XXIII

Nature du temps.

J’ai entendu dire à un savant que le temps, c’est le mouvement du

soleil, de la lune et des astres; je ne suis pas de cet avis; car,

pourquoi le mouvement de tout autre corps ne serait-il pas le temps?

Quoi! le cours des astres demeurant suspendu, si la roue d’un potier

continuait à tourner, n’y aurait-il plus de temps pour mesurer ses

tours? Ne nous serait-il plus possible d’exprimer l’égalité de leurs

intervalles ou la différence de leurs mouvements, si les vitesses sont

différentes? Et en énonçant ces rapports, ne serait-ce pas dans le temps

que nous parlerions? N’y aurait-il dans nos paroles ni longues, ni

brèves? Et comment les reconnaître, sinon à l’inégale durée de leur son?

O Dieu! accordez à l’homme de trouver en un point la lumière qui lui

découvre toute grandeur et toute petitesse!

Il est, je le sais, «des astres et des flambeaux célestes qui mesurent

les saisons, les temps, les années et les jours[269]». C’est une vérité,

et je ne prétendrais jamais que le mouvement de cette roue du potier fût

notre jour, sans lui refuser toutefois d’être un temps, n’en déplaise à

ce philosophe. Ce que je veux savoir, moi, c’est la puissance et la

nature du temps, qui nous sert de mesure aux mouvements des corps, et

nous permet de dire, par exemple: Tel mouvement dure une fois plus que

tel autre; car, enfin, le jour n’est pas seulement la présence rapide du

soleil sur l’horizon, mais encore le cercle qu’il décrit de l’orient à

l’orient, et qui règle le nombre des jours écoulés, les nuits mêmes

comprises, dont le compte n’est jamais séparé. Ainsi, le jour n’étant

accompli que par le mouvement du soleil et sa révolution d’orient en

orient, est-ce le mouvement, est-ce la durée du mouvement, est-ce l’un

et l’autre ensemble qui forment le jour? Est-ce le mouvement? Alors, une

heure serait le jour, si cet espace de temps suffisait au soleil pour

achever sa carrière. Est-ce le jour entier? Alors il n’y aurait point de

jour si, d’un lever à l’autre, il ne s’écoulait pas plus d’une heure, et

s’il fallait vingt-quatre révolutions solaires pour former le jour.

Est-ce à la fois le mouvement et le temps? Alors le soleil accomplirait

son tour en une heure, et, supposé qu’il s’arrêtât, le même intervalle

que sa course mesure d’un matin à l’autre se serait écoulé, qu’il n’y

aurait pas eu de véritable jour.

[269] Gen., I, 14.

Ainsi, je ne me demande plus, qu’est-ce qu’on nomme le jour, mais

qu’est-ce que le temps: ce temps, mesure du mouvement solaire, que nous

dirions moindre de moitié, si douze heures avaient suffi au parcours de

l’espace accoutumé? En comparant cette différence de temps, ne

dirions-nous pas que l’un est double de l’autre, lors même que la course

du soleil d’orient en orient serait tantôt plus longue, tantôt plus

courte de moitié? Qu’on ne vienne donc plus me dire: Le temps, c’est le

mouvement des corps célestes. Quand le soleil s’arrêta à la prière d’un

homme, pour lui laisser le loisir d’achever sa victoire, le temps

s’arrêta-t-il avec le soleil, et n’est-ce point dans l’espace de temps

nécessaire que le combat se continua et finit? Je vois donc enfin que le

temps est une sorte d’étendue. Mais n’est-ce pas une illusion? suis-je

bien certain de le voir? O vérité, ô lumière! éclairez-moi.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 214 / 306 题