Matière primitive faite de rien.
Mais ce ciel du ciel est à vous, Seigneur; et cette terre, que vous avez
donnée aux enfants des hommes pour la voir et la toucher, n’était pas
alors telle que nos yeux la voient, et que notre main la touche; elle
était invisible et informe, abîme que nulle lumière ne dominait. «Les
ténèbres étaient répandues sur l’abîme», c’est-à-dire nuit plus profonde
qu’au plus profond de l’abîme aujourd’hui. Car cet abîme des eaux,
visible maintenant, reçoit dans ses gouffres mêmes un certain degré de
lumière sensible aux poissons et aux êtres animés qui rampent dans son
sein. Mais tout cet abîme primitif était presque un néant dans cette
entière absence de la forme. Toutefois, il était déjà quelque chose qui
pût la recevoir. Ainsi donc vous formez le monde d’une matière informe,
convertie par vous de rien en un presque rien, dont vous faites sortir
ces chefs-d’œuvre qu’admirent les enfants des hommes.
Chose admirable, en effet, que ce ciel corporel, ce firmament étendu
entre les eaux et les eaux, œuvre du second jour qui suivit la naissance
de la lumière; création d’un mot: «Qu’il soit! et il fut[278]»;
firmament nommé par vous ciel, mais ciel de cette terre, de cette mer
que vous fîtes le troisième jour, en douant d’une forme visible cette
matière informe que vous aviez créée avant tous les jours. Un ciel était
déjà, qui les avait précédés; mais c’était le ciel de nos cieux: car,
dans le principe, vous créâtes le ciel et la terre. Pour cette terre dès
lors créée, ce n’était qu’une matière informe, puisqu’elle était
invisible, sans ordre, abîme ténébreux. C’est de cette terre obscure,
inordonnée, de cette informité, de ce presque rien, que vous deviez
produire tous les êtres par qui subsiste ce monde instable et changeant.
Et c’est en ce monde que commence à paraître la mutabilité qui nous
donne le sentiment et la mesure des temps; car ils naissent de la
succession des choses, de la vicissitude et de l’altération des formes
dont l’origine est cette matière primitive, cette terre invisible.
[278] Gen., VI, 7.