UN CHANT DE L'_Iliade_

Les royalistes se regardèrent et se comprirent. Bien des fois ils

s'étaient dit qu'un jour ils seraient cernés dans un de leurs châteaux;

plus d'un d'entre eux avait arrêté la conduite qu'il tiendrait en pareil

cas.

Nous avons dit qu'ils étaient quarante-cinq. Or, dans la matinée, le

capitaine adjudant-major du 29e, que nous avons entrevu déjà, était venu

faire une reconnaissance des lieux. Il avait cent hommes environ. Il ne

se jugea pas en force, et envoya un express demander des secours. C'est

alors que le gendarme, qui avait été la cause indirecte de l'arrestation

de Lenneguy et d'Aubin Ploguen, revint lui annoncer que cent autres

hommes du 29e se rendraient au château à une heure donnée. Le capitaine

devait les y rencontrer en y arrivant avec les siens. Deux cents soldats

pour en combattre quarante-cinq! On voit que la prudence était observée.

Le commandement de la petite troupe des chouans fut confié à

Jean-Nu-Pieds qui, bien qu'il ignorât le nombre de ses ennemis, prit

aussitôt ses mesures en conséquence.

Il fit faire un partage égal des cartouches. Chaque Vendéen se trouva en

avoir environ deux cents. Au surplus, il y avait un dépôt de poudre et

de balles dans le château. On ne manquerait donc pas de munitions.

Aubin Ploguen gisait au milieu de la chambre, toujours évanoui. Henry de

Puiseux s'était penché sur lui et lui donnait les premiers soins. Le

malheureux avait surtout besoin de sommeil; évidemment, quelques heures

de repos le remettraient. Les chouans furent disposés en ordre, aux

fenêtres du rez-de-chaussée, du premier et du second étage. Puis,

Jean-Nu-Pieds donna l'ordre qu'on allât abattre une vingtaine d'arbres.

Ces nobles jeunes gens ne discutaient pas même les ordres qui leur

étaient donnés. Ils obéissaient sans étonnement et sans hésitation. Il

fallut à peine dix minutes pour abattre les vingt arbres. Cinq d'entre

eux avaient pris des cognées et frappaient violemment le tronc des

grands chênes et des peupliers minces. Puis, le transport des arbres

dans l'intérieur de la maison prit encore dix minutes. Enfin, quand tout

fut terminé, Jean les réunit de nouveau dans la vaste salle du premier

étage. Aubin Ploguen, étendu sur le parquet, la face violacée, les

membres raidis, continuait son profond sommeil sans rêves, comme celui

qui suit les énormes fatigues du corps ou de l'âme.

Ils étaient là, debout, couverts de leur large chapeau et le fusil à la

main. A les voir aussi calmes, aussi paisibles, on aurait cru qu'ils

allaient partir pour la chasse.

Hélas! combien d'entre eux, qui souriaient à ce moment, heureux de

vivre, aimés, aimants, joyeux, combien, qui dormiraient le soir, dans la

terre froide!

--Messieurs, dit Jean, il nous reste un quart d'heure pour décider ce

que nous allons faire.

Je ne suis votre chef que dans la bataille.

Dans le conseil nous sommes tous égaux. Chacun doit apporter sa voix et

ses avis.

Nous avons deux partis à prendre: rester ou bien reculer. Rester, c'est

mourir; reculer, c'est vivre. Et j'ajoute, c'est vivre sans honte, car

ce poste ne nous est confié par personne. Nous sommes ici, plutôt

qu'ailleurs, de notre propre consentement.

Voici bien franchement la question telle qu'elle doit être posée.

Réfléchissez, et décidez.

Un silence assez grand suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. Ils se

regardaient tous un peu étonnés.

--Pardon, un mot, dit Henry de Puiseux en sortant du cercle et en

s'avançant. Si nous devons battre en retraite, pourquoi ces apprêts de

défense auxquels nous avons perdu du temps, pourquoi ces arbres que nous

avons abattus? Que diable! nous sommes des soldats et non pas des

bûcherons.

Jean-Nu-Pieds sentit le blâme qui perçait dans les paroles de son ami,

et lui jeta un regard de reproche.

Ce regard gêna Henry qui détourna les yeux.

Jean reprit:

--Nous sommes quarante-cinq votants. Voici dans ce sac une centaine de

balles. Chacun déposera son vote dans mon chapeau... Il se découvrit et

plaça son chapeau sur la table, et il en cacha le rebord avec son

mouchoir.

Ceux qui seront pour la retraite ne mettront rien; ceux qui seront pour

la bataille mettront une balle. S'il y en a plus de vingt-deux, nous

resterons; s'il y en a moins...

La prudence de leur chef stupéfiait les royalistes. Ils ne

reconnaissaient plus leur Jean-Nu-Pieds, celui qui par son courage était

devenu, avec Charette, Coislin et quelques autres, la terreur des bleus

et l'orgueil des Vendéens.

Jean ne disait rien. Il semblait ne pas s'apercevoir de l'impression

produite par le discours qu'il avait prononcé.

Chaque légitimiste se dirigea tour à tour vers l'urne improvisée, les

deux clairons comme les autres. Un large sourire éclairait le visage des

deux braves enfants du peuple, qui ne comprenaient guère «pourquoi on

perdait tant de temps pour si peu...»

Quand le vote fut terminé, Jean enleva le mouchoir qui couvrait le

chapeau. Celui-ci contenait quarante-cinq balles!

Un éclat de rire universel accueillit ce résultat. Alors, Jean, se

tournant vers ses soldats:

--Mes amis, dit-il, je vous ai trouvés durs et injustes pour moi. M. de

Puiseux, surtout, aurait dû penser que je ne vous conseillerais pas une

lâcheté. Mais j'avais charge d'âmes...

--Ventre-saint-gris! comme disait l'aïeul du roi, s'écria Henry, tu as

raison.

Et comme Jean le regardait en souriant:

--Voyons, pourquoi nous as-tu fait donner des cartouches, distribuer des

postes de combat et abattre des arbres, si tu désirais nous voir évacuer

le château?

--Je ne désirais rien...

--Mais encore?

--Eh bien, voilà, j'ai tout fait préparer pour la bataille, parce que

j'étais sûr que vous voudriez rester.

Trente mains se tendirent vers Jean.

--Maintenant, messieurs, à nos postes.

En quittant la salle, il jeta un regard humide sur Aubin Ploguen qui

dormait toujours.

--C'est la première fois que tu dormiras pendant que nous nous battrons,

murmura-t-il.

Un religieux silence avait suivi l'agitation momentanée des premières

minutes. Chacun de ceux qui étaient là se rendait compte de la gravité

de la situation et du danger qui planait sur leurs têtes.

Était-ce la crainte de la mort?

Non! il n'y en avait pas un qui n'eût risqué vingt fois sa vie à cet

enjeu fatal. Mais l'approche de l'inconnu assombrit les âmes. Ils

n'étaient pas inquiets du danger, mais de l'ignoré.

On eût entendu une mouche voler dans toute l'étendue du château.

Au centre du rez-de-chaussée se tenaient debout les deux clairons,

portant leur trompette à la main.

Ils attendaient. Le bout de route qu'on distinguait restait désert. Par

instants, le bruit d'un fusil qu'on armait ou qu'on désarmait troublait

seul le silence profond et solennel.

Enfin, au bout de dix minutes, ce roulement sourd qui annonce l'approche

de voitures, retentit au loin sur la route.

--Préparez vos armes, messieurs! dit Jean.

Au premier étage où commandait Henry de Puiseux, on entendit sa voix qui

répétait froidement:

--Préparez vos armes!

Les charrettes devinrent visibles.

On distinguait nettement les soldats qui tenaient leurs fusils à la

main. A côté du convoi galopait fièrement le capitaine

adjudant-major!...

Comme toutes ces belles scènes réchaufferaient le coeur et le

rempliraient d'orgueil, si l'on ne se disait pas que c'étaient encore,

que c'étaient toujours des Français qui allaient tuer des Français, et

quelle que fût l'issue de la lutte, ce seraient encore des Français qui

seraient les vaincus.

* * * * *

Ah! cette image funèbre de la guerre civile, la plus horrible de toutes

les guerres, comme elle assombrit le tableau de ces souvenirs

grandioses! Il vient de ces combats, vieux déjà de quarante-deux ans, un

souffle d'épopée qui exalte et qui désespère. Pour les chanter

dignement, il faudrait Homère et Dante; l'_Iliade_, qui célèbre les

héros, la _Divine Comédie_, qui maudit les nations déchirées.

Nous nous arrêtons au moment de faire lire cette page magnifique du

poëme vendéen; nous nous arrêtons, car nous souffrons de l'ombre

projetée par l'oubli des uns et l'ingratitude des autres sur les grands

morts de la Pénissière. Qui pourrait aujourd'hui retrouver les noms de

tous ceux qui étaient là?

Quelques-uns ont surnagé, quelques-uns sont encore vivants. Les autres

restent oubliés, perdus, presque détruits. Et nous aurions voulu faire

complet ce martyrologue du dévouement et de la fidélité.

* * * * *

Les charrettes sont immobiles. Les soldats sautent sur le sol. Leur chef

les poste, en ayant soin de les masquer jusqu'au dernier moment derrière

les gros murs du château. Les chouans ne peuvent pas tirer sur des

ennemis abrités.

Il s'écoule ainsi cinq minutes, solennelles, graves; le cliquetis des

fourreaux de baïonnette sur les canons de fusil trouble seul le silence.

Enfin, les soldats s'avancent, non pas rapidement, mais lentement, au

contraire. Il n'y a plus que cent mètres environ entre les deux corps.

Jean-Nu-Pieds attend. Il faut que la première décharge porte juste; il

faut que chaque coup de fusil abattant son homme, le trouble se mette

parmi les bleus qui marchent.

Quand l'instant est venu, il se tourne et fait signe aux clairons de se

tenir prêts. Quand il criera:--Allons! ceux-ci doivent sonner la charge

et alors la bataille commencera.

Le marquis de Kardigân jeta un dernier coup d'oeil aux siens, puis levant

son fusil:

--Messieurs, prononça-t-il gravement, pour la France... pour le Roi!...

--Allons! cria-t-il d'une voix retentissante.

Les clairons entonnèrent la charge, et cinquante coups de fusil

éclatèrent...

Les yeux avaient peine à distinguer quelque chose à travers l'épais

nuage de poudre qui montait dans l'air. On entendait ce sifflement des

balles qui ressemble au déchirement d'une étoffe de soie, puis quelques

cris isolés, çà et là, et enfin le râle sinistre des mourants.

La voix du capitaine, dominant ce tumulte par moments, ordonnait à ses

soldats d'avancer; mais ceux-ci reculaient instinctivement devant les

morsures enflammées de ce monstrueux serpent. Et, en effet, le château

de la Pénissière ressemblait à un énorme reptile, couché dans la plaine,

avec ses bâtiments allongés, peu élevés, d'où partaient, à travers

cinquante gueules béantes, cinquante sifflements mortels.

Pendant une heure, les bleus et les blancs se battirent ainsi, sans

relâche, sans trêve, sans fatigue.

Jean-Nu-Pieds était redevenu soldat. Pourquoi aurait-il eu à commander?

Les héros qui s'étaient mis sous ses ordres n'avaient qu'à se battre, et

non plus à être conduits. On n'a pas besoin de chefs pour mourir.

Cependant le capitaine adjudant-major du 29e commençait à s'étonner de

cette longue résistance. Les cent hommes qui se ruaient sur le château

avaient trop de peine à vaincre les quarante-cinq qui y étaient

renfermés.

Jusqu'alors les bleus s'étaient tenus à une certaine distance, ne

comprenant rien à ces deux voix de clairons qui sonnaient toujours la

charge, car ces trompettes n'avaient pas cessé de résonner. La Bretagne

est la terre de la superstition. Les soldats commencèrent à se dire que

les clairons étaient la force surnaturelle qui donnait tant d'énergie à

leurs ennemis.

On voyait distinctement les deux enfants du peuple, quand la fumée se

dissipait un peu, debout, au milieu des gentilshommes qui les

entouraient. Alors un tireur plus habile les visait... le coup partait,

mais le clairon résonnait toujours, musique sublime qui semblait pleurer

les morts et exciter les vivants.

Pourtant, les bleus, de plus en plus épouvantés, hésitaient à entrer

franchement dans l'esplanade qui s'étale devant le château. Et c'était

là que Jean-Nu-Pieds les attendait. Il devinait que la moitié des

décharges dirigées contre eux devait être perdue, car les soldats se

cachaient quelquefois derrière les gros murs d'enceinte, comme derrière

un rempart vivant.

Il fit brièvement courir parmi ses hommes l'ordre de modérer. Et l'on

entendit répéter, de l'un à l'autre, d'une voix ferme, mais basse, le

commandement du marquis de Kardigân.

En effet, comme par enchantement, les coups de fusil des blancs parurent

diminuer peu à peu. À peine encore quelques décharges isolées.

Les coups de fusil continuèrent aussi nourris du côté des bleus, pendant

cinq minutes... Mais la mort semblait planer sur le château: les deux

clairons s'étaient tus. Ils les crurent vaincus, les uns morts, les

autres en fuite.

--En avant! cria le capitaine.

Les soldats se précipitèrent; ceux qui étaient en tête parvinrent

jusqu'au milieu de l'esplanade, les derniers se hâtèrent de franchir les

murs d'enceinte.

Mais à peine furent-ils tous en vue, que les clairons reprirent leur

charge endiablée, et qu'une formidable détonation ébranla les voûtes du

vieux manoir.

Fusillés, les uns à vingt pas, les autres à trente, les bleus tombèrent

comme des épis pressés que fauche la main du moissonneur. Ils

répondirent par un rugissement de colère, et la bataille recommença avec

un acharnement nouveau.

Les blancs se sentaient vainqueurs.

Les deux tiers de leurs ennemis gisaient, morts ou blessés. Eux

n'avaient qu'un tué et que trois hors de combat.

Les soldats reculèrent derrière les murailles, ainsi qu'ils avaient fait

au début. Ils avaient la conscience de leur défaite. Il était impossible

qu'ils tinssent là plus longtemps. Plus d'un accusait la folie de leur

capitaine qui s'entêtait à rester là, pour faire se briser les siens

contre cette forteresse dévorante. Et pourtant, le capitaine était le

plus exposé, courant de l'un à l'autre, excitant celui-ci de la voix, et

celui-là de l'exemple, ne s'arrêtant jamais, et le premier à la mort,

comme il était le premier au commandement.

Les deux clairons sonnaient. On entendait leurs notes de cuivre à peine

couvertes par les détonations. Puis les cris devenaient plus rares et

les râles plus nombreux.

Tout à coup les bleus poussèrent un grand cri de triomphe... Des

roulements de tambour éclatèrent sur la route, et un renfort de cent

hommes se précipita dans la cour du château.

Un frisson mortel secoua Jean-Nu-Pieds.

Il fallait recommencer cette lutte effrayante. Les premiers vaincus, il

fallait vaincre encore les seconds. Sa voix domina le tumulte et cria

pour la seconde fois:

--Pour la France! pour le Roi!

Il fit un geste et les clairons augmentèrent la vitesse de leur

sonnerie.

--Feu! feu! hurlèrent les bleus. C'était de la fureur.

Pâle, les cheveux hérissés, Henry de Puiseux se penchait, en épaulant,

en dehors de la fenêtre du premier étage, et à chacun de ses coups

répondait un gémissement sourd, cette lugubre plainte de l'homme plein

de vie qui se sent atteint par la mort.

Les blancs faisaient rage. Un moment, les bleus se crurent vainqueurs.

Leurs rangs plus pressés parvinrent jusqu'au perron, poussés en avant

comme une indomptable avalanche. Dix soldats s'accrochèrent aux

fenêtres. Mais chacun d'eux retomba la tête fracassée d'un coup de

crosse de fusil.

Jean ne voulait pas dégarnir les postes de combat; pourtant, il se

disait qu'en montant sur le toit de la maison, on pourrait porter la

mort plus loin. Il prit cinq hommes, et sautant avec eux sur l'escalier,

gravit en un instant les échelons de pierre.

Les cinq hommes choisis par lui étaient renommés par les Vendéens comme

tireurs excellents. Arrivés au sommet du toit, ils se cachèrent derrière

les cheminées et commencèrent leur feu.

Les coups, dirigés de haut en bas, plongeaient sur les bleus. Ceux-ci

restèrent un moment effrayés, ne comprenant pas d'où leur venaient ces

ennemis nouveaux. Mais un nuage de fumée qui montait vers le ciel les en

avertit.

Oh! ceux-là frappaient à coup sûr! Cinq hommes tombaient à chacune de

leurs décharges, régulières et comme réglées.

Les clairons sonnaient et, quand ils reprenaient leurs mêmes mesures,

c'était l'instant où les cinq tireurs abattaient cinq bleus.

Impossible même à ceux-ci de se cacher. Le toit dominait les murs

d'enceinte et avait vue au loin dans la plaine. En un quart d'heure, ils

tuèrent ainsi trente ennemis en six décharges successives. Les blancs

étaient sauvés, car il était impossible aux soldats de tenir plus

longtemps. Ceux-ci essayèrent bien de rendre la mort aux cinq Vendéens;

mais les cheminées leur faisaient un rempart inattaquable.

* * * * *

... Entrons dans cette salle du premier étage où les chouans avaient eu

leur réunion. Étendu sur le carreau, un homme dort, c'est Aubin Ploguen.

Ni le son des clairons, ni le formidable bruit des détonations, ni les

cris de désespoir, de rage ou de triomphe n'ont pu l'éveiller. Il dort.

Immobile comme une statue couchée sur un tombeau, le fidèle Breton

n'entendait rien, et rien ne venait troubler son sommeil profond comme

celui de l'éternité.

Jean-Nu-Pieds avait à peine pu lui jeter un coup d'oeil, quand il était

redescendu du toit de la maison.

En bas, le même spectacle continuait. Attaque inutile du côté des

soldats, défense furieuse du côté des blancs. Les deux clairons ne

s'arrêtaient pas: seulement ils ne sonnaient plus ensemble. Quand l'un

se reposait, l'autre reprenait, et toujours ainsi, comme s'ils se

relayaient au poste donné par le chef.

Les soldats faiblissaient, c'était certain. Ils reculaient jusqu'au fond

de l'esplanade. La cour et la route, au dehors, étaient jonchées de

cadavres, frappés tous par devant... O héroïsme perdu! O Français des

deux côtés, comme le coeur bat d'émotion, d'admiration et de douleur,

quand il pense à cette glorieuse et fatale journée. Sur dix officiers,

il y en avait six de blessés. La position n'était plus tenable. Le

capitaine adjudant-major rongeait ses poings. Il vit les hommes faiblir.

Il ne put admettre qu'ils eussent reculé après s'être battus quatre

contre un.

--À l'assaut! à l'assaut! cria-t-il.

Mais la panique était parmi eux. Un qui prit la fuite entraîna les

autres. Ils se précipitèrent tous au dehors avec épouvante. Le capitaine

tenta vainement de les rallier. Impossible! On n'entendait plus sa voix.

Puis ces clairons d'enfer qui sonnaient, sonnaient toujours! cela

terrifiait les malheureux.

Pris de désespoir, le capitaine ne voulut pas suivre les siens dans leur

fuite. Il s'élança vers le perron, désarmé, pour mourir.

--Un ennemi vaincu n'est plus un ennemi! cria Jean-Nu-Pieds.

Les Vendéens comprirent. L'officier resta deux minutes debout sur le

perron attendant la mort, qui ne venait pas. Cette héroïque folie de

leur chef fit honte aux soldats. Ils se retournaient déjà, lorsque, de

nouveau, des roulements de tambour, mêlés aux clairons des chouans,

retentirent sur la route.

Le capitaine se redressa:

--Ce sont les nôtres! les nôtres! dit-il.

Les bleus jetèrent une énorme clameur qui dut faire frissonner les morts

de la bataille.

Jean-Nu-Pieds pleura.

Ils étaient vaincus après avoir été vainqueurs.

Il se tourna vers les siens et pour la troisième fois leur dit:

--Pour la France! pour le Roi!

Les clairons continuaient à sonner, mais leurs notes étaient plus

pressées, et comme affolées...

C'était la fin.

Le troisième renfort qui arrivait au secours des bleus était un corps de

cinq cents hommes, commandé par le chef de bataillon Georges, rude et

indomptable soldat, que le général Dermoncourt appelait l'exemple des

officiers français. Georges jeta les yeux autour de lui. Il comprit la

résistance héroïque des royalistes, et une larme brilla dans ses yeux.

Il pensait à ceux de ces braves gens qui étaient morts.

Les blancs avaient tenu à quarante-cinq contre trois cents hommes.

Maintenant qu'ils n'étaient plus que quarante, il leur faudrait tenir

contre sept cents!

Le commandant Georges devina que toute attaque nouvelle des soldats

n'aurait pas plus de résultat que les précédentes. Ces deux clairons qui

sonnaient toujours, sans s'arrêter un seul instant, étaient pour lui

l'image de la défense désespérée qui lui serait opposée.

Il ordonna aux siens de se reculer un peu, puis il les groupa en dehors

des murs d'enceinte en leur ordonnant de continuer leur tir.

Pendant ce temps-là, quatre hommes, précédés d'un maçon[1], tournèrent

le parc, et arrivèrent sur le côté du château dont la défense était plus

difficile.

Si Jean-Nu-Pieds avait vu ce que portaient ces quatre hommes et le

maçon, il aurait deviné le but de cette mystérieuse expédition.

Le maçon tenait à la main un sac de toile rempli d'outils; trois des

soldats avaient sur l'épaule une botte de foin enduite de résine

huileuse; le quatrième traînait une échelle.

Arrivé au bas des fondations du château, le soldat qui traînait

l'échelle l'appliqua contre la muraille, et pendant qu'il la tenait

assujettie par le dernier échelon le maçon et les trois soldats

montèrent.

Ce côté de la maison était formé par une tourelle élevée; un pignon

avancé empêchait les assiégés de voir ce qui pouvait s'y faire.

Parvenus sur le toit, et à dix mètres environ des tireurs que

Jean-Nu-Pieds y avait placés, ils se couchèrent à plat ventre sur les

ardoises, et le maçon avec ses outils, commença à démanteler la toiture.

On ne pouvait entendre le bruit du marteau ou de la pince. La fusillade

continuait, nourrie, les clairons ne s'arrêtaient pas et le tumulte du

combat couvrait tout.

Il fallut une demi-heure au maçon et aux soldats pour démanteler la

toiture. Quand ils eurent fait un trou d'environ deux mètres de long sur

trois de large, ils mirent le feu aux bottes de foin et les jetèrent

dans le grenier.

Puis, ils redescendirent rapidement. À peine étaient-ils parvenus au bas

de l'échelle qu'une énorme colonne de fumée s'échappa du château en

tourbillonnant. Les bottes de foin enduites d'huile de résine, brûlaient

avec une intensité irrésistible, communiquant la flamme aux poutres et

aux murailles.

* * * * *

Ce fut Henry de Puiseux qui, le premier, s'aperçut de l'incendie: il

descendit l'escalier et vint rejoindre Jean-Nu-Pieds.

--Le château brûle! dit-il.

--Il brûle!

--Regarde!...

Le marquis de Kardigân jeta les yeux dans la direction que lui indiquait

son ami, et il aperçut la flamme ardente qui se jouait à travers la

fumée. On eût dit des langues de feu qui léchaient les pierres du vieux

manoir.

Au même instant les royalistes virent également l'incendie: ils

poussèrent un cri déchirant, auquel les soldats répondirent par une

clameur de triomphe. Ce cri et cette clameur vibrèrent dans la

profondeur des salles, et Aubin Ploguen s'éveilla de son long sommeil.

Cependant les soldats s'étaient jetés en avant, précédés des sapeurs

armés de leurs haches.

Ils s'avancèrent au pas de course, jusqu'au milieu de la cour. Jean se

tourna sur les deux clairons qui continuaient à sonner la charge.

--Plus vite! plus vite! dit-il.

La charge devint folle, furieuse, infernale. Aussitôt, comme si les

notes de cuivre infusaient chaque fois un sang nouveau dans les veines

des chouans épuisés, une formidable détonation retentit, et la moitié

des deux premiers rangs des soldats tomba frappée.

Le troisième et le quatrième rang restaient. Le commandant Georges

s'élança sur les balles qui pleuvaient.

--En avant! en avant! cria-t-il.

--Plus vite! plus vite encore! dit Jean à ses deux clairons.

Et comme s'ils n'attendaient que ce signal, les Vendéens firent un feu

de bataillon qui renversa encore le troisième rang.

Georges jeta son sabre et arracha une hache aux mains d'un sapeur.

--Suivez-moi! cria-t-il.

Les soldats se jetèrent derrière leur chef, qui arriva sur le perron et

leva sa hache, voulant abattre la grande porte barricadée. La porte

cédait déjà, moins sous les coups de hache qui mordaient à peine sur les

ais de vieux chêne, que sous l'effort de cent poitrines, quand

Jean-Nu-Pieds voulut que les siens et lui se réfugiassent au premier.

En effet, ils se précipitèrent sur l'escalier et parvinrent au premier

étage. Là, ils décarrelèrent le plancher, de même que les soldats

avaient enlevé la toiture, et attendirent. Les clairons se taisaient.

Ils ne devaient sonner que pendant la bataille. Tout à coup, la grande

porte céda et un flot d'assaillants se précipita dans le

rez-de-chaussée.

Aussitôt les clairons retentirent, plus pressés, plus fiers encore! Les

chouans, couchés sur le parquet, tiraient de haut en bas, à travers les

poutres laissées à jour par le décarrelage. Les soldats essayèrent un

moment de se défendre, mais c'était inutile: ils tombaient tous, frappés

les uns après les autres, et frappés par un ennemi d'autant plus

effrayant qu'il était invisible.

La panique les reprit à nouveau, et ils abandonnèrent le rez-de-chaussée

avec des cris d'épouvante, auxquels les chouans voulurent encore

répondre, mais cette fois par des acclamations: on entendit les clairons

sonner la retraite, et les Vendéens criaient:

--Vive le Roi! Vive le Roi!

Oh! le royal enfant pour qui se poussaient tant d'enthousiastes

clameurs, il dut tressaillir de fierté et d'orgueil, mais aussi de

douleur, si l'écho de la Bretagne les porta jusqu'à lui!

Le commandant Georges écumait de rage. On le voyait bondir au milieu de

la cour, comme un noble coursier, menaçant de son pistolet ceux de ses

soldats qui reculaient, louant de la voix ceux qui avançaient. Il devina

que ces hommes étaient atteints de folie, que ces clairons endiablés les

terrifiaient; alors il résolut d'en finir, en recommençant pour le

rez-de-chaussée ce qu'il avait fait pour le premier. On apporta de

nouvelles bottes de foin enduites de résine, et on les jeta dans

l'intérieur par les fenêtres ouvertes. La flamme monta avec des reflets

sanglants.

Les Vendéens étaient cernés au premier étage avec l'incendie sur leur

tête et l'incendie sous leurs pieds. La mort apparaissait pour eux,

inévitable dans toute sa laideur brutale, dans son implacable férocité.

La petite garnison n'avait plus qu'à choisir: brûlée par les flammes,

asphyxiée par la fumée ou massacrée par les soldats.

Et cependant les clairons sonnaient toujours la charge, et toujours les

chouans continuaient leurs meurtrières décharges qui semaient la

terreur.

Mais les soldats ne cherchaient plus à prendre le château d'assaut.

Comme il devenait évident que bientôt il succomberait, croulant sous les

flammes, le commandant Georges ne voulait pas, avec une attaque inutile,

augmenter ses pertes déjà si nombreuses.

Jean-Nu-Pieds et ses amis n'étaient pas reconnaissables. Il y avait cinq

heures que ces héros se battaient comme des lions, sans qu'ils eussent

pu prendre cinq minutes de repos. Les vêtements étaient déchirés, troués

par les balles, les visages noirs de poudre. Trois des leurs étaient

tués: ils ne comptaient plus que trente-sept hommes valides...

Soudain, la salle du premier étage où ils se tenaient devint

inhabitable; il fallut en gagner une autre. Mais, pour traverser de

celle-ci dans celle-là, il fallait passer par un corridor qui menaçait

ruine; la muraille de ce corridor qui faisait face à la cour était

démantelée. Les soldats tiraient au travers: s'exposer dans ce couloir,

c'était risquer trente fois la mort.

Jean hésitait à ordonner aux chouans de s'y engager, quand un homme

parut dans la salle, les yeux gros de sommeil, les reins courbés...

C'était Aubin Ploguen, que la double clameur de triomphe et de désespoir

avait éveillé.

--Maître, dit-il à Jean, passez par le corridor avec les amis.

--Il va s'abattre.

--Non, je le soutiendrai.

Et, en effet, nouvel Antée, il alla se poster au milieu du passage, et,

élevant les deux bras en l'air, il soutint les poutres qui menaçaient

d'écraser les chouans. Les soldats ne comprirent rien à l'acte de folie

sublime de cet homme qui s'exposait à leurs coups. Les Vendéens

passèrent un à un dans le corridor. Aubin Ploguen était debout, les

veines du front gonflées, tenant dans ses mains la muraille. Le paysan

empêchait le château de crouler! Et les balles des bleus sifflaient

autour de lui, et les Vendéens tiraient et les clairons sonnaient

toujours! C'était grand comme une page de l'_Iliade_, comme un de ces

poëmes des chevaliers d'autrefois.

Le chouan, debout, soutenait un mur, comme Antée.

Quand tous eurent franchi la partie dangereuse, Aubin Ploguen fit un

bond terrible et s'élança pour les rejoindre. Mais, comme il ôtait ses

mains, le plafond s'abîma, et une poutre enflammée le renversa, en

l'atteignant en pleine poitrine...

Mais Aubin Ploguen se releva d'un bond. La violence du coup l'avait

terrassé. La poutre, le frappant au poumon, aurait tué un autre homme

que ce paysan, bâti comme un rocher.

Jean-Nu-Pieds avait chancelé en voyant tomber son fidèle Breton. Quand

il le vit debout, non blessé, il le serra dans ses bras avec une joie

ardente.

Cependant le moment de terminer cette lutte grandiose était venu. Le

marquis de Kardigân comprit qu'ils ne pouvaient plus tenir que peu

d'instants dans ce château miné par les flammes. Il fit cesser la moitié

de la fusillade. Une partie des chouans devait tirer, pendant que

l'autre partie prendrait part au conseil. Les clairons sonnaient

toujours. Il n'y avait pas à hésiter sur la décision. Il fallait opérer

la retraite, si du moins c'était encore possible.

Là encore se présentait la même difficulté. Tous les chouans ne

pouvaient pas quitter le château, car il fallait que les soldats les y

crussent encore renfermés.

Voila donc ce qui fut arrêté.

Pendant que la plus grande partie des Vendéens sortiraient, huit

resteraient à faire le coup de feu. Mais là s'offrait une autre

difficulté. Personne ne voulait partir. Il y eut, entre ces murailles

brûlantes, au milieu de ces fusillades enragées et du son éternel des

trompettes, un combat de générosité sublime. Jean-Nu-Pieds voulut

interposer son autorité de chef; on refusa de lui obéir.

--Messieurs, dit-il, les instants sont précieux. Chaque minute perdue ne

se retrouvera plus. Il faut donc que nous nous hâtions. Il le faut.

--Que faire?

--Écoutez-moi. Nous sommes trente encore. Eh bien, vingt-deux partiront

et huit resteront. Sur ces huit, sept seront désignés par le sort; moi

je serai le huitième.

--Pardon, il n'y en aura que six, dit tranquillement Henry de Puiseux en

s'avançant.

--Il n'y en aura que cinq, dit de même Aubin Ploguen.

Tous les deux étaient venus se ranger à côté de Jean. Celui-ci ne pensa

même pas à les récuser. Il lui semblait si naturel que ses amis ne le

quittassent pas!

Les chouans se hâtèrent de tirer au sort. Un des clairons devait rester

avec les assiégés; le second marcherait en tête des chouans en retraite.

Sitôt que cela fut arrêté, les vingt-deux hommes sautèrent dans les

terrains qui s'étendaient derrière le château.

Ce fut un mouvement navrant! Avant de se séparer ils s'embrassèrent...

Ceux qui partaient savaient bien que les huit qu'ils laissaient derrière

eux étaient condamnés à mort.

L'instant était solennel!

Dès que ceux-ci eurent disparu, les chouans se réunirent autour d'Aubin

Ploguen, de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux.

Puis, ils revinrent prendre leur poste aux fenêtres du premier, tirant

toujours sur les soldats, aux accents de l'unique clairon, qui ne

s'arrêtait point.

* * * * *

Les vingt-deux Vendéens désignés pour la retraite sortirent de

l'enceinte du château, par derrière, sans être aperçus de leurs ennemis.

Mais le commandant Georges les vit tout à coup.

Aussitôt il détacha la moitié de ses hommes et les lança sur eux. Une

décharge de mousqueterie abattit deux chouans.

Aussitôt, le clairon reprit sa sonnerie. Puisqu'ils étaient découverts,

ils n'avaient pas le droit de se taire encore.

--Au pas de course! ordonna leur chef.

Le clairon sonna la charge.

Les soldats, exaspérés contre lui, dirigeaient leurs coups de feu contre

le trompette, qui marchait en avant. Une première fois, il chancela. Une

balle l'avait atteint à l'épaule droite. Il prit son clairon avec la

main gauche et continua encore.

Les Vendéens avaient franchi ainsi une distance de deux cents mètres,

toujours harcelés par les soldats qu'avait détachés contre eux le

commandant Georges. Ils couraient, rechargeant leurs armes, puis

s'arrêtaient, faisaient feu, repartaient et toujours ainsi. Une nouvelle

décharge tua encore deux chouans, et frappa le clairon d'une seconde

balle dans la cuisse. Celui-ci prit le fusil d'un mort et s'en fit une

béquille, afin de pouvoir continuer à marcher, sans abandonner sa

trompette dont les notes cuivrées retentissaient plus faibles...

Devant lui, derrière une haie, passait la route. De l'autre côté de la

route s'étendait un arpent de plaine, puis au bout de la plaine, la

forêt, calme et profonde. Il fallait gagner cette forêt, alors ils

seraient sauvés. Malgré ses blessures, le clairon accéléra sa sonnerie

et sauta le premier sur la route. Mais au même instant une troisième

balle lui cassa la jambe.

Il tomba, ensanglanté, brisé, sur un monceau de pierres, pendant que ses

compagnons passaient à leur tour. Mais il ne se tut pas! Étendu, presque

mort, appuyé sur un coude, essuyant de sa main valide le sang qui

coulait, il entonna le chant suprême... Les Vendéens gagnèrent la plaine

et la franchirent d'un bond. Ils arrivaient déjà à la forêt, quand un

autre des leurs tomba encore...

Enfin; ils passèrent les premiers arbres... Ils étaient sauvés.

A peine étaient-ils hors de danger que le clairon blessé se taisait. Il

était mort. Puis, au loin, un formidable écroulement retentit... Le

château de la Pénissière venait de s'abîmer, engloutissant sous ses

décombres et ses flammes ses huit glorieux défenseurs.

* * * * *

Il ne reste plus qu'un pan de murailles debout. Les fondations de droite

sont presque à jour, celles de gauche peuvent encore soutenir les

pierres et les poutres.

C'est-là que se sont réfugiés Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux, Aubin

Ploguen, et MM. le marquis de Grandlieu, de Girardin, Albert Devismes,

Louis de Sémeuse et Darvenot. Le clairon des chouans qui mouraient

sonnait aussi comme celui des chouans qui battaient en retraite. C'était

la même musique, sonore, endiablée, vivante, qui ne s'arrêtait pas un

instant.

Deux fois les soldats tentent de recommencer l'assaut de cette

forteresse inexpugnable: deux fois les Vendéens les repoussent. C'est la

lutte folle, furieuse, la lutte comme nos pères la connaissaient, comme

Homère en raconte! Ces hommes n'ont plus rien d'humain. Si la poudre a

noirci leur visage, la flamme a roussi, brûlé même leur barbe et leurs

cheveux. Les balles sifflent, venant s'aplatir dans l'anfractuosité des

pierres.

Bientôt leur retraite devient impossible.

Il leur faut en chercher une autre.

Où aller? tout le château brûle! Ils reculent, ils se jettent dans une

sorte de sous-sol où l'incendie n'a pas encore pénétré.

Le clairon sonne!

Ils tirent dix, vingt, trente coups de fusil. La fureur des soldats est

devenue de la rage. Ils croyaient que l'incendie allait dompter ces

hommes indomptables, et voilà que la mort s'émousse contre eux!

Ce sous-sol est l'endroit où les munitions sont serrées. On voit dans un

coin deux barils de poudre et six barils de balles.

--Bien! dit Jean-Nu-Pieds d'un air sombre, ils ne nous prendront pas

vivants.

Cependant Aubin Ploguen a défoncé un des tonneaux de poudre, et l'a vidé

à moitié. Puis, dans ce qui reste, il verse une cinquantaine de balles.

Ensuite il referme le tonneau, et le fait rouler dans la cour. Aussitôt

il tire un coup de fusil sur ce baril qui éclate, et quinze soldats

tombent fauchés par cette machine infernale.

Mais ceux-ci ne connaissaient plus ni la peur ni la panique. Tout ce que

peut enfanter d'irrésistible la rage humaine est en eux.

Ils bondissent en avant, exaspérés encore par la mort de leurs

camarades.

Le clairon sonne!

Chaque fois qu'ils se jettent en avant, ils reculent frappés par leurs

ennemis, semblables à des lions d'enfer.

Faudra-t-il donc du canon pour réduire cette poignée d'hommes?

Le commandant Georges, qui par un miracle n'est pas blessé, ordonne

qu'on apporte des poutres. Placés derrière un pan de mur qui les

protège, trente soldats frappent à coups redoublés sur le devant du

sous-sol...

Le clairon sonne!

... Cela dure encore pendant dix minutes; mais la fin de l'épopée

approche. Un vent violent arrive qui active les progrès de l'incendie.

Les flammes montent, rouges, sanglantes. Le devant du sous-sol s'abat

sous les coups de poutre, et une apparition terrible se montre aux yeux

des bleus. Huit hommes debout, fusil à l'épaule, noirs de poudre,

ensanglantés, et au milieu d'eux un clairon qui sonne!

Une décharge vient les foudroyer, deux d'entre eux tombent atteints en

pleine poitrine. Puis la flamme monte, monte, et le plancher du sous-sol

craque et s'abîme dans les fondations brûlantes du château... C'est la

mort, le silence, le néant... Les sublimes Vendéens doivent être tués,

car le clairon ne sonne plus!

* * * * *

Tout était fini. Le commandant Georges fit relever les corps de tous

ceux qui étaient tués parmi les siens, puis il ordonna qu'on retirât de

la fournaise les cadavres des chouans tués dans la dernière décharge.

Dans l'écroulement, ceux-ci étaient restés accrochés aux pignons de fer

de la muraille.

Le château flambait. Le commandant Georges monta à cheval et fit ranger

les hommes en deux lignes, pendant qu'au milieu d'eux on portait sur des

brancards improvisés les corps de MM. de Grandlieu et de Girardin. Car

c'était eux qui étaient tombés.

--Portez armes!... dit-il.

Le tambour battit aux champs. Le vainqueur saluait la mort du vaincu.

* * * * *

Une heure plus tard, il n'y avait plus que le silence autour de ce qui

fut le château de la Pénissière. La flamme colorait le ciel et une

bannière de feu rouge se déployait dans les arbres.

Tout était fini!

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 14 / 112 题