Disposition de son âme touchant le blâme et la louange.
Voilà les tentations dont nous sommes assaillis, Seigneur, chaque jour,
sans relâche. Chaque jour la langue humaine est la fournaise de notre
épreuve. C’est encore ici que vous nous commandez la continence.
Donnez-moi ce que vous m’ordonnez; ordonnez-moi ce qu’il vous plaît.
Vous savez ici les gémissements que mon cœur exhale, et les torrents de
larmes que roulent mes yeux. Inhabile à discerner jusqu’à quel point je
suis allégé de ce fardeau de corruption, je tremble pour mes maux
secrets, connus de votre regard, et que le mien ignore.
Les autres tentations me laissent toujours quelque moyen de m’examiner,
celle-ci presque jamais; car pour les voluptés charnelles, pour les
convoitises de la vaine science, je vois l’empire que j’ai gagné sur mon
esprit, par la privation volontaire ou l’absence de ces impressions. Et
je m’interroge alors, en mesurant le degré de vide que j’éprouve. Quant
à la richesse, que l’on ne poursuit que pour satisfaire l’une de ces
trois concupiscences ou toutes ensemble, l’esprit se trouve-t-il dans
l’impossibilité de deviner s’il la méprise en la possédant, qu’il la
congédie pour s’éprouver.
Est-ce à dire que, pour nous assurer de notre force à supporter le jeûne
de la louange, il faille vivre mal, et en venir à un tel cynisme, que
personne ne puisse nous connaître sans horreur? Qui pourrait penser ou
dire pareille extravagance? Que si la louange est la compagne ordinaire
et obligée d’une vie exemplaire et des bonnes œuvres, il ne faut pas
plus renoncer à la vertu qu’à son cortège. Mais ce n’est que la
privation seule qui me donne la mesure de mon impatience ou de ma
résignation.
Que vais-je donc ici vous confesser, Seigneur? Eh bien! je vous dirai
que je me plais à la louange, mais encore plus à la vérité qu’à la
louange. Car s’il m’était donné de choisir la louange des hommes pour
salaire d’erreur ou de démence, ou leur blâme pour prix de mon
inébranlable attachement à la vérité, mon choix ne serait pas douteux.
Je voudrais bien, toutefois, que le suffrage des lèvres d’autrui
n’ajoutât rien à la joie que je ressens de ce peu de bien qui est en
moi. Mais, je l’avoue, le bon témoignage l’augmente et le blâme la
diminue. Et quand cette affliction d’esprit me trouble, il me vient une
excuse; ce qu’elle vaut, vous le savez, mon Dieu; pour moi, elle me
laisse dans le doute. Or, vous ne nous avez pas seulement ordonné la
continence qui enseigne ce dont notre amour doit s’abstenir, mais encore
la justice qui lui montre où il se doit diriger; et vous nous commandez
d’unir à votre amour celui du prochain. Il me semble donc que c’est
l’avancement de l’un de mes frères que j’aime ou que j’espère, quand je
me plais aux louanges intelligentes qu’il donne, et que c’est encore
pour lui que je m’afflige quand je l’entends prononcer un blâme ignorant
ou injuste.
Quelquefois même je m’attriste des témoignages flatteurs que l’on me
rend, soit que l’on approuve en moi ce qui me déplaît de moi-même, soit
que l’on estime au delà de leur valeur des avantages secondaires. Eh!
que sais-je? Ce sentiment ne vient-il pas de ma répugnance aux éloges en
désaccord avec l’opinion que j’ai de moi? Non qu’alors je sois touché de
l’intérêt du prochain; mais c’est que le bien que j’aime en moi m’est
encore plus agréable quand je ne suis pas seul à l’aimer. Et, en effet,
est-ce donc me louer que de contredire mes sentiments sur moi, en louant
ce qui me déplaît, en exaltant des qualités indifférentes?
Suis-je donc ici un mystère pour moi-même? Mais ne vois-je pas en vous,
ô Vérité, que l’intérêt seul du prochain doit me rendre sensible à la
louange? Est-ce ainsi que je suis? je l’ignore. Et en cela, je vous
connais mieux que moi-même. Oh! révélez-moi à moi, mon Dieu; que je
signale aux prières de mes frères les secrètes blessures de mon âme.
Encore un retour sur moi: je veux me sonder plus à fond. Si la seule
utilité du prochain me fait agréer la louange, d’où vient que le blâme
jeté à un autre m’intéresse moins que celui qui me touche? Pourquoi
suis-je plus vivement blessé du trait qui m’atteint, que de celui dont
une même injustice frappe un frère en ma présence? Est-ce encore là un
secret qui m’échappe? Et que n’ai-je déjà pris mon parti de me tromper
moi-même, et de trahir devant vous la vérité et de cœur et de bouche!
Éloignez de moi, Seigneur, cette folie, de peur que mes paroles ne
soient pour moi «l’huile qui parfume la tête du pécheur[249]»; «je suis
pauvre et dénué[250]», et tout ce que j’ai de mieux, c’est cette
déplaisance de moi-même attestée par le gémissement intérieur, et qui ne
se lassera de poursuivre votre miséricorde, que vous n’ayez soulagé mes
défaillances, en consommant ma régénération dans la paix ignorée de
l’œil superbe.
[249] Ps. CXL, 5.
[250] Ps. CVIII, 22.