XXXVI

Orgueil.

Et vous savez à quel point vous m’avez changé, me guérissant d’abord de

la passion de la vengeance, «pour devenir secourable à mes autres

iniquités, dissiper toutes mes langueurs, racheter ma vie de la

corruption, pour me donner la couronne de grâce et de miséricorde, et

prodiguer vos biens à la merci de mes désirs[246]». Vous m’avez inspiré

votre crainte, qui éteint l’orgueil, et vous avez apprivoisé ma tête à

votre joug. Et je le porte aujourd’hui, «et ce fardeau m’est doux»; vous

me l’aviez promis, vous tenez votre promesse; et il était en effet

léger, à mon insu, quand je craignais de m’y soumettre.

[246] Ps. CIII, 3, 5.

Mais dites-moi, Seigneur, seul dominateur exempt d’orgueil, parce que

vous êtes le seul maître véritable, et qui n’en connaît point d’autre,

dites-moi, suis-je délivré, ou pourrai-je l’être jamais dans cette vie,

de cette dernière tentation de vouloir être craint et aimé des hommes,

sans autre raison que le désir d’une joie qui n’est pas vraie? Cette vie

n’est que misère, et c’est une honte que cette vanité: elle ôte à notre

amour pour vous sa rectitude; à notre crainte sa pureté. Aussi, vous

répandez sur les humbles la grâce que vous refusez aux superbes; vous

tonnez sur les ambitions du siècle, et les fondements des montagnes

tremblent.

Or, comme l’intérêt de la société humaine y fait un devoir de l’amour et

de la crainte, l’ennemi de notre véritable félicité nous presse, et par

tous les pièges qu’il sème sous nos pas, il nous crie: Courage, courage!

Il veut que notre avidité à recueillir nous laisse surprendre; il veut

que nos joies se déplacent et quittent votre vérité pour se fixer au

mensonge des hommes; il veut que nous prenions plaisir à nous faire

aimer et craindre, non pour vous, mais au lieu de vous. Et nous rendant

semblables à lui-même, il veut nous gagner, non pas à l’union de la

charité, mais au partage de son supplice, lui qui «a mis son trône sur

l’aquilon[247]», afin que vos coupables et difformes imitateurs tombent

dans ses fers ténébreux et glacés.

[247] Isai., XIV, 15.

Mais nous, Seigneur, «nous sommes votre petit troupeau[248]»; nous

voilà; prenez votre houlette. Étendez vos ailes sur nous; que leur ombre

soit notre asile. Soyez notre gloire; que l’on ne nous aime que pour

vous; que votre Verbe seul se fasse craindre en nous. Celui qui veut

être loué des hommes, malgré votre blâme, ne trouvera pas d’homme pour

le défendre à votre tribunal, ni pour le soustraire à votre arrêt. Et il

ne s’agit point d’un pécheur flatté dans les mauvais instincts de son

âme, ni d’un impie dont on bénit l’iniquité, mais d’un homme loué pour

quelque grâce reçue de vous; s’il jouit plutôt de la louange que de

cette faveur divine qui en est l’objet, votre blâme accompagne ces

louanges; et celui qui les donne vaut mieux que celui qui les reçoit;

l’un aime dans l’homme le don de Dieu, l’autre préfère au don de Dieu

celui de l’homme.

[248] Luc, XII, 32.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 186 / 306 题