Il avait trouvé la divinité du Verbe dans les livres des platoniciens,
mais non pas l’humilité de son Incarnation.
Et voulant d’abord me faire connaître comment vous résistez aux superbes
et donnez votre grâce aux humbles, et quelles prodigalités de
miséricorde a répandues sur la terre l’humilité de votre Verbe fait
chair et habitant parmi nous, vous m’avez remis, par les mains d’un
homme, monstre de vaine gloire, plusieurs livres platoniciens, traduits
de grec en latin, où j’ai lu, non en propres termes, mais dans une
frappante identité de sens, appuyé de nombreuses raisons, «qu’au
commencement était le Verbe; que le Verbe était en Dieu, et que le Verbe
était Dieu; qu’il était au commencement en Dieu, que tout a été fait par
lui et rien sans lui: que ce qui a été fait a vie en lui; que la vie est
la lumière des hommes, que cette lumière luit dans les ténèbres, et que
les ténèbres ne l’ont point comprise». Et que l’âme de l’homme, «tout en
rendant témoignage de la lumière, n’est pas elle-même la lumière, mais
que le Verbe de Dieu, Dieu lui-même, est la vraie lumière qui éclaire
tout homme venant en ce monde»; et «qu’il était dans le monde, et que le
monde a été fait par lui, et que le monde ne l’a point connu».
«Mais qu’il soit venu chez lui, que les siens ne l’aient pas reçu, et
qu’à ceux qui l’ont reçu il ait donné le pouvoir d’être faits enfants de
Dieu, à ceux-là qui croient en son nom»; c’est ce que je n’ai pas lu
dans ces livres. J’y ai lu encore: «Que le Verbe-Dieu est né non de la
chair, ni du sang, ni de la volonté de l’homme, ni de la volonté de la
chair; qu’il est né de Dieu». Mais «que le Verbe se soit fait chair, et
qu’il ait habité parmi nous[125]», c’est ce que je n’y ai pas lu.
[125] Joan., I, 1-14.
J’ai découvert encore plus d’un passage témoignant par diverses
expressions, «que le Fils consubstantiel au Père, n’a pas cru faire un
larcin d’être égal à Dieu, parce que naturellement il n’est pas autre
que lui». Mais «qu’il se soit anéanti, abaissé à la forme d’un esclave,
à la ressemblance de l’homme, qu’il ait été trouvé homme dans ses
infirmités, qu’il se soit humilié, qu’il se soit fait obéissant jusqu’à
la mort, à la mort de la croix!--pour quoi Dieu l’a ressuscité des morts
et lui a donné un nom au-dessus de tout autre nom, afin qu’à ce nom de
Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre dans les enfers, et que
toute langue confesse que Jésus Notre-Seigneur est dans la gloire de
Dieu son Père[126]»; c’est ce que ces livres ne disent pas.
[126] Philipp., II, 6-11.
Qu’il est «avant les temps, au delà des temps, dans une immuable
pérennité, comme votre Fils, coéternel à vous; que, pour être heureuses,
les âmes reçoivent de sa plénitude, et que, pour être sages, elles sont
renouvelées par la communion de la sagesse résidant en lui[127]»; cela
est bien ici. «Mais qu’il soit mort dans le temps pour les impies; que
vous n’ayez point épargné votre Fils unique, et que pour nous tous vous
l’ayez livré[128]», c’est ce qui n’est pas ici. Vous avez caché ces
choses aux sages, et les avez révélées aux petits, afin de faire venir à
lui les souffrants et les surchargés, pour qu’il les soulage. Car il est
doux et humble de cœur, il conduit les hommes de douceur et de
mansuétude dans la justice, il leur enseigne ses voies, et à la vue de
notre humilité et de nos souffrances, il nous remet tous nos péchés:
[127] Joan., I, 16.
[128] Rom., V, 6; VIII, 32.
Mais élevés sur le cothurne d’une doctrine soi-disant plus sublime, les
hommes d’orgueil ne l’entendent point nous dire: «Apprenez de moi que je
suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos
âmes[129]»; «s’ils connaissent Dieu, ils ne l’honorent pas, ils ne le
glorifient pas comme Dieu; ils se dissipent dans la vanité de leurs
pensées, et leur cœur insensé se remplit de ténèbres; se proclamant
sages, ils deviennent fous». Ainsi cette lecture même me montrait la
profanation de votre incorruptible gloire transportée «à des idoles, aux
statues formées à la ressemblance de l’homme corruptible, à l’image des
oiseaux, des bêtes et des serpents[130]»; fatal mets d’Égypte qui fait
perdre à Ésaü son droit d’aînesse, et frappe de déchéance votre peuple
premier-né, dont le cœur tourné vers la terre de Pharaon, adorant une
brute au lieu de vous, incline votre image, son âme, devant l’image d’un
veau qui rumine son foin!
[129] Matth., XI, 25, 28, 29.
[130] Rom., I, 21, 23.
Voilà ce que je trouvai dans ces écrits, mais je ne goûtai pas de cette
profane nourriture; car il vous a plu, Seigneur, de lever l’opprobre de
Jacob, et de soumettre l’aîné au plus jeune; et vous avez appelé les
nations à votre héritage. Et je venais à vous, sorti des rangs
étrangers, et mes désirs se tournaient vers l’or que votre peuple
emporta de la maison de servitude par votre commandement, parce qu’il
était à vous, où qu’il fût. N’avez-vous pas dit aux Athéniens par votre
Apôtre: «C’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et
l’être[131]», comme plusieurs d’entre eux l’avaient déjà dit? Et je ne
m’arrêtai pas devant ces idoles égyptiennes servies dans l’or de vos
vases par ces insensés qui transforment la vérité divine en mensonge, et
rendent à la créature le culte et l’hommage dus au Créateur.
[131] Act., XVII, 28.
X
Il découvre que Dieu est la lumière immuable.
Ainsi averti de revenir à moi, j’entrai dans le plus secret de mon âme,
aidé de votre secours. J’entrai, et j’aperçus de l’œil intérieur, si
faible qu’il fût, au-dessus de cet œil intérieur, au-dessus de mon
intelligence, la lumière immuable; non cette lumière évidente au regard
charnel, non pas une autre de même nature, dardant d’un plus vaste foyer
de plus vifs rayons et remplissant l’espace de sa grandeur. Cette
lumière était d’un ordre tout différent. Et elle n’était point au-dessus
de mon esprit, ainsi que l’huile est au-dessus de l’eau, et le ciel
au-dessus de la terre; elle m’était supérieure, comme auteur de mon
être; je lui étais inférieur comme son ouvrage. Qui connaît la vérité
voit cette lumière, et qui voit cette lumière connaît l’éternité.
L’amour est l’œil qui la voit.
O éternelle vérité! ô vraie charité! ô chère éternité! vous êtes mon
Dieu; après vous je soupire, jour et nuit; et dès que je pus vous
découvrir, vous m’avez soulevé, pour me faire voir qu’il me restait
infiniment à voir, et que je n’avais pas encore les yeux pour voir. Et
vous éblouissiez ma faible vue de votre vive et pénétrante clarté, et je
frissonnais d’amour et d’horreur. Et je me trouvais bien loin de vous,
aux régions souterraines où j’entendais à peine votre voix descendue
d’en haut: «Je suis la nourriture des forts; crois, et tu me mangeras.
Et je ne passerai pas en toi, comme les aliments de ta chair; c’est toi
qui passeras en moi».
Et j’appris alors que vous éprouviez l’homme à cause de son iniquité, et
qu’ainsi «vous aviez fait sécher mon âme comme l’araignée[132]». Et je
disais: N’est-ce donc rien que la vérité, parce qu’elle ne s’étend, à
mes yeux, ni dans l’espace fini, ni dans l’infini? Et vous m’avez crié
de loin: Erreur, je suis celui qui est! Et j’ai entendu, comme on entend
dans le cœur. Et je n’avais plus aucun sujet de douter. Et j’eusse douté
plutôt de ma vie que de l’existence de la vérité, «où atteint le regard
de l’intelligence à travers les créatures visibles[133]».
[132] Ps. XXXVIII, 12.
[133] Rom., I, 20.