Dieu, étant le souverain bien, est nécessairement incorruptible.
Je faisais donc tous mes efforts pour découvrir le reste, comme j’avais
déjà découvert que l’incorruptible est meilleur que le corruptible, vous
reconnaissant ainsi, qui que vous fussiez, pour incorruptible. Car
jamais esprit n’a pu et ne pourra concevoir rien de meilleur que vous,
suprême et souverain Bien. Or, comme il est d’évidente certitude que
l’incorruptible est préférable au corruptible, préférence qui alors même
ne me semblait pas douteuse, j’aurais pu saisir par la pensée quelque
chose de meilleur que mon Dieu, si lui n’eût été l’incorruptible.
Ainsi persuadé de la prééminence de l’incorruptible sur le corruptible,
c’est dans cette excellence que je devais vous chercher; c’est par là
que je devais concevoir d’où procède le mal, c’est-à-dire la corruption
même, qui ne peut nullement atteindre votre substance, car la corruption
n’a aucune prise sur notre Dieu, ni par sa volonté, ni par la nécessité,
ni par survenance fortuite, parce qu’il est Dieu, qu’il ne veut que le
bien, et qu’il est lui-même le bien essentiel, et que se corrompre n’est
plus de l’essence du bien. Et rien ne vous contraint d’agir malgré vous,
parce que votre volonté n’est pas plus grande que votre puissance; et,
pour qu’elle le fût, il faudrait que vous fussiez plus grand que
vous-même, car la volonté, car la puissance de Dieu, c’est Dieu même. Et
qui peut vous surprendre, vous qui connaissez tout, rien ne pouvant
exister que par votre connaissance? Et faut-il tant s’arrêter à chercher
pourquoi cette substance, qui est Dieu, est incorruptible, puisque si
elle ne l’était pas, elle ne serait pas Dieu?
V
Ses doutes sur l’origine du mal.
Et je cherchais la source du mal, et je la cherchais mal, et je
n’apercevais pas le mal de ma recherche même, et je faisais comparaître
aux regards de mon esprit la création universelle, et tout ce qui est
visible dans son étendue, la terre, la mer, l’air, les astres, les
plantes et les animaux mortels; et tout ce qui est invisible, comme le
firmament, les anges et les substances spirituelles; et ces substances
mêmes, mon imagination les distribuait en divers lieux, comme si elles
eussent été des êtres corporels. Et je faisais de votre création une
grande masse que je classais par espèces de corps, ou réels, ou que mon
erreur substituait aux esprits. Et cette masse, je me la représentais
immense, non pas selon son immensité réelle qu’il m’était impossible
d’atteindre, mais selon les seules limites que lui assignait mon
imagination. Et je me la représentais, Seigneur, de toutes parts
environnée et pénétrée de votre essence; et je me figurais une mer sans
fond et sans rivage, solitaire dans l’infini, qui contiendrait une
éponge d’une immensité finie, et toute pleine de l’immense mer.
Ainsi je croyais vos créatures finies, pleines de votre infini, et je me
disais: Voici Dieu, voilà ses créatures, Dieu bon, infiniment meilleur
qu’elles, mais dont la bonté n’a pu les faire que bonnes, et c’est ainsi
qu’il les environne et les remplit. Où est donc le mal, d’où vient-il,
et par où s’est-il glissé? quelle est sa racine? quel est son germe?
Mais peut-être n’est-il pas? Pourquoi donc redoutons-nous, pourquoi
fuyons-nous ce qui n’est pas? Et si notre crainte est vaine, cette
crainte même est un mal; c’est un mal que ce néant qui sollicite et
tourmente notre cœur, mal d’autant plus pénible, qu’avec moins de sujet
de craindre il nous livre à la crainte. Ainsi donc, ou nous avons la
crainte du mal, ou nous avons le mal de la crainte.
Et d’où vient cela? Car Dieu tout bon n’a rien fait que de bon. Bien
souverain, ses créatures, il est vrai, ne sont que des participations
diminuées de sa bonté; mais toutefois, Créateur et créatures, tout est
bon. D’où procède enfin le mal? Est-ce de la matière qu’il a mise en
œuvre? Elle recélait peut-être, lorsqu’il lui donna la forme et l’ordre,
un élément mauvais, qu’il y laissa sans le convertir en bien. Et
pourquoi? Était-il impuissant à convertir, à changer l’essence de cette
matière, pour qu’il n’y restât aucun vestige de mal, lui qui est
tout-puissant? Pourquoi a-t-il voulu tirer quelque chose d’une pareille
matière, et pourquoi, avec cette toute-puissance, ne l’a-t-il pas plutôt
réduite au néant? Pouvait-elle donc exister contre sa volonté? Que si
elle était éternelle, pourquoi l’a-t-il laissée ainsi pendant des
espaces infinis de temps écoulés, et s’est-il décidé si tard à en faire
quelque chose? Et s’il lui est venu soudaine volonté de faire, que
n’a-t-il fait plutôt qu’elle cessât d’être, et que lui seul fût, comme
le Bien véritable, souverain, infini? Ou enfin, s’il n’était pas bien
que la main de celui qui est tout bon demeurât stérile d’œuvre bonne, ne
devait-il pas dissiper et rendre au néant cette matière mauvaise pour en
instituer une bonne, dont il eût créé toutes choses? car il ne serait
pas tout-puissant s’il ne pouvait rien faire de bon qu’à l’aide de cette
matière que lui-même n’aurait pas faite.
Et voilà tout ce que roulait de pensers mon pauvre cœur, gros de tous
les mordants soucis dont le pénétraient la crainte de la mort et la
tristesse de n’avoir point trouvé la vérité. Et néanmoins je portais
enracinée dans mon âme la foi de l’Église catholique en votre Christ,
notre Sauveur et Maître; et bien qu’elle fût encore à beaucoup d’égards
informe et flottante contre la règle de la doctrine, elle tenait
pourtant dans mon esprit, et y prenait chaque jour d’avantage.