La mémoire se souvient de l’oubli.
Mais quoi! Lorsque je nomme l’oubli, je reconnais ce que je nomme; et
comment le reconnaîtrais-je, si je ne m’en souvenais? Et je ne parle pas
du son de ce mot, je parle de l’objet dont il est le signe, qu’il me
serait impossible de reconnaître si la signification du son m’était
échappée. Ainsi, quand il me souvient de la mémoire, c’est par elle-même
qu’elle se représente à elle-même; quand il me souvient de l’oubli,
oubliance et mémoire viennent aussitôt à moi; mémoire, qui me fait
souvenir; oubliance, dont je me souviens.
Mais qu’est-ce que l’oubli, sinon une absence de mémoire? Comment donc
est-il présent, pour que je me souvienne de lui, lui dont la présence
m’interdit le souvenir? Or, s’il est vrai que, pour se rappeler, la
mémoire doive retenir, et que faute de se rappeler l’oubli, il soit
impossible de reconnaître la signification de ce mot, il suit que la
mémoire retient l’oubli. La cause de l’oubli fait donc comparaître en
nous la cause de nos oubliances? N’en faut-il pas inférer que ce n’est
point par elle-même, mais par image, qu’elle revient à la mémoire? Que,
si elle était présente elle-même, elle ne nous ferait pas souvenir, mais
oublier.
Qui pourra pénétrer, qui pourra comprendre ces phénomènes? J’y succombe,
Seigneur, et c’est sous moi que je succombe. Et me voilà pour moi-même
un sol ingrat, qui rit de ma peine et boit mes sueurs. Et je ne sonde
pas maintenant la profondeur des voûtes célestes, je ne mesure pas les
distances des astres, je ne recherche pas la loi de l’équilibre
terrestre; non, c’est dans ma mémoire qui n’est que moi, c’est dans mon
esprit qui n’est que moi que je me perds. Que tout ce que je ne suis pas
soit loin de moi, rien d’étonnant; mais quoi de plus près de moi que
moi-même? Et voilà que je ne puis comprendre la puissance de ma mémoire,
moi qui, sans elle, ne pourrais pas même me nommer!
Je me souviens donc de l’oubli j’en suis certain; et comment
l’expliquer? Dirai-je que dans ma mémoire ne réside pas ce dont je me
souviens? Dirai-je que l’oubli n’y réside que pour m’empêcher d’oublier?
Égale absurdité. Dirai-je encore que ma mémoire ne conserve que l’image
de l’oubli, et non l’oubli même? Le puis-je, s’il est nécessaire que
l’impression de l’image dans la mémoire soit devancée par la présence de
l’objet même dont se détache l’image? C’est ainsi que je me souviens de
Carthage, et des lieux que j’ai parcourus, et des visages que j’ai vus,
et de tous les rapports que m’ont transmis les sens: ainsi de la
douleur, ainsi de la santé. Ces réalités étaient là quand ma mémoire
s’empara de leur image, et me la réfléchit en leur présence, pour les
reproduire, absentes, à mon souvenir.
Que si l’oubli demeure dans ma mémoire, non par lui-même, mais en image,
il a donc fallu sa présence pour que son image lui fût dérobée? Et s’il
était présent, comment a-t-il pu graver son image là où sa présence
efface toute empreinte? Et pourtant, si incompréhensible et inexplicable
que soit ce mystère, je suis certain de me souvenir de l’oubli, ce
meurtrier du souvenir.