Pourquoi les conversions célèbres doivent inspirer une joie plus vive.
Agissez, Seigneur, faites; réveillez-nous, rappelez-nous; embrasez et
ravissez; soyez flamme et douceur; aimons, courons. Combien reviennent à
vous d’un enfer d’aveuglement plus profond que Victorinus, et
s’approchent et reçoivent le rayon de votre lumière! Et ils ne le
reçoivent qu’avec le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Mais, moins
connus du monde, la joie de leur retour est moins vive, même en ceux qui
les connaissent. La joie générale est individuellement plus féconde; le
feu gagne au contact, et la flamme s’élance. Et puis, les hommes connus
de plusieurs autorisent et devancent de plus nombreuses conversions.
C’est pourquoi leurs prédécesseurs mêmes se livrent à cette joie de
prosélytisme qui en prévoit de nouvelles.
Car, loin de ma pensée que, sous votre tente, le riche ait la préséance
sur le pauvre et le puissant sur le faible, «puisque vous avez fait
choix des plus faibles pour confondre les forts, et des objets du monde
les plus vils et les plus méprisables, et de ce qui est comme n’étant
pas, pour anéantir ce qui est[166]». Et cependant le moindre de vos
apôtres, dont la voix a fait entendre cet oracle de votre sagesse,
vainqueur de l’orgueil du proconsul Paul, qu’il fit passer sous le joug
de douceur de votre Christ et enrôla sous les drapeaux du plus grand des
rois, cet apôtre «de Saul, voulut s’appeler Paul[167]» en souvenir de
cet éclatant triomphe. Car l’ennemi est plus glorieusement vaincu dans
celui qu’il possède avec plus d’empire et par qui il en possède
plusieurs. Il tient les grands par l’orgueil de leur renommée, et le
vulgaire par l’autorité de leurs exemples.
[166] Cor., I, 27, 28.
[167] Act., XII, 7, 12.
Or, plus on aimait à se figurer le cœur de Victorinus comme une
citadelle inexpugnable où Satan s’était renfermé, et sa langue comme un
dard fort et acéré, dont il avait tué tant d’âmes, plus l’enthousiasme
de vos enfants dut éclater en voyant «le fort enchaîné par notre Roi»:
ses vases conquis, «purifiés, consacrés à votre culte, et devenus les
instruments du Seigneur pour toute bonne œuvre[168]».
[168] Matth., XII, 29; II Tim., II, 21.
V
Tyrannie de l’habitude.
L’homme de Dieu m’avait fait ce récit de Victorinus, et je brûlais déjà
de l’imiter. Telle avait été l’intention de Simplicianus. Et quand il
ajouta qu’au temps de l’empereur Julien, où un édit défendit aux
chrétiens d’enseigner les lettres et l’art oratoire, Victorinus s’était
empressé d’obéir à cette loi, désertant l’école de faconde plutôt que
votre Verbe, «qui donne l’éloquence à la langue de l’enfant[169]», il ne
me parut pas moins heureux que fort d’avoir trouvé tant de loisir pour
vous.
[169] Sap., X, 21.
C’est après un tel loisir que je soupirais, non plus dans les liens
étrangers, mais dans les fers de ma volonté. Le démon tenait dans sa
main mon vouloir, et il m’en avait fait une chaîne, et il m’en avait
lié. Car la volonté pervertie fait la passion; l’asservissement à la
passion fait la coutume; le défaut de résistance à la coutume fait la
nécessité. Et ces nœuds d’iniquité étaient comme les anneaux de cette
chaîne dont m’enlaçait le plus dur esclavage. Cette volonté nouvelle qui
se levait en moi de vous servir sans intérêt, de jouir de vous, mon
Dieu, seule joie véritable, cette volonté était trop faible pour vaincre
la force invétérée de l’autre. Ainsi deux volontés en moi, une vieille,
une nouvelle, l’une charnelle, l’autre spirituelle, étaient aux prises,
et cette lutte déchirait mon âme.
Ainsi ma propre expérience me donnait l’intelligence de ces paroles: «La
chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair[170]». De
part et d’autre, c’était toujours moi; mais il avait plus de moi dans ce
que j’aimais que dans ce que je haïssais en moi. Là, en effet, il n’y
avait déjà presque plus de moi, car je le souffrais plutôt contre mon
gré que je ne le faisais volontairement. Et cependant la coutume s’était
par moi aguerrie contre moi, puisque ma volonté m’avait amené où je ne
voulais pas. Et de quel droit eussé-je protesté contre le juste
châtiment inséparable de mon péché?
[170] Galat., V, 17.
Et je n’avais plus alors cette excuse accoutumée, qui me permettait de
rejeter mes lenteurs à vous servir en méprisant le siècle, sur les
incertitudes de mon esprit, car déjà pour moi la vérité était manifeste;
mais, toujours engagé à la terre, je refusais d’entrer à votre solde, et
je craignais autant la délivrance des obstacles qu’il en faut craindre
l’esclavage.
Ainsi, le fardeau du siècle pesait sur moi comme le doux accablement du
sommeil; et les méditations que j’élevais vers vous ressemblaient aux
efforts d’un homme qui veut s’éveiller, et vaincu par la profondeur de
son assoupissement, y replonge. Et il n’est personne qui veuille dormir
toujours, et la raison, d’un commun accord, préfère la veille; mais
souvent on hésite à secouer le joug qui engourdit les membres, et
l’ennui cède au charme plus doux que l’on y trouve, quoique l’heure du
lever soit venue. Ainsi je ne doutais pas qu’il ne valût mieux me livrer
à votre amour que de m’abandonner à ma passion. Le premier parti me
plaisait, il était vainqueur; je goûtais l’autre, et j’étais vaincu. Et
je ne savais que répondre à votre parole: «Lève-toi, toi qui dors!
lève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera[171]»! Et vous
m’entouriez d’évidents témoignages; et convaincu de la vérité, je
n’avais à vous opposer que ces paroles de lenteur et de somnolence: Tout
à l’heure! encore un instant! laissez-moi un peu! Mais ce tout à l’heure
devenait jamais; ce laissez-moi un peu durait toujours.
[171] Ephes., V, 14.
Vainement je me plaisais en votre loi, selon l’homme intérieur,
puisqu’une autre loi luttait dans ma chair contre la loi de mon esprit,
et m’entraînait captif de la loi du péché, incarnée dans mes membres.
Car la loi du péché, c’est la violence de la coutume qui entraîne
l’esprit et le retient contre son gré, mais non contre la justice,
puisqu’il s’est volontairement asservi. Malheureux homme! qui me
délivrera du corps de cette mort, sinon votre grâce par Jésus-Christ
Notre-Seigneur?