Nature du temps.
J’ai entendu dire à un savant que le temps, c’est le mouvement du
soleil, de la lune et des astres; je ne suis pas de cet avis; car,
pourquoi le mouvement de tout autre corps ne serait-il pas le temps?
Quoi! le cours des astres demeurant suspendu, si la roue d’un potier
continuait à tourner, n’y aurait-il plus de temps pour mesurer ses
tours? Ne nous serait-il plus possible d’exprimer l’égalité de leurs
intervalles ou la différence de leurs mouvements, si les vitesses sont
différentes? Et en énonçant ces rapports, ne serait-ce pas dans le temps
que nous parlerions? N’y aurait-il dans nos paroles ni longues, ni
brèves? Et comment les reconnaître, sinon à l’inégale durée de leur son?
O Dieu! accordez à l’homme de trouver en un point la lumière qui lui
découvre toute grandeur et toute petitesse!
Il est, je le sais, «des astres et des flambeaux célestes qui mesurent
les saisons, les temps, les années et les jours[269]». C’est une vérité,
et je ne prétendrais jamais que le mouvement de cette roue du potier fût
notre jour, sans lui refuser toutefois d’être un temps, n’en déplaise à
ce philosophe. Ce que je veux savoir, moi, c’est la puissance et la
nature du temps, qui nous sert de mesure aux mouvements des corps, et
nous permet de dire, par exemple: Tel mouvement dure une fois plus que
tel autre; car, enfin, le jour n’est pas seulement la présence rapide du
soleil sur l’horizon, mais encore le cercle qu’il décrit de l’orient à
l’orient, et qui règle le nombre des jours écoulés, les nuits mêmes
comprises, dont le compte n’est jamais séparé. Ainsi, le jour n’étant
accompli que par le mouvement du soleil et sa révolution d’orient en
orient, est-ce le mouvement, est-ce la durée du mouvement, est-ce l’un
et l’autre ensemble qui forment le jour? Est-ce le mouvement? Alors, une
heure serait le jour, si cet espace de temps suffisait au soleil pour
achever sa carrière. Est-ce le jour entier? Alors il n’y aurait point de
jour si, d’un lever à l’autre, il ne s’écoulait pas plus d’une heure, et
s’il fallait vingt-quatre révolutions solaires pour former le jour.
Est-ce à la fois le mouvement et le temps? Alors le soleil accomplirait
son tour en une heure, et, supposé qu’il s’arrêtât, le même intervalle
que sa course mesure d’un matin à l’autre se serait écoulé, qu’il n’y
aurait pas eu de véritable jour.
[269] Gen., I, 14.
Ainsi, je ne me demande plus, qu’est-ce qu’on nomme le jour, mais
qu’est-ce que le temps: ce temps, mesure du mouvement solaire, que nous
dirions moindre de moitié, si douze heures avaient suffi au parcours de
l’espace accoutumé? En comparant cette différence de temps, ne
dirions-nous pas que l’un est double de l’autre, lors même que la course
du soleil d’orient en orient serait tantôt plus longue, tantôt plus
courte de moitié? Qu’on ne vienne donc plus me dire: Le temps, c’est le
mouvement des corps célestes. Quand le soleil s’arrêta à la prière d’un
homme, pour lui laisser le loisir d’achever sa victoire, le temps
s’arrêta-t-il avec le soleil, et n’est-ce point dans l’espace de temps
nécessaire que le combat se continua et finit? Je vois donc enfin que le
temps est une sorte d’étendue. Mais n’est-ce pas une illusion? suis-je
bien certain de le voir? O vérité, ô lumière! éclairez-moi.