Comment on peut entendre la création de la mer et de la terre.
Quelle main a rassemblé en un même corps ces eaux d’amertume? Elles
tendent toutes à une même fin: le bonheur du temps et de la terre,
malgré la diversité et l’agitation de leurs courants. Quel autre que
vous, Seigneur, a dit «aux eaux de se réunir en un même lieu»? Quel
autre que vous «a fait surgir la terre aride et altérée» de votre grâce?
Seigneur, «cette mer est à vous; elle est votre ouvrage; et cette terre
aride a été formée par vos mains[315]». Ce n’est point l’amertume des
volontés, mais la réunion des eaux, qui a reçu le nom de mer. Car vous
réprimez aussi les mauvaises passions des âmes; vous fixez les limites
qu’il leur est défendu de franchir, enceinte puissante où leurs flots se
brisent sur eux-mêmes; et vous formez ainsi la mer du monde, et vous la
gouvernez selon l’ordre de votre empire absolu sur toutes choses.
[315] Ps. XCIV, 5.
Mais ces âmes altérées de vous, présentes à vos regards, et séparées,
pour une autre fin, de l’orageuse société de la mer, elles sont la
Terre, que vous arrosez d’une eau mystérieuse et douce, «pour qu’elle
porte son fruit». Et cette terre fructifie, et docile au commandement du
Seigneur, son Dieu, notre âme germe des œuvres de miséricorde, «selon
son espèce», l’amour et le soulagement du prochain dans les nécessités
temporelles; et ces fruits conservent la semence qui doit reproduire
leur principe; car c’est du sentiment de notre misère que procède notre
compassion pour l’indigence, et nous porte à la soulager comme nous
voudrions l’être nous-mêmes dans une semblable détresse. Et il ne s’agit
pas seulement d’une germination légère, d’une assistance facile, mais de
cette végétation forte, de ce patronage héroïque de la charité, qui
étend ses rameaux fructueux pour soustraire aux bras du fort la faible
victime, en l’abritant sous l’ombrage vigoureux de la justice.