27 mars.

«Chute d'Andrinople. La ville est en flammes.»--Ceux qui ont lu cette

note, en grandes lettres, dans les journaux de ce matin, se

représenteront-ils l'épouvante et l'horreur de cela: tomber aux mains

des Bulgares!

Hélas! Telle est chez nous la force du parti pris, que la sublime

résistance d'Andrinople n'a même pas touché les coeurs français, ces

mêmes coeurs pourtant qui avaient décerné à Belfort sa couronne de

gloire. Telle est la force de l'aberration que les journalistes ont osé

taxer de barbarie la lettre de l'héroïque Chukri Pacha déclarant, après

des mois d'angoisses et de souffrances inouïes, qu'il brûlerait la ville

plutôt que de la rendre; admirable en tout temps et quand même, cette

lettre se justifiait d'ailleurs rien que par la brutalité des

assaillants qui hurlaient alentour des murs. Car personne chez nous,

même après l'invasion des Prussiens en 1870, n'a la moindre idée de ce

que cela va être: tomber aux mains des Bulgares! Ce ne sera pas comme la

chute de Janina, dont les défenseurs transportés à Athènes ont été

applaudis par la foule à leur arrivée. Ce ne sera même pas comme la

chute de Salonique, où cependant des excès effroyables furent commis.

Non, cela promet d'être si sauvage et si monstrueux que, en cette

occurrence extrême, brûler tout est bien le seul parti qui reste à

prendre. Quand les bottes des vainqueurs, barbus et hirsutes, auront

souillé la mosquée merveilleuse de Sélim II, les adorables kiosques

funéraires et les saints tombeaux, alors pillages, viols, tueries

commenceront, ainsi que partout où passèrent ces chrétiens de la haine

et du shrapnell.

Musulmans d'Andrinople! Pauvres assiégés! Avoir enduré si longtemps le

martyre des privations et des frayeurs, dans cette grande souricière de

la mort, et être arrivés enfin au jour où voici les meurtriers qui

entrent; se dire qu'il n'y a plus moyen de s'échapper dans les campagnes

cernées où l'on tue depuis des mois; songer que tout le monde finira par

y passer, que même les plaintes des petits enfants n'auront pas le

pouvoir d'attendrir, qu'il n'y aura même pas de cachettes sûres où râler

de faim sans coups de crosse ou sans coups de baïonnettes; _savoir

d'avance qu'il n'y aura pas de pitié..._

Puissé-je me tromper dans mes prophéties funèbres! Puisse ce roi de

hasard, qui a su avec une habileté infernale exploiter le fanatisme et

la farouche énergie de son peuple, puisse-t-il être pris de remords, et

modérer un peu cette fois la ruée de ses soldats dans cette ville où des

étrangers seront témoins, modérer ne fût-ce que par crainte des

jugements de l'histoire, et pour épargner à son nom, déjà si entaché de

boue sanglante, la souillure de nouveaux massacres.

Turquie agonisante · 第 38 / 101 题