LES CONSÉQUENCES DU PLAN D'AUBIN PLOGUEN

L'affabilité et la bonté de Madame sont restées légendaires. Les rares

Mémoires publiés en 1830 rapportent que le secrétaire de ses

commandements recevait chaque matin plus de deux cents demandes

d'audience, dont bien peu demeuraient sans réponse.

Cependant, elle recula de deux pas en entendant l'aveu de la jeune

fille.

Peut-être se rappelait-elle le mot de Charles X, qu'il n'est pas

inopportun de consigner ici, mot que prononça le vieux roi, comme pour

se consoler d'une des fautes que lui fit commettre le loyal, mais

parlementaire M. de Martignac.

Ce ministre présentait à la signature de Sa Majesté une ordonnance qui

nommait le fils d'un régicide à une préfecture importante.

Charles X regarda le nom, puis, se tournant vers M. de Martignac:

--Est-ce que son père?... demanda-t-il...

Le ministre s'inclina.

--Oui, Sire, répondit-il.

Et comme le pauvre souverain constitutionnel hésitait à signer

l'ordonnance, M. de Martignac entreprit de prouver que cette nomination

serait un acte de bonne politique qui ferait voter avec le centre deux

ou trois influents députés de la gauche.

--Après tout, reprit le roi en soupirant, ce n'est pas de sa faute... Je

puis nommer préfet le fils d'un régicide: je ne nommerais pas son

gendre; car on choisit son beau-père, et on ne choisit pas son père.

Et il signa...

... Il y eut un silence de quelques minutes, pendant lequel la princesse

regardait fixement Fernande. Elle lut tant de douleurs, tant d'angoisses

sur ce visage pâli par les larmes, qu'elle eut pitié.

--Venez, mon enfant, et dites moi ce que je puis faire pour vous,

prononça-t-elle doucement.

--Oh! Madame! Madame! s'écria Fernande, qui se précipita à ses genoux en

pleurant.

Elle pressa la main de la duchesse et la baisa.

--Allons, mon enfant, reprit Madame, asseyez-vous là, et parlez-moi

comme à une amie.

Cette phrase toucha d'autant plus Fernande que la princesse répétait

ainsi, connaissant sa condition, la même phrase qu'elle avait dite quand

elle l'ignorait encore.

--Hélas! Madame, nous avons lutté, nous avons été vaincus, ou, du moins,

moi j'ai été vaincue, je vous l'ai avoué. Je l'aime et il me serait

impossible de vivre sans lui.

Quand je faisais le sacrifice de mon bonheur, quand je me décidais à me

retirer dans un couvent, je sentais bien que tout était fini et que j'en

mourrais...

Vous pouvez nous sauver.

Une seule personne peut relever le fils d'un gentilhomme de l'obéissance

à l'ordre de son père: le Roi de France. N'êtes-vous pas Régente? Et

lorsque vous direz au marquis de Kardigân: Je vous ordonne d'épouser

celle que vous aimez, le marquis de Kardigân s'inclinera.

La demande de Fernande, bien que logique, étonna la princesse.

--Continuez, dit-elle.

--Je n'ai rien à ajouter, Madame. A vous de décider... Quel que soit

votre arrêt, je l'accepte d'avance et je le respecterai.

La princesse était émue. Elle se disait que le plus haut privilège de sa

naissance n'était peut-être pas tant sa glorieuse maternité, que le

pouvoir de donner le bonheur à ceux qui étaient si près de le perdre à

jamais.

Pourtant un autre sentiment combattait dans le coeur de la princesse le

premier élan de sa généreuse pensée. Elle se demandait si, à une époque

où les consciences étaient si troublées, elle devait accepter un

compromis, même unique, et pour ainsi dire charitable, entre la Royauté

et la Révolution.

Puis elle réfléchit aux services si grands, si éclatants de cette noble

famille des Kardigân; elle songea, sans doute, que c'était récompenser

hautement et royalement le dernier de ce nom, en le faisant heureux

malgré lui.

--Vous avez eu raison d'en appeler à la régente de France, mademoiselle,

dit-elle avec une noble dignité, la régente de France a entendu votre

appel et y répondra.

Fernande croyait rêver.

Alors la princesse ouvrit de nouveau la fenêtre et appela une seconde

fois Aubin Ploguen, selon l'ordre qu'elle avait donné.

Le Breton s'élança: il avait la joie au coeur.

D'un signa de tête imperceptible, Fernande lui avait appris que la

duchesse consentait.

--Retirez-vous encore dans l'ombre de la chambre, mademoiselle,

dit-elle.

Jean-Nu-Pieds entra.

--Marquis, dit Madame avec un sourire, vous croyez peut-être que je vous

ai appelé pour compléter les ordres que je vous ai donnés au sujet de

votre mission à la Pénissière?

--Madame...

--Vous êtes étonné? Vous ne comprenez pas?

--Je l'avoue.

--Vous le serez encore bien plus tout à l'heure.

Le marquis était bien plus qu'étonné: il était stupéfait.

Madame reprit:

--Je vous ai fait venir pour vous apprendre que je vous marie!

Il ne put retenir un cri et changea de couleur.

--Êtes-vous disposé à m'obéir?

--Madame!...

--Ah! ah! mon féal, il me semble que vous discutez mes ordres. Ne me

devez-vous pas obéissance passive?

--Oui, Votre Altesse.

--Reconnaissez-vous que si je vous ordonnais d'aller vous faire tuer,

vous iriez... Ce ne serait pas la première fois, au reste!

--Madame!

--Eh bien, je vous ordonne d'accepter celle que je vous destine.

--Venez, mademoiselle Grégoire! ajouta-t-elle en se tournant vers le

fond de la chambre.

Jean-Nu-Pieds regardait Fernande qui s'avançait émue et chancelante:

--Fernande! Fernande! murmura-t-il.

--Oui, Fernande, votre fiancée aujourd'hui, et bientôt votre femme.

--Mais Votre Altesse ne sait donc pas...

--Je sais que je suis la Régente de France, reprit Madame, et que j'ai

le droit, au nom du Roi, mon fils, de relever un de mes gentilshommes

d'un serment! Je sais que vous avez juré à votre père, marquis, de fuir

et de maudire les régicides et leurs enfants jusqu'à la dixième

génération. Mais, quand moi, je vous donne la main d'une de leurs

filles, vous pouvez l'accepter! Si votre noble père était vivant, je lui

dirais: Je veux, et il obéirait. C'est à vous que je dis: Je veux.

Obéissez!

--Oh! Madame...

La princesse crut que le jeune homme résistait. Elle releva le front et

s'approcha de la fenêtre ouverte.

Nous avons dit que cette fenêtre donnait sur le bouquet de bois qui

englobait la ferme. Il faisait nuit, mais au loin on entendait encore de

temps à autre quelques coups de fusil isolés.

--Venez, marquis, écoutez! reprit-elle. Le seul, le vrai roi de France,

le descendant de Philippe Auguste et de saint Louis ne règne que sur une

langue de terre. On lui a pris son royaume, son peuple et son armée. Son

royaume... est une ferme; son peuple... quelques paysans; son armée, les

meilleurs gentilshommes de France, mais qui ne feraient pas le nombre

d'une compagnie sur le champ de parade, s'ils font dix régiments sur le

champ de bataille! Refuserez-vous, vous, l'un de ceux-là, l'obéissance

que je réclame en son nom, à un ordre de ce roi sans royaume, sans

peuple et sans armée?

Jean-Nu-Pieds tomba à genoux, comme Fernande quelques instants

auparavant.

--Oh! soyez bénie! soyez à jamais bénie, Madame.

--Marquis, je vous relève de votre serment. Votre père, qui vous l'a

imposé, comme moi pardonnerait la tache originelle de cette enfant

puisque je lui pardonne bien, moi! Allez et soyez heureux!... Dieu vous

garde!

Elle mit la main du jeune homme dans celle de la jeune fille.

Ils baisèrent, à genoux, celle que leur tendait la princesse, et se

retirèrent de cette humble chambre, où la première femme de France

venait de récompenser l'un des siens par un don plus précieux que

l'Ordre du Saint-Esprit ou de la Toison d'Or.

Elle les regarda disparaître et passer ensuite sous les grands arbres.

Alors, seulement, cette noble princesse sentit la fatigue qui

l'écrasait. Elle referma la fenêtre et murmura dans la langue italienne

qu'elle parlait si bien ces deux vers d'un poëte de son pays:

O jeunesse, printemps de la vie...

O printemps, jeunesse de l'année.

...

* * * * *

... Jean serrait le bras de Fernande contre le sien et se perdait avec

elle sous la feuillée.

Comme cette promenade nocturne différait de celle qu'ils avaient faite

ensemble quelques jours auparavant!

Ils ne se parlaient pas. L'émotion ressentie était trop grande pour que

des paroles la pussent traduire.

Quoi! après tant de désespérances, ils se voyaient donc réunis, et pour

toujours!

Tout à coup, une ombre se dressa devant eux.

Jean sortait de son silence au même instant, et disait à Fernande:

--Chère, c'est Dieu qui vous a inspirée!...

--Pardon, monsieur la marquis, répliqua respectueusement la voix de

l'ombre, ce n'est pas Dieu.

--Aubin! toi, ici? s'écria Jean, stupéfait de trouver là son serviteur.

--Je venais saluer la marquise de Kardigân, maître.

--Tu sais donc...

Fernande serrait déjà la main du Breton.

--C'est lui qui m'a inspirée, ami, dit-elle tout bas...

--Aubin! ah! que Dieu te récompense. J'allais mourir... Tu nous as

sauvés de la mort... car elle aussi en serait morte!

Aubin pâlit de joie.

Puis il ajouta avec sa philosophie habituelle:

--Je ne vous cacherai pas, monsieur le marquis, que c'est mon

opinion!...

Le fidèle serviteur disparut. Ils restaient seuls, la main dans la main,

le coeur rempli de cette ineffable joie que donne le bonheur trouvé dans

l'accomplissement du devoir accompli.

--Fernande, ma chère femme, dit Jean, sortant enfin le premier de son

silence; Fernande, dans un mois nous serons unis l'un à l'autre; que de

projets nous pourrons réaliser! Nous ne nous quitterons pas. Ma volonté

est de rester jusqu'au bout attaché à mon devoir. J'ai aimé trois choses

humaines par-dessus tout: ma patrie, mon roi et vous. Je me dois à

ceux-ci... La lutte peut être longue: que ne souffrirais-je pas, si nous

étions séparés?

--Jean, j'avais pensé ce que vous me dites. Non, il ne faut pas nous

séparer.

--Jamais!

--Jamais...

Le bonheur les enveloppait.

Ils suivaient lentement le petit chemin qui menait à la chaumière

occupée par la jeune fille. Il semblait à M. de Kardigân qu'il devait

reconduire sa fiancée à sa demeure.

Comme ils passaient devant la petite église, Fernande s'arrêta:

--Ami, dit-elle, je voudrais y entrer et prier Dieu...

Elle ajouta, serrant doucement la main de celui qui allait devenir son

mari:

--Jean, vous ne savez pas tout. J'étais entrée dans cette petite église,

il y a quelques heures, le coeur brisé. Il me semblait que nous étions

pour toujours séparés l'un de l'autre. Je m'étais jetée aux pieds du

Sauveur, le suppliant de me sauver, car je n'avais pas la force de vivre

sans vous, et je n'avais pas le courage d'être lâche avec vous! Et il y

a des malheureux qui osent dire que Dieu n'entend pas... que Dieu est

sourd à nos prières!... Dieu m'a entendue... Madame priait Dieu à côté

de moi!...

Et comme le jeune homme la regardait étonné, elle lui raconta cette

rencontre d'où était sortie son allégresse, cette rencontre qui avait

fait d'elle une femme heureuse entre toutes les femmes.

Les églises de Bretagne, celles du moins des communes jetées dans le

mouvement royaliste, restaient ouvertes toute la nuit. Il fallait que le

soldat qui s'apprêtait à toute heure à mourir pût à toute heure aussi

prier Dieu.

Ils y rentrèrent et allèrent s'agenouiller devant cette légende de Pie V

dont nous avons dit la douce poésie. Le ciel ne venait-il pas de faire

un miracle pour eux comme il avait fait un miracle pour le saint Pape?

Quand ils en sortirent, ils se sentaient bien et complètement unis. Il

leur semblait que, dès lors, la destinée mauvaise ne pouvait plus avoir

son influence néfaste sur eux; il leur semblait que, quittes avec

l'infortune, les jours heureux allaient luire enfin après les jours

tristes.

Et pourtant, quand arrivés à la chaumière ils durent se séparer, une

vague crainte les prit. Jean partait le lendemain; non que

l'appréhension du danger pût gagner ces âmes fortes, le danger pour eux

était devenu le compagnon de chaque jour auquel on ne fait plus

attention; mais était-ce un pressentiment?

Fernande tendit son front à son fiancé.

Il la prit dans ses bras, et la serra longuement sur son coeur:

--Dieu nous garde! murmura-t-il.

Et pendant qu'elle rentrait dans sa pauvre petite maison, il s'éloigna à

grand pas.

* * * * *

Le lecteur sait quelle mission le marquis avait reçue. Il devait se

rendre au château de la Pénissière, et transmettre aux royalistes qui y

seraient rassemblés les ordres de Madame.

La première intention de Jean-Nu-Pieds avait été de partir seul; puis il

s'était résolu à emmener Aubin Ploguen.

Dès l'aube, ils sellaient leurs chevaux tous les deux, quand un cavalier

parut à quelques pas:

--Eh bien! cher ami, tu veux donc aller t'amuser sans moi?

--Henry! s'écria Jean en apercevant son ami.

--Moi-même! cela t'étonne, hein? il y a si longtemps que tu ne m'as vu!

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 10 / 112 题