crainte. Mais à peine fut-il à cinquante pas, que les deux jeunes

gens s'avancèrent.

Trébuchet ne prit pas le même chemin que la veille. Peut-être, se

sachant surveillé, avait-il jugé plus prudent de changer le lieu de ses

rendez-vous. L'agent de police tourna à gauche et prit le chemin de

Saint-Nazaire. Mais là, au lieu de continuer, il coupa à travers des

ruelles mal famées, et gagna de nouveau les ponts de Cé.

L'inconnu l'y attendait déjà. Ils recommencèrent encore à se parler avec

animation. Le premier paraissait même plus excité: il faisait de grands

mouvements, et quelquefois une parole prononcée plus haut que les autres

arrivait jusqu'à l'oreille des deux jeunes gens.

C'est ainsi qu'ils entendirent ce fragment de dialogue. Mais on ne

distinguait que ce que disait l'homme masqué.

--On n'a pas confiance en moi... refuserait... le ministre... Jumelle...

--....

--Non, vous avez tort... argent... le ministre... Madame...

--....

Nous indiquons par des points les réponses de Trébuchet qui n'étaient

pas entendues.

A la fin, l'inconnu prit dans sa poche une grande enveloppe et la remit

à l'agent de police. Alors une scène opposée eut lieu. Trébuchet resta

et son compagnon partit.

Robert Français et Jérôme Hébrard s'étaient cachés au même endroit.

Robert suivit son homme. Jérôme, lui, sortit de son encoignure, décidé

de gré ou de force à arracher à Trébuchet cette enveloppe qu'on venait

de lui remettre.

Ignorant que celui-ci savait tout, il ne se méfiait pas, tandis que

l'agent, au contraire, examinait en dessous son adversaire. L'ouvrier

rasait le parapet du pont. Tout à coup, Trébuchet se pelotonna sur

lui-même et passa sa tête entre les jambes de Jérôme. D'un mouvement

d'épaules il le souleva en l'air et le jeta dans le fleuve. L'ouvrier

jeta un cri, tournoya et s'enfonça dans l'eau.

Personne n'avait vu le crime.

Jérôme Hébrard reparut à la surface de l'eau, se débattant, et cherchant

à nager vers le rivage. Mais le courant très-fort l'entraînait. Il avait

peine à lui résister.

Alors il se décida à appeler au secours. Des mariniers aperçurent ce

corps sombre qui s'agitait au milieu de l'onde jaune de la Loire. L'un

d'eux poussa sa barque à l'eau et rama vigoureusement dans la direction

du malheureux.

Peu à peu, la grève et le pont se couvrirent de curieux qui malgré

l'ombre, cherchaient à voir les péripéties du drame. L'ouvrier luttait

énergiquement; mais on devinait que ses forces le trahiraient bientôt.

Enfin le marinier arriva à portée. Mais Jérôme avait disparu. Il dut

plonger à deux reprises. Quand il parvint à saisir le jeune homme à la

ceinture, celui-ci avait entièrement perdu connaissance.

Cependant, Robert Français attendait son ami. Ne le voyant pas arriver,

il descendit dans la vue, interrogeant du regard l'extrémité de chaque

voie. Les Nantais passaient, insouciants ou affairés, selon leur

caprice, mais Robert ne voyait toujours pas son compagnon. Le hasard

voulut que l'hôtel qu'ils avaient pris comme demeure fût situé en face

de l'hôpital.

Robert ne voyant personne, remonta chez lui. Il n'y était pas depuis une

demi-heure qu'un murmure grondant monta de la rue jusqu'à lui. Son coeur

battit. Aux journées de juillet, le polytechnicien avait entendu ces

grandes voix populaires. Il savait y discerner la colère ou l'émotion.

Il devina aussitôt que ce n'était pas une émeute qui passait furieuse

sous ses fenêtres, mais qu'un accident avait eu lieu.

Quand il fut redescendu dans la rue, il vit un attroupement à la porte

d'un large bâtiment, sur lequel était inscrit ce mot:

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 30 / 112 题