Arrivé à la trente-deuxième année, il va trouver le vieillard
Simplicianus. Il apprend la conversion de Victorinus, rhéteur célèbre.
Potitianus lui fait le récit de la vie de saint Antoine. Agitation de
son âme pendant ce récit. Lutte entre la chair et l’esprit. Derniers
combats.--Il se rend à cette voix du ciel: Prends, lis! Prends, lis!
I
Augustin va trouver le vieillard Simplicianus.
Mon Dieu, que mes souvenirs soient des actions de grâces, et que je
publie vos miséricordes sur moi! Que toutes mes puissances intérieures
se pénètrent de votre amour; qu’elles s’écrient: «Seigneur, qui est
semblable à vous? Vous avez brisé mes liens; mon cœur vous sacrifie un
sacrifice de louange[154]». Je raconterai comment vous les avez brisés,
et tous ceux qui vous adorent diront à ce récit: «Béni soit le Seigneur
au ciel et sur la terre! Grand et admirable est son nom[155]».
[154] Ps. XXXIV, 10; Ps. CXV, 17.
[155] Dan., III, 26.
Vos paroles s’étaient gravées au fond de mon âme, et votre présence
l’assiégeait de toutes parts. J’étais certain de votre éternelle vie,
«quoiqu’elle ne m’apparût qu’en énigme et comme en un miroir[156]». Il
ne me restait plus aucun doute que votre incorruptible substance ne fût
le principe de toute substance, et ce n’était pas plus de certitude de
vous, mais plus de stabilité en vous que je désirais. Car dans ma vie
temporelle tout chancelait, et mon cœur était à purifier du vieux
levain; et «la voie», le Sauveur lui-même, me plaisait, mais je
redoutais les épines de son étroit sentier.
[156] I Cor., XIII, 12.
Et vous fîtes descendre dans mon esprit la résolution d’aller vers
Simplicianus, qui me semblait un de vos fidèles serviteurs; en lui
résidaient les lumières de votre grâce. J’avais appris que dès sa
jeunesse il avait vécu dans la piété la plus fervente. Il était vieux
alors, et ces long jours, passés dans l’étude laborieuse de vos voies,
me garantissaient sa savante expérience; et je ne fus pas trompé. Je
voulais, en le consultant sur les perplexités de mon âme, savoir de lui
le traitement propre à la guérir, à la remettre dans votre chemin; car
je voyais bien votre Église remplie, mais chacun marchait différemment.
Je souffrais de vivre dans le siècle, et je m’étais à charge à moi-même;
l’ardeur de mes passions déjà ralentie ne trouvait plus dans l’espoir
des honneurs et de la fortune un aliment à la patience d’un joug si
lourd. Ces espérances perdaient leurs délices, «au prix de votre douceur
et de la beauté de votre maison que j’aimais[157]». Mais le lien le plus
fort qui me retint, c’était la femme. Et l’Apôtre ne me défendait pas le
mariage, quoiqu’il nous convie à un état plus parfait, lui qui veut que
tous les hommes soient comme il était lui-même.
[157] Ps. XXV, 8.
Trop faible encore, je me cherchais une place plus douce; aussi je me
traînais dans tout le reste, plein de langueur, rongé de soucis, et
pressentant certains ennuis, dont je déclinais le fardeau, dans cette
vie conjugale qui enchaînait tous mes vœux. J’avais appris de la bouche
de la vérité même, «qu’il est des eunuques volontaires pour le royaume
des cieux»: mais, «entende qui peut entendre[158]», ajoute l’Homme-Dieu.
[158] Matth., XIX, 12.
«Vanité que l’homme qui n’a pas la science de Dieu, à qui la vue du bien
n’a pas dévoilé celui qui est[159]». J’étais déjà sorti de ce néant. Je
m’élevais plus haut; guidé par le témoignage universel de votre
création, je vous avais trouvé, ô mon Créateur, et en vous votre Verbe,
Dieu un avec vous et le Saint-Esprit, par qui vous avez tout créé.
[159] Sap., XIII, 1.
Il est encore une autre sorte d’impies «qui connaissent Dieu, mais sans
le glorifier comme Dieu, sans lui rendre hommage». Voilà le précipice où
j’étais tombé, et votre droite m’en retira et me mit en voie de
convalescence. Car, vous avez dit à l’homme: «La piété est la vraie
science. Ne désire point passer pour sage, parce que ceux qui se
proclamaient sages sont devenus fous[160]». Et «j’avais déjà trouvé la
perle précieuse qu’il fallait acheter au prix de tous mes biens[161]»,
et j’hésitais encore.
[160] Job., XXVIII, 28; Prov., III, 7; Rom., I, 21, 22
[161] Matth., XIII, 46.