LA RECONNAISSANCE

L'histoire a retenu les noms de quelques-uns des royalistes qui étaient

ce jour-là au château d'Homère. Il y avait M. le marquis de Grandlieu,

M. de Girardin, Henry de Puiseux et le marquis de Kardigân. Ils étaient

quarante-cinq, appartenant presque tous aux premières familles de la

province; leurs chefs étaient deux anciens officiers de la garde royale.

Enfin deux paysans, ex-trompettes d'un régiment de ligne, complétaient

la garnison.

Quand nos trois héros arrivèrent, ils furent accueillis par des

acclamations générales. Henry et Jean étaient fort aimés, Henry pour sa

gaieté et son entrain, Jean pour son indomptable courage.

Le marquis expliqua la volonté de Madame. Le conseil des royalistes

arrêta que cette volonté serait respectée naturellement; mais qu'en

exécutant les ordres de la princesse on se porterait sur les communes de

Lugnau et de la Buffière pour y désarmer la garde nationale.

Il était environ neuf heures du matin. Les légitimistes ne pouvaient

s'attendre à être attaqués, et bien qu'ils fussent armés, ils croyaient

que l'autorité militaire n'était pas instruite de leur réunion.

Cependant, vers dix heures, Aubin Ploguen qui, monté sur le faîte de la

maison, guettait dans la plaine, aperçut un paysan qui accourait vers le

château, à travers champs.

Ce paysan s'arrêtait de temps à autre, regardait derrière lui, puis

restait quelques instants couché dans l'herbe à plat ventre. Ensuite il

reprenait sa course.

Le brave chouan ne voulut pas interrompre le conseil de ses maîtres. Il

quitta son observatoire, descendit rapidement l'escalier, et arriva dans

la cour du château.

En ce moment même, le paysan y entrait. Il avait reconnu de loin Aubin

Ploguen, car il se dirigea vers lui.

--Ah! mon Aubin, dit-il encore tout essoufflé, fasse le ciel que

j'arrive à temps!

C'était Lenneguy, celui que nous avons vu arriver au château de

Kardigân, conduisant Fernande déguisée en Pinson.

--Comme tu es ému, mon gars, s'écria Aubin. Que se passe-t-il donc?

--Les messieurs sont là?

--Oui.

--Et ils ne se doutent de rien?

--Non.

--Et toi?

--Moi je me doute de quelque chose, parce que j'étais juché sur le toit

de la maison, et que je t'ai vu venir de loin.

--Ah! oui, toi, tu ne t'endors jamais, mon Aubin... et avec ces coquins

de bleu, ce n'est que prudence.

--Qu'est-ce que tu as vu?

--Viens avec moi.

--Tous, ils vont donc rester sans être avertis?

--Oh! nous avons le temps.

--Bien...

Les deux gars sortirent de la cour.

A leur droite, s'élevait un petit bâtiment qui bordait un parc. Ils se

jetèrent dans le parc, le traversant rapidement. Ils n'avaient pas leurs

fusils. Leur seule arme était ce bâton noueux, si terrible dans les

mains robustes des Bretons.

Arrivés à l'extrémité du parc, ils se trouvèrent arrêtés par le mur de

clôture. Ce ne pouvait être un obstacle pour un gaillard comme Aubin. Il

se hissa tranquillement sur le mur.

--Et moi? demanda Lenneguy.

--Attends!

Aubin empoigna le gars à la ceinture, et le tira à côté de lui à bras

tendu, aussi facilement qu'un enfant eût fait d'une plume.

La descente devenait aisée. Ils sautèrent purement et simplement. Puis,

une fois en plaine, ils prirent leur course.

Lenneguy et Aubin Ploguen couraient côte à côte, la tête haute, la

bouche fermée et les coudes serrés à la hanche. Leur pas égal atteignait

à la vitesse d'un cheval au grand trot. On a vu des Bretons franchir

ainsi des espaces considérables: quand ils se sentent fatigués, ils

attrapent un caillou tout en courant et se le mettent dans la bouche. Ce

rafraîchissement leur permet une nouvelle étape!

En une demi-heure, ils franchirent six kilomètres à peu près. Qu'on ne

soit pas étonné; le fait s'est produit souvent. Quand Lenneguy s'arrêta,

ils étaient dans ce qu'on appelle une _combe_. La combe est ce creux

raviné que produisent deux collines à leur point de jonction.

Le paysan s'orienta, regardant avec soin autour de lui; puis il se mit à

plat ventre et se grimpa comme un chien à quatre pattes sur le haut

d'une de ces collines. Arrivé au sommet, il fit signe à son compagnon de

venir le rejoindre.

Aubin Ploguen monta auprès de lui, en usant du même moyen. Ce n'était

pas une précaution inutile. Les deux collines sont sèches et dépouillées

d'arbres, exposées aux regards, même à une certaine distance. Mais

évidemment, de loin, ces paysans à quatre pattes, ramassés sur

eux-mêmes, devaient ressembler beaucoup plus à des lièvres gigantesques

qu'à des hommes.

Au sommet commence une sente qui descend tout doucement dans la plaine

par une courbe légère. Toute cette étendue de terrain est complètement

déboisée; mais Lenneguy et Aubin ne se préoccupaient pas de si peu de

chose.

Ils avaient été élevés par leurs pères dans les traditions de la grande

chouannerie. Tous les deux se mirent la tête entre les deux genoux, de

manière à la protéger, puis la recouvrant de leurs bras repliés, ils se

laissèrent rouler comme des boules du haut en bas de la colline.

Là, autre obstacle.

Les druides ont semé de dolmens cette terre granitique de la Bretagne.

Or, deux grands dolmens, impassibles dans leur majesté séculaire, se

dressaient devant les gars. Seulement, au lieu de passer dessus, comme

ils avaient fait en face du mur, ils passèrent dessous.

C'était à la fois moins dangereux et plus rapide.

Ils se glissèrent en rampant sous l'encastrement des pierres, et

arrivèrent à la sortie des dolmens qui donnaient sur la grande route de

Clisson.

Il y avait à ce moment trois quarts d'heure qu'ils avaient quitté le

château de la Pénissière. Par la ligne droite, la distance qui les en

séparait était de douze kilomètres; par la route choisie par eux, de

neuf. Ils gagnaient donc trois quarts de lieue, et il faudrait aux

lignards au moins trois heures pour arriver au château.

A quelques mètres sur la gauche, s'étageait sur un coteau le petit

village de Roivieux.

Ils y entrèrent, comme de simples paysans, et se tenant bras dessus bras

dessous.

--Tiens! voilà ce que j'ai vu, dit tout bas Lenneguy à son compagnon.

Ce que Lenneguy avait vu méritait en effet d'être examiné avec soin.

C'était un détachement du 29e de ligne, fort d'environ soixante hommes,

et commandé par un adjudant-major.

A l'entrée du village attendaient quatre grandes charrettes attelées

chacune de trois chevaux.

--Hum! hum! grommela Aubin.

--Qu'as-tu?

--Tu as vu ces charrettes?

--Oui.

--Elles étaient là tout à l'heure?

--Oui.

--Attelées?

--Non, pas encore.

--Et cela ne te dit rien?

--Mais... mais non.

Aubin répéta:

--Hum! hum!

Seulement, cette fois-là, au lieu de se croiser les bras comme

d'habitude, il se mit à se gratter la tête, ce qui indiquait chez lui

une préoccupation très-vive.

Évidemment, le digne Breton était fort inquiet. Ces charrettes

l'étonnaient et l'effrayaient. Avec son intelligence rusée, il devinait

des choses que n'avait même pas soupçonnées Lenneguy.

--Cela va mal! murmura-t-il... cela va très-mal.

--Tu as des idées! dit Lenneguy en haussant les épaules.

--Ma foi, non.

--Est-ce que ce n'est pas le temps des foins? Tu sais bien que M.

Dubois, le grand fermier, a des voitures et des chevaux nombreux. Je

reconnais les charrettes et les chevaux comme étant à lui.

--Moi aussi...

--Et bien, alors?

--Ce Dubois est un bleu: il peut avoir prêté ces machines-là contre

nous.

Les deux paysans se tenaient debout contre une chaumière, appuyés au

mur.

Comme si l'événement eût voulu donner raison aussitôt aux soupçons

d'Aubin Ploguen, le capitaine adjudant-major les aperçut et poussa son

cheval vers eux.

--D'où venez-vous donc, vous autres? demanda-t-il. Il me semble que je

ne vous ai pas encore aperçus?

--Non, monsieur, répondit Aubin, qui poussa du coude son compagnon,

comme pour lui dire de le laisser répondre seul.

--Et d'où venez-vous?

--Du village?

--Et quel est ce village?

Aubin augmenta encore l'air de niaiserie qu'il avait donné à sa figure.

--Eh! c'est le village.

--Oui, mais quel est son nom?

--La paroisse.

Ce capitaine était jeune et instruit; mais il avait souvent entendu

raconter par son père, ancien général républicain, qui avait servi en

Vendée, les ruses employées par les chouans pour dérouter les soupçons

conçus contre eux.

Il se rapprocha encore et examina longuement le Breton. Mais le visage

de celui-ci resta impassible. Pas un de ses traits ne bougea. C'était

une immobilité complète, absolue.

Au même instant, un gendarme entra dans le village au grand galop.

--Enfin! s'écria le capitaine en l'apercevant.

Le gendarme vint droit à l'officier et lui dit tout bas quelques mots.

--Pour le coup, reprit le capitaine, nous tenons ceux de la Pénissière.

Par malheur, en entendant cette exclamation, Aubin ne put retenir un

mouvement qui surprit l'officier. Ce fut pour lui un trait de lumière.

Il se tourna vers ses soldats, et d'une voix tonnante:

--Empoignez-moi ces gaillards-là! dit-il.

Les deux paysans ne bronchèrent pas en entendant l'ordre donné par le

bleu. On eût dit qu'il ne les regardait pas.

Trois ou quatre soldats s'avancèrent et prirent Lenneguy et Aubin

Ploguen au collet pour les entraîner.

Au premier rang de ceux qui regardaient se trouvait un vieillard, qui,

les yeux sombres, les lèvres serrées assistait à cette arrestation

brutale. Il se taisait. Mais Aubin eut le temps de se tourner vers lui

et de lui faire de l'oeil un signe imperceptible.

Aussitôt le vieillard s'avança.

--Pardon, monsieur l'officier, dit-il, en portant la main à son

chapeau...

--Que veux-tu, mon brave homme?

--Faites excuse, mais je crois que vous vous trompez mêmement.

--Ah! ah! je me trompe!

--Oui, monsieur l'officier.

--Et comment?

--En faisant arrêter ces deux naïfs-là.

--En vérité?

--Ce ne sont pas des gars de chez nous. Ils viennent à Roivieux, chaque

an, pour voir la famille. Ils habitent la plaine autour d'Angers.

--Pourquoi ne se sont-ils pas défendus?

--Parce que... dame! vous comprendrez ça, monsieur l'officier... Vous

ordonnez qu'on les prenne; ça les trouble, ces pauvres fils.

--Ah! ils se troublent.

--Ma foi, oui.

--Eh bien, mon vieillard, si tu n'avais pas les cheveux blancs, je

t'enverrais loger avec eux où on va les conduire. Vous vous entendez

tous pour me tromper. Mais, vive Dieu! voilà ce qui ne sera pas.

Lenneguy et Aubin étaient déjà au milieu du peloton de soldats, commandé

par un sergent. Sur l'ordre de l'adjudant-major on les conduisit à une

centaine de mètres en dehors du village, à une ferme de ce M. Dubois,

que Lenneguy traitait de bleu.

Il y avait une grande cave dans cette ferme.

On y fit descendre les deux chouans. Puis, comme les caves bretonnes

ferment au moyen d'une trappe qui retombe et bouche l'entrée, on se

contenta de placer deux soldats le fusil chargé à l'ouverture.

Arrivé dans la cave, Aubin se laissa tomber sur un fût de cidre, cacha

sa tête dans ses mains, et songea.

Le chouan ne désespérait jamais. Il avait toujours la volonté vivante en

lui. Arrêté maintenant, il se disait qu'il serait peut-être libre au

bout d'une heure, non qu'il craignît la fusillade qu'on lui réservait.

En vérité, c'était la moindre de ses inquiétudes; mais il se rappelait

la phrase du capitaine et il avait peur. Celui-ci ne s'était-il pas

écrié, quand le gendarme lui eut parlé bas à l'oreille:

--Enfin! nous tenons ceux de la Pénissière! Or, c'était _Ceux de la

Pénissière_ qu'il fallait sauver avant tout.

Comment s'y prendre?

--Dis donc, mon gars, ajouta-t-il tout bas à l'oreille de Lenneguy,

est-ce que tu n'as pas envie de te sortir d'ici?

--Oh! oui.

--Cherchons, alors...

La volonté n'était pas tout, une obscurité profonde régnait dans la

cave. Collés l'un contre l'autre, les deux chouans ne distinguaient même

pas leur visage.

Lenneguy étendit sa main qui rencontra la muraille. Aubin fit la même

opération à droite. Ils se convainquirent ainsi qu'un étroit chemin

passait entre les deux files de barriques et de fûts qui encombraient la

cave.

Alors tous les deux se mirent à plat ventre, furetant, cherchant, pour

trouver jusqu'où allait le souterrain.

Ils perdirent ainsi un quart d'heure environ, inutilement, car ils

n'avaient rien trouvé et n'étaient pas plus avancés qu'avant.

Aubin se demandait déjà s'ils allaient échouer, et cette seule pensée

faisait bondir le coeur du Breton, qui se représentait son maître et ses

amis, surpris au château de la Pénissière sans pouvoir se défendre.

Tout à coup un bruit violent ébranla les voûtes du souterrain. Ce bruit

était un mélange de sabots de chevaux foulant le sol dur de la voûte et

d'un cliquetis d'armes.

Ce fut un trait de lumière.

--Je comprends tout! s'écria-t-il.

--Quoi?

--Sais-tu à quoi servent les charrettes?

--Non.

--Eh bien, je vais te le dire: à transporter les soldats au château de

la Pénissière.

--Dieu bon!

--Ainsi, tu vois, il n'y a pas un moment à perdre si nous voulons sortir

d'ici assez à temps pour les prévenir.

--Comment faire?

--Il y a moyen, peut-être...

--Quel moyen?...

Aubin ne fut pas obligé de répondre. Le même bruit qui venait d'ébranler

les murailles se reproduisit de nouveau.

--Comprends-tu! dit Aubin qui étendit la main vers le côté où passaient

les charrettes.

--Non...

--Eh bien, la route est là.

--Après?

--La cave doit prendre de l'air par un soupirail, à cette place.

Marchons.

Ce n'était pas une petite besogne. Si, en effet, il existait un

soupirail, il était entièrement bouché par l'amoncellement des fûts

placés les uns sur les autres.

--Mets-toi derrière moi, reprit Aubin.

Lenneguy obéit.

Alors le fils de Cibot Ploguen, avec autant de facilité que s'il eût

transporté un sac de varech, prit dans ses bras chaque tonneau, petit ou

grand, l'un après l'autre, et les déposa à l'extrémité du souterrain.

Que le tonneau fût lourd ou léger, plein ou vide, il ne s'en occupait

guère. Pour lui, l'important était de se frayer un chemin.

Après dix minutes de ce travail herculéen, un jet de lumière parut

derrière quelques grosses barriques placées encore là.

Aubin acheva sa besogne comme il l'avait commencée, c'est-à-dire qu'il

enleva les barriques comme le reste. Alors les chouans aperçurent la

lumière du soleil qui passait à travers un soupirail assez large, mais,

comme tous les soupiraux, fermé par de fortes barres de fer. Aubin avait

accompli en dix minutes un travail pour lequel dix ouvriers auraient

demandé une demi-journée.

Il sentait combien le temps était précieux. Un retard pouvait avoir des

suites funestes et coûter la vie aux héroïques soldats de la légitimité,

enfermés à la Pénissière.

Aubin Ploguen monta sur les épaules de Lenneguy et atteignit au

soupirail; puis, saisissant un des barreaux de fer entre ses mains

puissantes, il le tordit et l'arracha hors de son alvéole.

Bien que la force inouïe d'Aubin fût populaire dans les paroisses

bretonnes, Lenneguy resta plongé dans une admiration stupide. Les

manifestations d'une qualité physique ont toujours du prestige aux yeux

des demi-intelligences.

Le barreau arraché laissait un espace assez grand pour que chacun des

deux chouans pût, à son tour, passer au travers.

Cette fois encore, Aubin se hucha sur les épaules de son ami et s'assit

sur le rebord; puis là, il se mit en devoir de répéter la même manoeuvre

accomplie quelques heures auparavant pour franchir le mur du parc du

château.

--Prends ma main, dit-il.

Lenneguy obéit.

--Tu tiens bien?

--Oui. Arrive.

--En route!

Aubin tira à lui le Vendéen. Ils regardèrent; la route passait au bas du

soupirail. Ils étaient libres.

Mais s'ils étaient libres, les Vendéens de la Pénissière n'étaient pas,

eux, prévenus.

--Par le chemin de traverse nous aurons le temps, reprit Ploguen.

Le chemin de traverse était celui qu'ils avaient pris pour venir, car il

fallait non-seulement retourner au château, mais encore y arriver avant

les soldats.

Ils prirent leur course. Arrivés en face des dolmens, Aubin, qui était à

quelques pas en avant, s'arrêta court, en poussant une exclamation de

colère et de douleur. Le petit sentier de la combe était gardé! Il

distinguait nettement, à deux cents mètres en avant, les pantalons

rouges des soldats.

--Tiens! regarde! dit-il à Lenneguy.

--Qu'allons-nous faire?

--Prenons la grande route.

C'étaient trois kilomètres de plus: peu de chose en temps ordinaire;

mais après leurs fatigues du matin, et surtout après le travail d'Aubin

dans la cave, pourrait-il franchir cette distance, toujours au pas de

course?

Ces braves coeurs n'hésitèrent même pas. Il y a de ces natures dévouées

et sublimes chez lesquelles le sentiment de personnalité, ce fléau des

hautes classes, ne se glisse jamais.

Ils partirent ainsi qu'ils avaient fait le matin, c'est-à-dire les

coudes aux hanches, le corps penché en avant et la tête légèrement jetée

en arrière. Les seules différences introduites par eux dans cet exercice

renouvelé, fut qu'ils mirent une balle de plomb dans leur bouche et que

leur trot fut un galop acharné.

... Il faisait une étouffante chaleur. Le soleil était en plein ciel et

dardait ses rayons de feu sur la plaine.

Devant eux la route se déroulait comme un ruban inépuisable. En vérité,

un de ces coureurs perses qui, dit l'histoire, servaient de courriers au

grand Cyrus, aurait hésité devant un pareil espace; et il fallait le

franchir, toujours au galop, en été, par un temps lourd et écrasant.

Aubin Ploguen et Lenneguy n'échangeaient pas une seule parole. Celui-ci

à deux pas en arrière, celui-là maintenant l'avance prise par lui au

départ. Ils couraient, les dents serrées, jetant un regard de temps à

autre sur la lande qui s'étendait à droite et à gauche, dans l'espérance

d'apercevoir un cheval au piquet; car, alors, l'un d'eux aurait monté la

bête à poil, et l'aurait lancée ventre à terre. Mais, à une époque de

guerre, les fermiers n'ont pas la même confiance des temps calmes. La

lande était déserte. Ils couraient. Chacun d'eux passait sa manche sur

son front et en faisait voler la sueur. C'était le seul rafraîchissement

qu'ils s'accordassent. Ils couraient...

Cela dura ainsi pendant vingt minutes. Les forces humaines, excitées par

le sentiment du devoir, arrivaient à une intensité sublime. Cependant

Lenneguy commençait clairement à se fatiguer; sa respiration devenait

plus brève et plus sifflante, et, par moment, son bras droit se

détachait de sa bouche pour se porter à sa gorge, comme si quelque chose

eût étouffé le paysan.

Aubin, lui, restait dans la même position: il était seulement un peu

pâle. Il détournait la tête de deux minutes en deux minutes pour jeter

un regard à Lenneguy.

--Courage, mon gars! disait-il.

Et ils couraient.

La route semblait ne pas diminuer devant eux; c'était toujours

l'inaltérable longueur de ce ruban qui s'allongeait comme un immense

serpent à travers la plaine poudreuse. Pas un souffle d'air.

L'atmosphère était embrasée; les pieds des paysans frappaient le sol

durci à coups redoublés, mais avec un bruit automatique, régulier comme

les battants de fer d'une machine.

Le visage de Lenneguy annonçait l'épuisement. Il devenait livide. Le

mouvement de la main voulant arracher un poids à la gorge était plus

fréquent.

--Courage, mon gars! répéta Aubin.

Lenneguy se tait. Il sent qu'une parole prononcée insufflera dans ses

poumons plus d'air qu'ils n'en peuvent supporter. Ils courent encore!

Aubin songe. Il se représente les chouans du château de la Pénissière

cernés dans leur asile par des forces dix fois plus nombreuses. Il les

connaît. Ils aimeront mieux mourir que de se rendre. Est-ce que ce n'est

pas la vieille Bretagne qui a gravé avec du sang sur son hermine cette

noble devise, digne de Sparte:

_Potius mori quam foedari!_

Mourir! Tant de braves et loyaux jeunes gars, tant de soldats d'un grand

principe, tant de héros! Mourir... parce que lui, Aubin Ploguen, ne

serait pas arrivé à temps!

C'est là la seule chose qui l'épuise. En vérité, que lui importe la

longueur de la route, que lui importe une fatigue surhumaine? Si Dieu

lui a mis dans le corps une force inouïe, si son coeur est puissant, si

ses jarrets sont d'acier, c'est pour qu'il sauve les serviteurs du roi!

Et son maître est parmi ceux-là! Et la vie de son maître est entre ses

mains!

Il se retourne:

--Courage, mon gars! dit-il pour la seconde fois.

Lenneguy incline la tête. Mais déjà son regard est terne: une écume

sanglante couvre ses lèvres; et pourtant ils courent toujours.

Aubin Ploguen veut franchir la distance, en passant à travers les rangs

des soldats; aussi il faut qu'ils soient deux, car si l'un tombe frappé

d'une balle, il faut que l'autre arrive au but et crie: Alarme!

--J'ai... j'ai... soif... râle Lenneguy.

Aubin jeta un regard autour de lui. O bonheur! à vingt mètres en avant,

sur la droite, s'élève un rideau de peupliers ombrageant une joyeuse

rivière, qui roule rapidement ses eaux claires sous un dôme de

feuillage.

--Dans une minute tu boiras, mon gars, dit-il.

Lenneguy se ranime un peu. Ils arrivent à la rivière.

--Allons! un bon coup, mon gars!

Lenneguy commence par s'étendre à plat ventre dans l'herbe pour

respirer.

--Cinq minutes de plus ou de moins, pensa le Breton, c'est la vie ou la

mort, peut-être... Mais le pauvre diable est harassé, il peut bien se

reposer. Nous courrons un peu plus vite.

Lenneguy resta pendant quatre minutes, respirant, humant l'air comme un

poisson monté à la surface de l'eau; puis il enfonça, ainsi qu'Aubin, sa

tête dans la rivière.

--Ah! je suis mieux, dit-il.

--Alors, en route!

Ils repartent.

D'après le calcul d'Aubin, ils doivent avoir pris une grande avance sur

les soldats. Trois charrettes pesamment chargées n'ont pas pu être aussi

rapides qu'eux.

C'est impossible. Les chevaux se lassent, s'arrêtent; mais les hommes

sont soutenus par la pensée et arrivent toujours.

Déjà ils se reconnaissent, le château n'est plus éloigné. Encore

quelques efforts et ils seront au but.

Ah! s'ils avaient pu prendre le chemin de traverse, depuis longtemps ils

seraient arrivés, depuis longtemps les chouans prévenus auraient pu ou

se retirer ou se mettre en défense.

La rivière où ils ont pris des forces est loin derrière eux. Le rideau

de peupliers n'apparaît plus que comme une large bande noire à

l'horizon.

Une borne blanche est plantée dans la route.

--Lenneguy, mon gars, dit Aubin, encore un coup de jarret pareil pendant

un kilomètre et nous tomberons au milieu des soldats.

Lenneguy ne répond rien. Le froid l'envahit malgré la chaleur écrasante

de la journée, malgré sa course effrénée; mais la machine est montée et

ne s'arrête pas. Quatre kilomètres les séparent encore du château, un

quart de lieue des soldats. Aubin triomphe. Ils auront le temps

d'arriver, car, s'ils peuvent passer au milieu des brigands sans

blessures, ils auront au moins vingt minutes d'avance.

Ils se trouvent en ce moment au bas d'une montée assez raide de cent

mètres.

--Un dernier effort, Lenneguy!

Lenneguy et Aubin se rapprochent l'un de l'autre. Ploguen est le plus

solide des deux. Il met le bras de son ami sous le sien pour le

soutenir. Hourrah! la montée est franchie.

--Tiens, regarde, dit-il.

Au bas de la montée, dans la plaine, on voyait briller les pantalons

rouges et reluire les canons de fusil.

--Les voilà, ces chiens de bleus! grommelle Aubin. Des tortues! nous

allons plus vite que les grands mâtins de chevaux du père Dubois.

Avez-vous vu une trombe descendre une montagne, en Suisse? Les deux

paysans dévallaient pareillement. En une minute, ils eurent gagné la

plaine, et en avant!

Le danger a doublé. Les soldats sont là devant eux. Encore quelques pas,

et il leur faudra, à ces deux braves Bretons, passer sous les feux

croisés de leurs ennemis.

Plus ils approchent des charrettes, plus Aubin Ploguen sent que le

danger augmente. En effet, comment éviter dix, vingt, trente décharges

successives?

Si encore on pouvait échapper à une première attaque! Mais comment

faire?

Soudain, il aperçoit la route qui fait un grand coude et se replie sur

elle-même. On peut peut-être couper sur la gauche, passer parallèlement

aux soldats en courant dans la lande, et regagner la route en ayant de

l'avance...

--Lenneguy, à travers champs!

Lenneguy comprend, et les voilà tous les deux courant au milieu de ces

mille mottes de terre qui s'écrasent sous le pied et augmentent la

difficulté de la marche.

N'importe, ils avancent.

Cependant, le capitaine distingue au milieu de la lande ces deux hommes

qui se précipitent. Il prend sa longue-vue et reconnaît les deux

chouans.

--Feu! crie-t-il.

Cinq ou six coups de fusil partent. Un nuage de fumée enveloppe les

Bretons. Mais, bien que placés à soixante mètres à peine, les soldats

sont gênés dans leur tir par le mouvement des charrettes. La décharge

passe au-dessus de la tête de ceux qu'elle devait atteindre.

--Feu! répète le capitaine.

Mais c'est inutile, ils sont sauvés... ils ont gagné la route. En

silence, ils franchissent encore deux kilomètres... Déjà Aubin aperçoit

au loin les tourelles du château, à demi cachées derrière les arbres du

parc. Mais Lenneguy chancelle.

--À moi! à moi! Aubin, dit-il.

--Courage!

--Je... je n'en... peux plus... Aubin... je me meurs... je...

Il tombe.

Aubin se penche: le coeur ne bat plus. Lenneguy rouvre les yeux.

--Pense... à... la vieille... à ma... mère... balbutie le malheureux.

Aubin, courbé sur lui, cherche à le ranimer. C'est vainement. Le râle

s'empare du chouan: un dernier regard de son oeil terne semble rappeler à

Ploguen la suprême demande... puis un frissonnement l'agite... Il est

mort.

Aubin, le prit dans ses bras comme une mère aurait fait de son enfant,

et le transporta dans un buisson qui bordait la route.

--Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit... Ainsi soit-il, dit le

chouan...

Puis il le baisa au front.

Adieu, mon Lenneguy, murmura-t-il. Aubin repart... Une larme coula sur

son visage rude... Une larme fut toute l'oraison funèbre de ce héros

inconnu; mais celui qui la versait était digne de comprendre un pareil

sacrifice.

* * * * *

Dix minutes plus tard, une forme humaine s'élançait de la route sur le

mur du parc de la Pénissière. C'est Aubin. En vérité, il n'a plus

apparence de vie. La mort de Lenneguy a tué son énergie. C'est la force

brutale et violente qui le soutient seule. Il a franchi les deux

derniers kilomètres comme une pierre lancée par une fronde énorme. Si un

mur s'était trouvé sur son passage, il l'eût renversé! Sa poitrine

siffle comme un soufflet de forge; ses yeux sanglants ne voient plus

clair. Il saute dans le parc, le traverse, et gravit le perron du

château.

Ceux qui étaient de garde ne le reconnurent pas. Comment eussent-ils pu

croire que cet homme, courbé en deux, épuisé, râlant, moribond, était

Aubin Ploguen, le chouan énergique, le fidèle Breton, le paysan sublime!

Son visage est défiguré. Une épaisse couche de poussière noire le

couvre, et les cheveux sont collés au front et aux joues par la sueur.

Ils veulent l'arrêter, mais Aubin les renverse et passe.

C'est dans le salon du premier étage que se tiennent les légitimistes.

Aubin gravit l'escalier d'un bond, et ouvre la porte...

Ceux-ci demeurèrent stupéfaits à la vue de cette apparition moins homme

que spectre...

--Alarme! les bleus! dit-il.

Puis tournant sur lui-même comme un chêne robuste frappé par la cognée

du bûcheron, il alla rouler au milieu de la chambre, évanoui, râlant,

ensanglanté.

V

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 13 / 112 题