LE RÉCIT

--Relevez-vous, mon enfant, dit Madame. On ne se met à genoux que devant

Dieu.

Fernande se releva; mais ses larmes l'étouffaient: elle ne pouvait

parler.

--J'étais dans l'église, en même temps que vous, continua la princesse.

Je vous ai entendue appeler et invoquer Dieu. Vous souffrez? Dites-moi

votre souffrance, et puisque je puis vous consoler, ayez confiance en

moi...

Fernande essuya ses pleurs; puis regardant timidement la duchesse:

--Madame, dit-elle, vous seule pouvez me sauver... N'êtes-vous pas ma

Providence et mon seul espoir? J'aime, j'aime ardemment un de vos

gentilshommes et...

Fernande baissa les yeux. Quelle est la femme qui ne rougirait pas en

faisant la confidence de son amour?

Avec sa délicatesse féminine si exquise, Madame comprit le trouble

intime de la jeune fille.

Elle lui prit la main, et lui montrant une des chaises:

--Asseyez-vous là, mon enfant, dit-elle. Parlez, et ne craignez rien.

Personne autre que moi ne vous entend. Puisque c'est à moi que vous avec

voulu confier le soin de votre bonheur. Eh bien!... parlez!

Fernande se sentit gagnée aussitôt par l'expression pleine de bonté du

langage de Madame.

--Laissez-moi vous dire, reprit-elle plus bas... Votre Altesse doit

connaître mes angoisses et mes combats avant le jour où je me suis

décidée à venir me jeter à ses pieds...

La première fois que je l'ai vu..., je vivrais cent ans que je me

rappellerai toujours cette heure-là!... La première fois que je l'ai vu,

c'était par une belle matinée d'été. Le soleil était radieux, et au

dehors l'émeute grondait. C'était le 29 juillet 1830.

Madame pâlit un peu. Le souvenir de ces temps néfastes l'impressionnait

toujours.

--Il venait remplir son devoir. Le Roi lui avait ordonné de mourir, il

allait à la mort. Par bonheur, Dieu m'avait mise sur son passage...

j'eus la joie de le sauver. Mais quand il partit, oh! Madame, je sentais

bien qu'il ne partait pas seul et que mon coeur s'en allait avec lui. De

longs mois se passèrent. Enfin, un matin, je sentis mon coeur battre

violemment, j'eus le pressentiment que j'allais le revoir. Et, en effet,

on vint m'avertir qu'il me demandait...

La jeune fille s'arrêta.

--Oh! que je fus heureuse! Je me suis dit bien souvent que j'avais expié

depuis toutes mes joies d'un seul moment. Il venait dire qu'il m'aimait,

que depuis notre rencontre, il n'avait pas cessé de m'aimer... Il venait

dire que c'était à moi de décider si je consentais à devenir sa femme.

Consentir! consentir à cela qui était le rêve le plus ardent de ma

vie!... Madame, je lui ai tout raconté: mon amour pour lui, que je

n'avais même pas combattu tant il me paraissait loyal et profond.

Pourquoi lui aurais-je menti? C'était ma joie suprême que l'aveu

prononcé par ses lèvres. Je me sentais bien heureuse!...

Il me prit la main, et nous échangeâmes le serment d'être l'un à

l'autre, avec la confiance de notre loyauté commune.

La princesse ne cachait pas le vif intérêt qu'elle prenait à cette naïve

histoire d'amour... Oh! comme on a eu raison de le dire: L'amour est

toujours banal et toujours nouveau!

--Continuez, mon enfant, dit-elle.

--Votre Altesse ne comprend pas où je veux en venir? Qu'elle me pardonne

si je m'étends ainsi sur les détails de notre rencontre... Mais il me

semble que je suis devant mon juge, et qu'il doit tout connaître...

Je croyais que rien ne pouvait empêcher notre bonheur, continua

Fernande. Il était libre et j'avais le droit de penser que je l'étais

aussi.

Son père, ses frères, sa soeur avaient succombé pour le Roi. Ma mère, à

moi, était morte, et mon père m'avait toujours laissée libre de mes

actions.

Je me fiançais, confiante et assurée.

Il venait à peine de me quitter que mon père parut...

O madame, à vous seule au monde je consentirai à raconter une pareille

chose!... Mon père! cet homme dur, implacable, qui ne connaît d'autres

règles que sa volonté, d'autres lois que son intérêt, il venait

m'ordonner de me préparer à un mariage arrêté par lui. Je me débattis en

vain. Sa volonté était là. Enfin...

Elle s'arrêta. Puis courbant le front:

--Madame, reprit-elle, je ne vous ai pas encore nommé celui auquel

j'appartiens devant Dieu. Il faut que vous connaissiez son nom pour

comprendre l'horreur où j'ai été jetée: c'est le marquis de Kardigân!

--Jean-Nu-Pieds!

--Oui, madame...

--Vous avez bien choisi, mon enfant, et votre coeur ne s'est pas trompé.

Celui-là est, en effet, un vrai gentilhomme, et le digne fils des

chevaliers d'autrefois.

--Vous avez connu, madame, les catastrophes répétées qui ont brisé cette

famille...

La princesse fit un signe affirmatif.

--Des quatre enfants, il n'en restait qu'un seul de vivant: Jean...

L'autre fils, Philippe, était pour son père et pour son frère, mort, car

il avait renié la croyance de ses aïeux...

--Les Kardigân sont grands à mes yeux, dit noblement Madame. Ils ont

plus fait que dix générations, à eux seuls. J'ai oublié la chute de l'un

d'eux...

--Vous l'avez oubliée, vous, madame, parce que le coeur de Votre Altesse

Royale est bon et élevé... mais le père, le vieux gentilhomme,

l'ancêtre, ne l'avait pas oubliée, lui! Il avait chassé, au mépris des

lois des temps modernes, son fils renégat de sa famille. Il lui avait

arraché son nom, en lui disant: «Les Kardigân ne te connaissent plus.

Va-t'en de ma famille!» Et le fils avait obéi. Il avait changé de nom...

Et c'était lui que mon père voulait me faire épouser.

--Pauvre fille!

--Oh! oui, pauvre fille... Trop heureuse encore si mes malheurs avaient

dû s'arrêter là. J'ai vu, au milieu de la nuit, les deux frères, armés

l'un contre l'autre, l'épée à la main, ne se reconnaissant pas; j'ai vu

mon fiancé tomber blessé... Je pouvais croire tous mes malheurs, toutes

mes angoisses finis, car j'étais auprès lui, et mon père ne pouvait plus

me forcer d'épouser un homme que je n'aimais pas, puisque le mari qui me

destinait était le frère de mon fiancé... Il se retirait, me laissant

libre... Mon coeur s'ouvrait à l'espérance et à la joie... Libre et

aimer, que pouvais-je souhaiter de plus?

Madame était fort émue. Elle savait avec sa haute intelligence, que la

vie cache des drames sombres, bien plus impressionnants que toutes les

créations des poëtes, mais elle ne croyait pas que rien pût atteindre à

un pareil degré.

--Continuez votre confession, mon enfant, dit-elle. Vous avez bien fait

de ne me rien cacher. Je ne comprends pas encore comment je pourrai vous

être utile; mais, pour peu que ce soit possible, ou que cela dépende de

moi, je vous promets que vous ne regretterez point d'être venue vous

jeter à mes pieds.

Fernande saisit la main de Madame et la baisa. Une larme brûlante roula

de ses yeux et tomba sur cette main.

--Allons, du courage, chère petite... Qu'avez-vous donc à me demander?

--J'ai à vous demander la vie, Altesse, et c'est pour cela que vous me

voyez si émue.

Cette simple réponse remua profondément la Duchesse. Elle était partie

du coeur et la touchait au coeur.

Machinalement, elle regarda autour d'elle, et hocha tristement la tête.

On venait lui demander la vie, et l'implorer, et la supplier, le soir

d'une défaite, lorsque l'étoile de sa race semblait pâlir!

Ses aïeux recevaient les solliciteurs dans leur palais, resplendissant

de lumières et de luxe, gardé par des soldats qui portaient les plus

illustres noms du royaume. Elle, elle recevait dans une humble chambre

d'une ferme de village...

C'était, en effet, une imposante scène dans sa simplicité que cette

reine, mère d'un roi et fille d'un roi, obligée de se déguiser et de

cacher ses membres délicats sous la bure grossière d'un vêtement de

paysan; que cette belle et jeune femme, reléguée, elle la plus grande

dame de France, dans une pièce sombre, à peine éclairée d'une chandelle

fumeuse, meublée à la hâte, et se demandant si, à l'heure même, un des

siens ne mourait pas obscurément pour la défendre?

Cette antithèse violente du passé et du présent la saisit au coeur et la

fit penser.

On la sollicitait donc encore, elle dont la tête était mise à prix!

Puis ses yeux se reportèrent sur la pauvre jeune fille inclinée devant

elle, et qui venait «lui demander la vie...» Alors elle se jura

intérieurement de tout faire pour lui rendre ce bonheur perdu, et quoi

qu'elle sollicitât, de ne la quitter que joyeuse et consolée...

Fernande attendait un mot de Son Altesse pour continuer son récit,

quand, au loin, à travers la nuit, on entendit retentir le galop effréné

de plusieurs chevaux sur le pavé de la route.

Par instants, le vent tiède apportait le hennissement des montures.

Madame ouvrit la fenêtre et appela. Un paysan se présenta.

--Mon gars, va à la découverte... et sache qui nous arrive.

Le gars prêta l'oreille.

--Je le sais, Madame... c'est mon maître Jean-Nu-Pieds qui revient.

--Lui! dit la princesse, et elle regarda Fernande qui chancela.

Aubin Ploguen, le lecteur l'a reconnu, se pencha vers Fernande, et lui

dit, de manière que la princesse pût entendre:

--Ne craignez rien, maîtresse. _Ma Tante_ est bonne... ayez foi en elle.

--Ah! tu connais donc ce qu'elle a à me demander? mon gars, dit Madame

avec un sourire.

--Je le sais.

--Elle te l'a raconté?

Aubin Ploguen s'inclina, puis:

--C'est moi qui lui ai conseillé de venir, ajouta-t-il tranquillement.

--Et tu as eu raison, mon gars: elle ne s'en repentira pas.

--C'est mon opinion.

Madame se mit à rire.

--Va dire à ton maître, reprit-elle, que je le prie de venir me trouver.

Aubin Ploguen s'éloigna de la fenêtre que la princesse referma.

--Quoi! Votre Altesse veut.. s'écria Fernande en pâlissant.

--Retirez-vous au fond de la chambre, mademoiselle. J'ai ma mission: il

faut que j'écoute ce que va me dire mon féal.

Fernande recula dans le fond de la pièce, ainsi que le lui avait ordonné

la princesse.

L'humble chandelle ne répandait qu'une lueur tremblante qui

assombrissait les deux tiers de la chambre. Mademoiselle Grégoire

comprit que Jean la distinguerait à peine et, en tout cas, ne la

reconnaîtrait point.

En effet, M. de Kardigân entra presque immédiatement et vint saluer la

princesse, attendant qu'elle lui adressât la parole.

Madame, d'un coup d'oeil, s'était aperçue que la jeune fille ne verrait

pas son incognito trahi.

--Eh bien! marquis, dit-elle, avez-vous fait la reconnaissance?

--Oui, Madame.

--Avez-vous poussé jusqu'au château de la Pénissière?

--Oui, Madame. J'y ai trouvé quelques-uns de nos amis. Ils attendaient

les délégués du Midi.

--Et rien de dangereux?

--Je l'ignore. Sur la route nous avons aperçu un grand nombre de soldats

de ligne et quelques dragons. Je crains que le général Dermoncourt n'ait

eu avis de la réunion royaliste qui doit s'y tenir demain.

--Ah! murmura la princesse, en fronçant le sourcil, ceci est grave. Je

tiendrais cependant à ce que l'entrevue de la Pénissière ne fût pas

troublée.

--Votre Altesse me permet-elle une observation?

--Si je vous la permets? Je vous la demande, au contraire. Vous êtes de

ceux, marquis, qui sont bons soldats dans la bataille, et bons juges

dans le conseil.

--Eh bien! Madame, il faudrait peut-être avertir vos amis de transporter

la réunion ailleurs... à Clisson, par exemple.

J'ai comme un pressentiment que nos ennemis pourraient bien diriger

demain une colonne d'attaque contre le château.

--En effet...

--Il est environ minuit: Votre Altesse doit être écrasée de fatigue. Au

surplus, demain dès la première heure, il sera encore temps de prendre

une décision à cet égard. Si Madame le désire, M. de Charette, M. de

Coislin et moi, nous pourrons nous réunir ici demain matin.

--Très-bien! c'est en effet ce qu'il y de mieux à faire.

--Alors...

Jean faisait deux pas dans la direction de la porte: Madame étendit le

doigt.

--A propos, marquis, j'aurais besoin de vous dans un quart d'heure.

--Je suis aux ordres de Madame.

--Envoyez-moi donc votre serviteur... Comment le nommez-vous, ce

gars-là? Il a une figure qui me revient.

--Aubin Ploguen, Madame; son père a été de ceux de la grande

chouannerie.

--Envoyez-le moi, continua la princesse, et dites-lui d'attendre là,

sous ma fenêtre. Quand j'aurai besoin de vous, je n'aurai qu'à ouvrir la

fenêtre pour dire à Aubin Ploguen d'aller vous chercher.

Le marquis salua et sortit.

--Allons, venez maintenant, mon enfant, dit Madame, tout haut, quand

Jean-Nu-Pieds eut disparu, et achevez-moi votre récit. Votre père ne

pouvant plus vous donner à un autre, votre fiancé et vous vous aimant,

de qui pouvait venir le refus à votre mariage?

Fernande répondit en relevant le front, non sans fierté:

--De lui d'abord, de moi ensuite.

--De lui et de vous? Je ne comprends plus, alors...

--Ah! Madame, il y a une fatalité entre nous, la fatalité du crime! Il y

avait dans le passé de mon père... un acte que moi, sa fille, je n'ai

pas le droit de juger, mais que, chrétienne, je condamne.

Fernande tira de sa poche un papier; c'était la copie du testament de M.

de Kardigân que Jean lui avait envoyée naguères.

--Lisez, Madame, dit-elle.

La princesse, étonnée, ne comprenait pas.

Alors, la jeune fille déplia le papier et lut elle-même:

«Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du siècle. Il

est des hommes que vous devez haïr. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien

de commun entre vous et ceux qui ont renversé le Roi.

Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de

les punir si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de

faire commerce avec eux: mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs

filles, ni aimer les leurs. Car s'il en était autrement je sortirais de

ma tombe pour vous maudire!

Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez

plus de frère. Qu'il soit chassé de votre coeur comme je l'ai chassé de

notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En

mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car

Dieu ne pardonne pas, il oublie! Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne

peux pas oublier...»

--Ces lignes implacables, Madame, reprit la jeune fille, sont le

testament de feu M. de Kardigân, le père de M. le marquis Jean de

Kardigân. Jean a toujours obéi à son père!

Madame commençait à entrevoir une partie de la vérité. Elle pressentait

le drame. Cette noble femme n'avait pu s'empêcher de frissonner en

écoutant les lignes lues par Fernande.

Elles respiraient une telle loyauté et, en même temps, une si grande

expression de volonté souveraine! Ce devait être ainsi que parlaient

Crillon et Bayard.

--Je vous ai dit, Madame, que c'était lui qui m'avait refusée, lui qui

m'adorait. Il faut que vous connaissiez tout. Voici ce qu'il m'a écrit:

«Fernande, je vous envoie les derniers enseignements que m'a laissés mon

père en mourant.

Lisez, mon amie; quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le

courage de vous raconter le malheur qui nous frappe... Je vous aime,

Fernande! En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et

j'ai des sanglots au coeur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais

que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en

mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon

amour ne m'ordonnait aussi de vivre.

Je n'ai eu que votre image dans le coeur, que votre nom sur les lèvres,

depuis le premier jour où je vous ai vue...

Aujourd'hui, tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que

mon sang à ceux que je sers; je me dois tout entier. Mon père m'a donné:

je n'ai pas le droit de me reprendre.

Adieu, Fernande... Le passé ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le

veut pas...

Ah! tenez, je m'étais promis de rester froid en vous écrivant; je

m'étais promis... Non, je vous aime, Fernande... je vous aime... et je

me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini; soit! Mais

sachez, ô ma fiancée, que je pleure en traçant ces lignes, où j'ai mis

tout ce que j'ai en moi!

Adieu.

Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832 · 第 7 / 112 题