«Chute d'Andrinople. La ville est en flammes.»--Ceux qui ont lu cette
note, en grandes lettres, dans les journaux de ce matin, se
représenteront-ils l'épouvante et l'horreur de cela: tomber aux mains
des Bulgares!
Hélas! Telle est chez nous la force du parti pris, que la sublime
résistance d'Andrinople n'a même pas touché les coeurs français, ces
mêmes coeurs pourtant qui avaient décerné à Belfort sa couronne de
gloire. Telle est la force de l'aberration que les journalistes ont osé
taxer de barbarie la lettre de l'héroïque Chukri Pacha déclarant, après
des mois d'angoisses et de souffrances inouïes, qu'il brûlerait la ville
plutôt que de la rendre; admirable en tout temps et quand même, cette
lettre se justifiait d'ailleurs rien que par la brutalité des
assaillants qui hurlaient alentour des murs. Car personne chez nous,
même après l'invasion des Prussiens en 1870, n'a la moindre idée de ce
que cela va être: tomber aux mains des Bulgares! Ce ne sera pas comme la
chute de Janina, dont les défenseurs transportés à Athènes ont été
applaudis par la foule à leur arrivée. Ce ne sera même pas comme la
chute de Salonique, où cependant des excès effroyables furent commis.
Non, cela promet d'être si sauvage et si monstrueux que, en cette
occurrence extrême, brûler tout est bien le seul parti qui reste à
prendre. Quand les bottes des vainqueurs, barbus et hirsutes, auront
souillé la mosquée merveilleuse de Sélim II, les adorables kiosques
funéraires et les saints tombeaux, alors pillages, viols, tueries
commenceront, ainsi que partout où passèrent ces chrétiens de la haine
et du shrapnell.
Musulmans d'Andrinople! Pauvres assiégés! Avoir enduré si longtemps le
martyre des privations et des frayeurs, dans cette grande souricière de
la mort, et être arrivés enfin au jour où voici les meurtriers qui
entrent; se dire qu'il n'y a plus moyen de s'échapper dans les campagnes
cernées où l'on tue depuis des mois; songer que tout le monde finira par
y passer, que même les plaintes des petits enfants n'auront pas le
pouvoir d'attendrir, qu'il n'y aura même pas de cachettes sûres où râler
de faim sans coups de crosse ou sans coups de baïonnettes; _savoir
d'avance qu'il n'y aura pas de pitié..._
Puissé-je me tromper dans mes prophéties funèbres! Puisse ce roi de
hasard, qui a su avec une habileté infernale exploiter le fanatisme et
la farouche énergie de son peuple, puisse-t-il être pris de remords, et
modérer un peu cette fois la ruée de ses soldats dans cette ville où des
étrangers seront témoins, modérer ne fût-ce que par crainte des
jugements de l'histoire, et pour épargner à son nom, déjà si entaché de
boue sanglante, la souillure de nouveaux massacres.