Vérités constantes, malgré la diversité des interprétations.
Taxerez-vous de fausseté ce que la vérité m’a dit d’une voix forte à
l’oreille du cœur; tout ce qu’elle m’a révélé de l’éternité du Créateur,
de l’immutabilité de sa substance et de sa sa volonté? Volonté sans
succession, une, pleine et constante; sans contradiction et sans
caprice, car le caprice, c’est le changement, et ce qui change n’est pas
éternel. Or, notre Dieu est l’éternité même. Démentirez-vous encore la
même voix, qui m’a dit: L’attente des choses à venir devient une vision
directe quand elles sont présentes. Sont-elles passées? cette vision
n’est plus que mémoire. Mais toute connaissance qui varie est muable; et
ce qui est muable n’est pas éternel. Or, notre Dieu est l’éternité même.
Je rassemble, je réunis ces vérités, et vois que ce n’est point une
survenance de volonté en Dieu qui a créé le monde, et que sa science ne
souffre rien d’éphémère.
Contradicteurs, qu’avez-vous à répondre? Ai-je avancé une
erreur?--Non.--Quoi donc? Est-ce une erreur de prétendre que toute
nature formée, que toute matière capable de forme, ne tiennent leur être
que de celui qui est la souveraine bonté, parce qu’il est le souverain
être? Non, dites-vous. Quoi donc? que niez-vous? serait-ce l’existence
d’une créature supérieure, dont le chaste amour embrasse si étroitement
le vrai Dieu, le Dieu de l’éternité, que, sans lui être coéternelle,
elle ne se détache jamais de lui pour tomber dans le torrent des jours,
et se repose dans la contemplation de son unique vérité? Aimé de cette
heureuse créature, de tout l’amour que vous exigez, ô Dieu, vous vous
montrez à elle, et vous lui suffisez, et elle ne se détourne jamais de
vous, pas même pour se tourner vers soi. Voilà cette maison de Dieu, qui
n’est faite d’aucun élément emprunté à la terre ou aux cieux corporels;
demeure spirituelle; admise à la jouissance de votre éternité, parce
qu’elle demeure dans une pureté éternelle. Vous l’avez fondée à jamais;
tel est votre ordre, et il ne passe point. Et cependant elle ne vous est
point coéternelle; elle a commencé, car elle a été créée. Nous ne
trouvons pas, il est vrai, de temps avant elle, selon cette parole: «La
sagesse a été créée la première[282]»; non pas cette Sagesse dont vous
êtes le père, ô mon Dieu, égale et coéternelle à vous-même, par qui
toutes choses ont été créées; principes en qui vous avez fait le ciel et
la terre; mais cette Sagesse, créature, substance intelligente, lumière
par la contemplation de votre lumière; car, toute créature qu’elle est,
elle porte aussi le nom de Sagesse; mais la lumière illuminante diffère
de la lumière illuminée; la Sagesse créatrice, de la Sagesse créée;
comme la Justice justifiante, de la Justice opérée par la justification.
Ne sommes-nous pas appelés aussi votre Justice? L’un de vos serviteurs
n’a-t-il pas dit: «Afin que nous soyons la Justice de Dieu en lui[283]»?
Il est donc une Sagesse créée la première; et cette Sagesse n’est autre
chose que ces essences intelligentes, membres de votre Ville Sainte,
notre mère, qui est en haut, libre, éternelle dans les cieux; et quels
cieux, sinon ces cieux sublimes, vos hymnes vivantes, ce ciel des cieux
qui est à vous?
[282] Eccl., I, 4.
[283] II Cor., V, 21.
Sans doute, nous ne trouvons pas de temps qui précède cette Sagesse.
Créée la première, elle devance la création du temps; mais avant elle
préexiste l’éternité du Créateur dont elle tire sa naissance, non pas
selon le temps, qui n’était pas encore, mais suivant sa condition d’être
créé. Elle procède donc de vous, ô mon Dieu! toutefois bien différente
de vous, loin d’être vous-même. Il est vrai que, ni avant elle, ni en
elle, nous ne trouvons aucun temps; que, demeurant toujours devant votre
face, sans défaillance, sans infidélité, cette constance l’élève
au-dessus du changement; mais sa nature, qui le comporte, ne serait plus
qu’une froide nuit, si son amour ne trouvait dans l’intimité de votre
union un éternel midi de lumière et de chaleur.
Rayonnante demeure, palais resplendissant, «oh! que ta beauté m’est
chère, résidence de la gloire de mon Dieu[284]», sublime ouvrier qui
réside dans son ouvrage! combien je soupire vers toi du fond de ce
lointain exil, et je conjure ton Créateur de me posséder aussi, de me
posséder en toi! car ce créateur est le mien. Je me suis égaré comme une
brebis perdue; mais je compte sur les épaules du bon Pasteur, ton divin
architecte, pour être reporté dans ton enceinte.
[284] Ps. XXV, 8.
Que répondez-vous maintenant, contradicteurs à qui je parlais, vous qui
pourtant reconnaissez Moïse pour un fidèle serviteur de Dieu, et ses
livres pour les oracles du Saint-Esprit? Dites, n’est-ce pas là cette
maison de Dieu qui, sans lui être coéternelle, a néanmoins son éternité
propre dans les cieux? Vainement vous cherchez en elle la vicissitude et
le temps, vous ne les trouverez jamais; n’est-elle pas exaltée au-dessus
de toute étendue fugitive, la créature qui puise sa félicité dans une
permanente union avec Dieu? Oui, sans doute. Eh bien! que trouvez-vous
donc à reprendre dans toutes ces vérités que le cri de mon cœur a fait
remonter vers mon Dieu, quand je prêtais l’oreille intérieure à la voix
de ses louanges? Dites, où est donc l’erreur? Est-ce dans cette opinion
que la matière était informe; que, là où la forme n’est pas, l’ordre ne
saurait être; que l’absence de l’ordre faisait l’absence du temps, et
qu’il n’y avait pourtant là qu’un presque néant, qui, doué toutefois
d’une sorte d’être, ne le pouvait tenir que du principe de tout être et
de toute existence? C’est ce que nous accordons encore, dites-vous.