D’où vient que l’on ressent tant de joie de la conversion des pécheurs.
Dieu de bonté, que se passe-t-il dans l’homme pour qu’il ressente plus
de joie du salut d’une âme désespérée et de sa délivrance d’un plus
grand péril, que s’il eût toujours bien espéré d’elle, ou que le péril
eût été moins grand? Mais vous aussi, Père des miséricordes, «vous vous
réjouissez plus d’un seul pénitent que de quatre-vingt-dix-neuf justes
qui n’ont pas besoin de pénitence». Et nous, c’est avec une consolante
émotion que nous apprenons que le bon pasteur rapporte sur ses épaules,
à la joie des anges, la brebis égarée, et que la drachme est rendue à
votre trésor par la femme qui l’a retrouvée, et dont les voisines
partagent le contentement. Et les solennelles réjouissances de votre
maison font rouler des larmes dans les yeux qui ont lu que «votre Fils
était mort, et qu’il est ressuscité, qu’il était perdu, et qu’il est
retrouvé[165]». Vous vous réjouissez en vos anges et en nous, sanctifiés
par votre charité sainte. Car vous, toujours le même, vous avez toujours
la même connaissance de ce qui n’est ni toujours ni le même.
[165] Luc, XV.
Que se passe-t-il donc dans l’âme qui lui fait trouver plus de joie à la
recouvrance qu’en la possession continuelle de ce qu’elle aime? Tout
l’atteste, tout est plein de témoignages qui nous crient: Il est ainsi.
Un empereur victorieux triomphe, et il n’eût vaincu s’il n’eût combattu.
Et plus a été grand le péril au combat, plus vive est l’allégresse dans
le triomphe. Un vaisseau est battu de la tempête, le naufrage est
imminent; les matelots pâlissent aux portes de la mort: le ciel et la
mer s’apaisent; l’excès de la joie naît de l’excès de la crainte. Une
personne aimée est malade, son pouls est de mauvais augure; tous ceux
qui désirent sa guérison sont malades de cœur: elle est sauvée, mais
elle n’a pas encore recouvré ses forces pour marcher, et déjà c’est un
bonheur tel qu’il n’en fut jamais lorsqu’elle jouissait de toute la
vigueur de la santé.
Et les plaisirs mêmes de cette vie, ce n’est point seulement par les
contrariétés qui surprennent notre volonté, mais encore au prix de
certaines peines étudiées et volontaires, que nous les achetons. La
volupté du boire et du manger n’existe qu’en tant que précédée de
l’angoisse de la faim et de la soif; et les ivrognes cherchent dans des
aliments salés une irritation dont la boisson, qui l’apaise, fait un
plaisir. Et la coutume veut que l’on diffère de livrer une fiancée, de
peur que l’époux ne dédaigne la main que ses soupirs n’auraient pas
longtemps attendue. Ainsi, et dans l’abomination des voluptés humaines,
et dans les plaisirs licites et permis, et dans la sincérité d’une
amitié pure, et dans ce retour de l’enfant «qui était mort et qui est
«ressuscité, qui était perdu et qui est retrouvé», toujours une grande
joie est précédée d’un aiguillon douloureux.
Quoi donc! Seigneur mon Dieu, vous êtes à vous-même votre éternelle
joie; quelques êtres autour de vous se réjouissent éternellement de
vous, et cette partie du monde souffre une continuelle alternative de
défaillance et d’accroissement, de guerre et de paix! Est-ce la
condition de son être? est-ce ainsi que vous l’avez fait, quand, depuis
les hauteurs des cieux jusqu’aux profondeurs de la terre, depuis le
commencement jusqu’à la fin des siècles, depuis l’ange jusqu’au
vermisseau, depuis le premier des mouvements jusqu’au dernier, vous avez
placé toute sorte de biens chacun en son lieu et réglé vos œuvres
parfaites chacune en son temps? Grand Dieu! que vous êtes sublime dans
les hauteurs et profond dans les abîmes! Vous n’êtes jamais loin, et
pourtant quelle peine pour retourner à vous!