Orgueil.
Et vous savez à quel point vous m’avez changé, me guérissant d’abord de
la passion de la vengeance, «pour devenir secourable à mes autres
iniquités, dissiper toutes mes langueurs, racheter ma vie de la
corruption, pour me donner la couronne de grâce et de miséricorde, et
prodiguer vos biens à la merci de mes désirs[246]». Vous m’avez inspiré
votre crainte, qui éteint l’orgueil, et vous avez apprivoisé ma tête à
votre joug. Et je le porte aujourd’hui, «et ce fardeau m’est doux»; vous
me l’aviez promis, vous tenez votre promesse; et il était en effet
léger, à mon insu, quand je craignais de m’y soumettre.
[246] Ps. CIII, 3, 5.
Mais dites-moi, Seigneur, seul dominateur exempt d’orgueil, parce que
vous êtes le seul maître véritable, et qui n’en connaît point d’autre,
dites-moi, suis-je délivré, ou pourrai-je l’être jamais dans cette vie,
de cette dernière tentation de vouloir être craint et aimé des hommes,
sans autre raison que le désir d’une joie qui n’est pas vraie? Cette vie
n’est que misère, et c’est une honte que cette vanité: elle ôte à notre
amour pour vous sa rectitude; à notre crainte sa pureté. Aussi, vous
répandez sur les humbles la grâce que vous refusez aux superbes; vous
tonnez sur les ambitions du siècle, et les fondements des montagnes
tremblent.
Or, comme l’intérêt de la société humaine y fait un devoir de l’amour et
de la crainte, l’ennemi de notre véritable félicité nous presse, et par
tous les pièges qu’il sème sous nos pas, il nous crie: Courage, courage!
Il veut que notre avidité à recueillir nous laisse surprendre; il veut
que nos joies se déplacent et quittent votre vérité pour se fixer au
mensonge des hommes; il veut que nous prenions plaisir à nous faire
aimer et craindre, non pour vous, mais au lieu de vous. Et nous rendant
semblables à lui-même, il veut nous gagner, non pas à l’union de la
charité, mais au partage de son supplice, lui qui «a mis son trône sur
l’aquilon[247]», afin que vos coupables et difformes imitateurs tombent
dans ses fers ténébreux et glacés.
[247] Isai., XIV, 15.
Mais nous, Seigneur, «nous sommes votre petit troupeau[248]»; nous
voilà; prenez votre houlette. Étendez vos ailes sur nous; que leur ombre
soit notre asile. Soyez notre gloire; que l’on ne nous aime que pour
vous; que votre Verbe seul se fasse craindre en nous. Celui qui veut
être loué des hommes, malgré votre blâme, ne trouvera pas d’homme pour
le défendre à votre tribunal, ni pour le soustraire à votre arrêt. Et il
ne s’agit point d’un pécheur flatté dans les mauvais instincts de son
âme, ni d’un impie dont on bénit l’iniquité, mais d’un homme loué pour
quelque grâce reçue de vous; s’il jouit plutôt de la louange que de
cette faveur divine qui en est l’objet, votre blâme accompagne ces
louanges; et celui qui les donne vaut mieux que celui qui les reçoit;
l’un aime dans l’homme le don de Dieu, l’autre préfère au don de Dieu
celui de l’homme.
[248] Luc, XII, 32.