XXIII

De qui l’homme spirituel peut juger.

Or, «l’homme spirituel juge de tout», et c’est ce que l’Écriture appelle

«avoir puissance sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les

animaux domestiques et sauvages, sur toute la terre, sur tout ce qui

rampe à sa surface». Et, cette puissance, il l’exerce par cette

intelligence qui le rend capable de pénétrer «ce qui est de l’Esprit de

Dieu»! «Déchu de la gloire, par défaut d’intelligence, n’est-il pas

descendu au rang des brutes, ne leur est-il pas devenu semblable[326]»?

[326] I Cor., II, 14; Ps. XLVIII, 13.

Et nous, mon Dieu, nous, enfants de la grâce dans votre Église, «nous,

votre ouvrage, créés dans les bonnes œuvres», nous sommes juges

spirituels, soit que nous ayons l’autorité selon l’esprit, soit que nous

obéissions spirituellement. «Vous avez fait l’homme mâle et femelle»; et

il en est ainsi dans la création de votre grâce, où cependant il n’y a

plus ni mâle ni femelle, suivant le sexe corporel; ni Juif ni Grec, ni

libre ni esclave. Et ces hommes de l’esprit, soit qu’ils commandent,

soit qu’ils obéissent, sont juges spirituels. Mais leur jugement ne

s’exerce pas sur les pensées spirituelles qui brillent au firmament. Il

ne leur appartient pas de prononcer sur une autorité si sublime; de

s’élever en juges de votre livre saint, lors même que des ombres y

voilent la lumière. Car nous lui devons la soumission de notre

intelligence, et une ferme assurance dans la rectitude et la vérité de

toute lettre close à nos yeux. L’homme, «même spirituel, et renouvelé

dans la connaissance de Dieu, selon l’image du Créateur», doit être

l’observateur, et non pas le juge de la loi.

Son jugement ne va pas non plus à discerner les hommes de l’esprit des

hommes de la chair, s’il ne les connaît par leurs œuvres, comme «l’arbre

se connaît par son fruit[327]». Votre regard seul les voit, mon Dieu;

vous les connaissez déjà, Seigneur, et vous les aviez déjà distingués;

vous les aviez appelés dans le secret de votre conseil, avant même de

créer le firmament.

[327] Matth., VII, 20.

Quoique spirituel, il ne juge pas non plus des générations turbulentes

du siècle. «Pourquoi jugerait-il ceux de dehors[328]», puisqu’il ignore

quels sont dans ce nombre les élus appelés à goûter un jour la douceur

de votre grâce, et les âmes prédestinées à demeurer dans l’éternelle

amertume de l’impiété?

[328] I Cor., V, 12.

Ainsi donc, en formant l’homme à votre image, vous ne lui avez donné

puissance ni sur les astres du ciel, ni sur le ciel secret, ni sur ce

jour, ni sur cette nuit, que vous avez nommés avant la création, ni sur

cette réunion des eaux qui s’appelle la mer; il n’a reçu puissance que

sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur tous les

animaux, sur toute la terre, sur tout ce qui rampe à sa surface.

Il juge, il approuve ou condamne ce qu’il trouve bien ou mal, et dans la

solennité du sacrement initiateur qui consacre à votre service ceux que

votre miséricorde a pêchés au fond des eaux et dans ce banquet sacré où

le mystique poisson, tiré du fond de l’abîme, est servi pour nourrir la

terre; et dans les discours, dans les paroles, oiseaux fidèles, qui

volent sous le firmament de l’autorité des saintes Écritures;

interprétations, expositions, discussions, controverses, bénédictions,

prières, que les lèvres prononcent en formules sonores, afin que le

peuple puisse répondre: ainsi soit-il! L’abîme du siècle, et la cécité

de cette chair qui n’a pas d’yeux pour voir les pensées, telle est la

cause de l’emploi des sons et du bruit dont on frappe les oreilles. Et

voilà comment ces oiseaux qui se multiplient sur la terre sont néanmoins

originaires des eaux.

L’homme spirituel juge encore, approuve ou condamne ce qu’il trouve bien

ou mal, dans les œuvres, dans les mœurs des fidèles; il juge des aumônes

comme des fruits de la terre; il juge de l’âme vivante qui sait, par la

charité, les jeûnes et les pieuses pensées, apprivoiser ses passions; il

juge de tout ce qui se produit par des effets sensibles; il est juge

enfin là où il a le pouvoir de corriger et de reprendre.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 273 / 306 题