Par quels degrés il s’élève à la connaissance de Dieu.
Et je m’étonnais de vous aimer, et non plus un fantôme au lieu de vous.
Et je ne m’en tenais pas à jouir de mon Dieu, mais j’étais ravi vers
vous par votre beauté, et bientôt un poids malheureux me détachait de
vous, et je retombais sur ce sol en gémissant; et ce poids, c’étaient
les habitudes de la chair.
Mais votre souvenir était toujours avec moi, et je ne doutais nullement
que vous ne fussiez celui à qui je dusse m’attacher, quoique je fusse
encore loin de pouvoir m’attacher à vous; parce que «la chair
corruptible appesantit l’âme, et que cette maison de boue fait retomber
l’esprit dans les pensées multiples[140]».
[140] Sap., IX, 15.
J’étais encore certain «que depuis la création de l’univers, vos vertus
invisibles, votre puissance éternelle et votre dignité se révèlent à
l’homme par l’intelligence de vos œuvres[141]». Je cherchai donc d’où me
venait cette admiration éclairée de la beauté des corps célestes ou
terrestres, et quelle règle m’offrait son appui lorsque, jugeant, selon
la vérité, des objets muables, je disais: Cela doit être, cela ne doit
pas être ainsi, et je découvris, au-dessus de mon intelligence muable,
l’éternité immuable de la vérité.
[141] Rom., I, 20.
Et je montai par degrés du corps à l’âme qui sent par le corps, et de là
à cette faculté intérieure à qui le sens corporel annonce la présence
des objets du dehors, limite où s’arrête l’instinct des animaux;
j’atteignis enfin cette puissance raisonnable, juge de tous les rapports
des sens.
Et voilà que, se reconnaissant en moi sujette au changement, cette
puissance s’élève à la pure intelligence, emmène sa pensée loin des
troublantes distractions de l’habitude et de la fantaisie, pour
découvrir quelle est la lumière qui l’inonde quand elle déclare
hautement l’immuable préférable au muable. Et cet immuable, d’où le
connaît-elle? Que si elle n’en avait nulle connaissance, elle ne le
préférerait point au muable; elle n’atteindrait pas jusqu’à ce rayon de
gloire qui aveugle, en passant, notre tremblant coup d’œil.
Alors, «vos perfections invisibles se dévoilèrent à moi par
l’intelligence de vos œuvres», mais je n’y pus fixer mon regard émoussé.
Rendu à ma faiblesse ordinaire, je n’avais plus avec moi qu’un amoureux
souvenir, et le regret de ne pouvoir goûter au mets dont le parfum
m’avait séduit.