En parcourant à nouveau la ville, notre attention fut attirée par la vue
d’un personnage extraordinaire. C’était un homme de haute taille, aux
cheveux grisonnants, à la barbe inculte, aux yeux étranges, aux gestes
déments. Pour tout vêtement, il portait un gilet rouge brodé d’or, et un
chapeau tricorne orné d’une plume blanche. Des bottes à l’écuyère et un
parapluie vert complétaient ce costume sommaire. Personne ne regardait
l’étrange individu, dont la seule vue eût ameuté tous les agents d’une
ville européenne. Pour lui, insouciant et superbe dans sa demi-nudité,
il allait, la tête haute, en prononçant des phrases incohérentes.
J’appris que ce malheureux était un grand seigneur autrichien, qui,
ruiné au jeu en une nuit et abandonné par une femme adorée, avait
subitement perdu la raison et se croyait l’Empereur François-Joseph...
Vers le soir nous allâmes, accompagnés du docteur et du commissaire du
bord, dîner à Ramleh, banlieue d’Alexandrie où devait s’écouler une
partie de ma jeunesse et où naquirent mes deux filles. C’est sur
l’emplacement et la prolongation du camp de César, sur la route
d’Aboukir, une immense étendue désertique, plantée de rares palmiers,
dont les Alexandrins sont parvenus à faire une succursale d’Asnières ou
de Viroflay.
Un chemin de fer spécial concédé à une compagnie anglaise en faisait
alors le service.
Aujourd’hui, les stations de Ramleh se sont multipliées et c’est un
train électrique qui les dessert. Par un miracle de culture, à coups de
guinées, les propriétaires sont arrivés à créer une suite innombrable de
jardins merveilleux, parmi lesquels se dressent d’élégantes villas de
tous les styles et de tous les âges, depuis le château Louis XIII,
jusqu’à l’horrible maison modern-style. Le casino de la plage peut
rivaliser avec les plus somptueux kursaals des villes d’eaux
européennes, on y retrouve les mêmes tables fleuries d’orchidées et
rutilantes de globes électriques, les mêmes garçons suisses parlant
toutes les langues, les mêmes menus cosmopolites. Les repas sont
accompagnés des mêmes airs entendus chez Maxims ou dans les différents
_palace_ où les hommes de la bonne société ont coutume d’ingurgiter des
nourritures indigestes, en tenue de soirée, et de cet air lassé dont les
viveurs de haute marque croient devoir accomplir les moindres actes de
leur vie inutile.
Mais, lors de mon arrivée en Égypte, le casino n’existait pas et la
plage appartenait à tout le monde.
Les parcs étaient moins nombreux et les façades moins prétentieuses. De
vulgaires lampes au pétrole posées dans de jolies lanternes en verres de
couleur, éclairaient à peine la porte principale des habitations et les
routes mal tracées. Mais ces demeures n’étaient pas toutes modestes, et
la verdure épaisse qui les abritait, les innombrables arbres à fleurs
qui garnissaient leurs pelouses, les jasmins, les roses, les Fohls,
croissant sur les murs de briques roses et jusque sur les balcons de
pierre ou de bois, les rendaient charmantes. Et puis, c’était, à
quelques mètres de la maison, le mystère du grand désert... Les
palmeraies offraient aux promeneurs égarés dans ces parages la surprise
de leurs ombrages. Tout à coup, parmi l’immensité sablonneuse, un nid de
verdure épaisse attirait les yeux et, sous les dattiers chargés de
fruits couleur d’or ou de sang, les blés poussaient leurs hautes tiges,
le trèfle mettait une nappe tendre, c’était à la fois inattendu et
délicieux.
Ma première visite à Ramleh demeurera dans ma mémoire comme un de mes
meilleurs souvenirs. Après le repas, nos hôtes proposèrent une petite
excursion au désert. On partit joyeux vers ces plaines qui, pour moi,
représentaient l’inconnu. Il faisait ce soir-là un temps d’été de
France, bien qu’on ne fût qu’en avril. Le ciel, libre de nuages, mettait
sur nos têtes un voile de lumière, presque transparent, et là-bas, vers
la mer, la lune montait radieuse. Bientôt elle atteignit les hautes
touffes des palmiers et ce fut dans ce coin paisible une heure de
souveraine beauté. Des enclos voisins, un parfum violent de jasmin
s’échappait, embaumant l’espace... très loin, d’une tente de bédouin
dressée dans le sable, un bruit de chanson arabe venait jusqu’à nous, et
tout à coup, de l’autre rive, vers les lacs, une petite flûte égrena ses
notes mélancoliques. Des herbes, des plantes, une odeur vivifiante se
dégageait, emplissant l’espace, pénétrant en nous comme une caresse, un
air léger flottait sur nos têtes, une paix profonde émanait des choses
environnantes... Et, dans la nuit claire, un cavalier arabe fendit
l’espace sur un cheval magnifique, nous frôlant dans la fuite éperdue de
sa course. Son burnous blanc autour de lui semblait le mouvement de deux
grandes ailes lumineuses, et l’on entendit un instant le hennissement de
son cheval grisé lui aussi par cette volupté du désert qui nous gagnait
à notre tour... C’était l’Orient, dans sa troublante majesté, et nos
âmes insensiblement s’abandonnaient à son charme.
Le lendemain, les officiers du bord qui reprenaient la mer dans la
soirée, nous accompagnaient à la gare. En route pour le Caire... En
disant adieu aux chers compagnons qui avaient si bien su adoucir pour
moi les tristesses du premier grand voyage, mon cœur se serrait un
peu... Il me semblait que je quittais une seconde fois la patrie. Mais
quand le train s’ébranla, la belle confiance et la joie débordante de
mon mari finirent par me gagner. Il était si heureux de se retrouver
chez lui, si fier de m’y ramener et de m’en faire les honneurs, que mon
chagrin de petite transplantée ne put tenir contre son bonheur.
J’avais aussi à mes côtés pour parler des miens demeurés en France, ma
fidèle servante Émilie, qui m’avait suivie et dont le dévouement ne m’a
jamais fait défaut aux heures mauvaises. Vraie Languedocienne au cœur
fidèle, au caractère joyeux, prête à tous les événements de notre vie
aventureuse, elle se trouvait aussi à l’aise dans ce wagon de chemin de
fer égyptien, que dans notre petit jardin de la rue Baume à Montpellier,
où elle passait ses après-midi à coudre les vêtements de mes petits
frères, une chanson aux lèvres et de la gaîté plein les yeux... C’est
une remarque que j’ai, depuis, faite bien souvent. L’exil n’existe guère
pour les âmes simples. Surtout pour les âmes méridionales. Pourvu que
leur activité trouve son emploi et que le soleil brille, elles sont
heureuses.
V
Pour moi, maintenant, tout était nouveau dans le pays que nous
traversions.
Immédiatement après Damanhour, le site devenait autre. Ce n’était plus
les plaines sablonneuses, les terrains amers des lacs, et les vastes
étendues salines que nous venions de quitter, mais l’Égypte, la vieille
patrie des races pharaoniques qui, à chaque tour de bielle, se montrait
un peu plus à nous, dans sa robe d’émeraude. Tandis que dans notre terre
Cévenole, les blés commençaient à peine à montrer leurs petites tiges
vertes, ici, en sol Égyptien, la moisson future s’étalait déjà, superbe
et touffue comme une forêt en miniature. Encore quelques rayons de
soleil semblables à celui que nous avions ce jour-là, et les épis
commenceraient à jaunir. Dans les jardins cultivés, les arbres à fruits
n’avaient plus de fleurs, et les abricots, les pêches, les pommes un peu
sauvages montraient sous les feuilles leurs têtes dures.
Des buffles maigres passaient sur les chemins, le mufle baissé, et leurs
pas pesants laissaient une empreinte dans la terre grasse. De rares
chameaux chargés d’herbages traversaient les routes, suivis par quelque
gamin à demi nu.
Dans les champs, ma surprise fut grande en voyant, parmi les cultures,
les Fellahs occupés à leurs travaux coutumiers, la galabieh simplement
relevée autour des reins, leurs minces caleçons de cotonnade,
précieusement posés à côté d’eux. Je sortais depuis peu de mois d’un
couvent rigide, et ce spectacle me confondait d’autant plus que, loin
d’être le moins du monde gênés par le passage du train dont les nombreux
voyageurs les regardaient, ces simples fils de la nature se levaient en
riant et étalaient complaisamment leurs formes avec des gestes dont
l’impudeur ne pouvait avoir d’égale que l’ignorance de ceux qui les
exécutaient.
Hélas! vingt années ont passé, et si la civilisation moderne est
parvenue à faire du Caire la rivale des plus belles villes de la
Riviera, il faut dire que rien n’a changé dans les habitudes rurales. La
même inconscience et les mêmes gestes obscènes se reproduisent chaque
jour encore au passage des grands rapides. Si les nombreux touristes
qui, chaque année, hivernent sur les bords du Nil, en éprouvent de la
gêne, ils doivent se tenir enfermés dans leurs wagons et ne point lever
les yeux.
Et ce n’est pas tout... Sur les bords du fleuve et des nombreux canaux
qui en dérivent, le nombre des baigneurs ne se compte pas, ces baigneurs
ignorent la gêne du vêtement exigé par les peuples civilisés. Ils se
baignent simplement dans leur nudité sombre, tranchant sur le fond clair
du paysage, et de loin, à les voir s’agiter dans l’eau bourbeuse avec
leurs grands bras maigres et leur tête rasée, on dirait de grands
coléoptères, flottant au ras des ondes, parmi les herbes de la rive.
Une des choses qui m’étonnèrent aussi dans ce voyage, ce fut la quantité
de pigeons rôtis, de petits pains, de salades et d’œufs durs, que nous
présentaient à chaque station des vendeurs indigènes. Les buffets des
gares étaient encore inconnus. Les marchands d’oranges et de fruits secs
ne chômaient guère, et, plus qu’eux tous, les petites marchandes d’eau
fraîche arrivaient à placer leur marchandise.
Elles accouraient minces et légères, au trot de leurs pieds nus, vêtues
de l’éternelle robe Fellaha teinte à l’indigo, leur frêle poitrine
découverte, un lambeau de voile tenant à peine à leurs jeunes fronts
bombés, mais traînant majestueusement dans la poussière. Les mains
au-dessus de la tête, elles tenaient la gargoulette, dont le goulot
laissait dépasser quelques feuilles de menthe ou d’oranger... Et de leur
voix stridente, on les entendait crier leur cri toujours le même:
--_Moïja! Moïja!..._[5]
[5] Eau, eau!...
Puis c’était encore les débitants de limonades, les pâtissiers
d’occasion offrant leurs _sémitt taza_[6] ou leur _pan di Spagna_,
gâteaux de miel saupoudrés de cumin, ou _sitôt-fait_ italiens, vendus
sous des noms pompeux... Et les voyageurs ajoutaient au spectacle déjà
si étrange. Ce n’était que longues robes de soie aux couleurs vives,
larges ceintures et vastes turbans. Les femmes, drapées dans leur
_habaras_ de taffetas noir, suivies de tout un peuple d’esclaves noires
et blanches, traînaient presque toutes un enfant par la main et
portaient d’innombrables paquets noués de façon barbare, dans de larges
mouchoirs bariolés. Des eunuques les précédaient, faisant écarter les
importuns sur leur passage et se faisant ouvrir d’office les portières
de wagons spéciaux, où, autoritaires et paternels à la fois, ils
entassaient tout le monde.
[6] Petits pains, saupoudrés de grains de mil.
Mais ce que je ne puis arriver à dire, c’est le tapage effroyable qui
accompagnait chaque acte, chaque geste de ces voyageurs. Une gare
égyptienne offre l’apparence d’un préau de maison de fous. Quand le
train repart, on est littéralement étourdi, il semble que l’on vienne
d’échapper à quelque effroyable catastrophe.
Notre première nuit d’hôtel au Caire comptera parmi les plus accidentées
de mon existence. Nous étions descendus dans un bon hôtel de second
ordre, les trois grands hôtels d’alors étant, pour l’époque, tout à fait
hors de prix pour notre bourse de jeune ménage. Mais l’hôtel d’Orient
comptait parmi les meilleurs... Nous n’étions pas au lit depuis un quart
d’heure que les insectes nauséabonds que je n’ose nommer nous en
chassèrent...
Nous dûmes passer la nuit, très douce d’ailleurs, sur la vérandah,
couchés tant bien que mal sur des fauteuils d’osier garnis de quelques
coussins. Vers deux heures, notre jeunesse ayant eu raison des
événements, nous dormions de tout notre cœur, quand notre pauvre Émilie
accourut les yeux fous, les vêtements en désordre, en poussant des cris
aigus.
Son voisin de chambre, un Grec, pris de boisson, avait enfoncé la porte
de communication et s’était rué sur elle comme une brute. La pauvre
fille tremblait si fort qu’il lui fallut un bon moment pour nous
expliquer la chose. Nous parvînmes à comprendre que n’ayant qu’un simple
chandelier de cuivre à sa portée, et retrouvant toute sa force de
paysanne cévenole, elle s’en était si bien servie, que le trop galant
Hellène avait le nez en bouillie et l’œil poché. Bientôt, tout l’hôtel
fut sur pied. Il nous fallut subir un long interrogatoire et, comme les
propriétaires étaient vaguement apparentés à l’assaillant, il s’en
fallut de bien peu que la pauvre fille, victime d’un si abominable
guet-apens, ne fût déclarée coupable pour avoir su se garder... Enfin
nous pûmes quitter cet affreux asile et tout de suite, mon mari nous
conduisit au quartier indigène.
C’était là-bas, derrière la vaste place d’Abdin, dans la vieille rue de
Darb-el-gamamiz, au cœur même de la ville musulmane. Il fallait, pour
s’y rendre, traverser d’innombrables labyrinthes parmi lesquels je me
dirige aujourd’hui sans aucune peine, mais pour l’instant, il me
semblait tout à fait impossible de pouvoir jamais arriver à m’y
reconnaître. Ce furent d’abord une suite d’échoppes avançant sur la
chaussée selon l’antique usage oriental et pourvues d’un plancher
surélevé formant divan et garni de tabourets, sur lesquels clients et
vendeurs s’asseyaient. Il n’y a pas au monde de démocratie plus réelle
que celle qui règne entre tous les membres de la grande famille
musulmane. En ce pays, régi pourtant par un système des plus autocrates,
tout le monde fraternise et les différences de castes n’existent presque
pas. Le médecin et l’avocat ne dédaigneront point de prendre place sur
les tréteaux du marchand de calicot ou du parfumeur. Le maître du lieu
reçoit, d’ailleurs, ses visiteurs avec une courtoisie parfaite et sait
offrir à propos le narghilé, la tasse de moka ou de thé, le sirop de
rose ou la limonade, selon le temps ou la saison. D’interminables
causeries s’établissent et l’heure, si longue en terre égyptienne, passe
en éternelles flâneries.
Ces visites fréquentes rendent la rue plus gaie et le magasin plus
accueillant; cependant, sur les trottoirs, les marchands ambulants
circulent, criant leurs denrées ou leurs objets de pacotille; les
petites charrettes de légumes ou de fruits s’installent au petit
bonheur. Tout cela passe, trotte, galope, hennit et piaffe sans
interruption, les hurlements sauvages de cochers interpellant les
piétons dominent tous les autres tapages.
--_Chmalak--Minack!--Aho réglack!_[7]
[7] Ta gauche! ta droite! (C’est-à-dire faites attention à votre
gauche ou à votre droite.) Parfois ils sont plus brefs encore et
disent simplement: _réglack_ (_ton pied!_).
Mais le passant n’en a cure et ne se dérange guère. Aussi les écrasés
comptent-ils pour une bonne part dans la liste des accidents journaliers
dans les villes égyptiennes.