Peine qu’il éprouve à concevoir l’origine du mal.
Mais tout en vous reconnaissant incapable de souillure, d’altération et
de changement, si ferme que je fusse dans la croyance que vous êtes
notre Seigneur, vrai Dieu, créateur de nos âmes et de nos corps, et non
seulement des âmes et des corps, mais de tout être et de toute chose, je
ne saisissais pas encore toutefois le nœud de l’origine du mal. Et
néanmoins, quelle qu’elle fût, je sentais que je devais conduire mes
réflexions avec assez de prudence pour ne pas en être enlacé jusqu’à
trouver le Dieu immuable sujet au changement, et à ne point me laisser
surprendre par l’objet de ma poursuite. Et j’y songeais avec sécurité,
certain qu’il n’y avait qu’erreur dans les discours de ces hommes que je
fuyais de toute mon âme, parce qu’il était évident pour moi qu’ils
recherchaient la cause du mal en esprit de malice, aimant mieux croire
votre substance susceptible de le souffrir, que la leur capable de le
faire.
Et je m’appliquais à saisir cette vérité souvent affirmée devant moi,
que le libre arbitre de la volonté est la cause du mal de nos actions,
et l’équité de vos jugements, du mal de nos souffrances. Mais ici ma
faible vue s’obscurcissait. En vain je travaillais à retirer les yeux de
mon âme de cet abîme de ténèbres, j’y plongeais de nouveau; et je
réitérais mes efforts, et je plongeais toujours.
Une chose me soulevait un peu vers votre lumière, c’est que je n’étais
pas plus certain de vivre que d’avoir une volonté. Ainsi, quand je
voulais ou ne voulais pas, j’avais toute certitude que ce n’était pas
autre que moi qui voulait ou ne voulait pas; et je soupçonnais déjà que
là résidait la cause de mon péché. Quant aux actes où je me portais
malgré moi, je me sentais plutôt souffrir qu’agir, et je présumais que
c’était moins une faute qu’un châtiment, dont je me reconnaissais
justement frappé, en songeant à votre justice.
Mais je me demandais ensuite: Qui m’a fait? N’est-ce pas mon Dieu qui
est bon, qui est la bonté même? D’où m’est venu de vouloir le mal, de ne
pas vouloir le bien, mon crime, mon supplice? Qui a donc semé et planté
en moi ce grain d’amertume, moi dont tout l’être est venu de mon Dieu
souverainement doux. Si le diable en est l’auteur, d’où lui-même est-il
le diable? Que si, par la malice de sa volonté, d’ange il est devenu
démon, d’où lui est venue cette volonté mauvaise qui l’a fait diable,
lui que son créateur, souverainement bon, avait fait ange de bonté? Et
ces pensées étaient un poids mortel qui me coulait à fond, mais
toutefois je ne descendais pas jusqu’au gouffre d’horreur où l’on ne
vous confesse plus, où l’on vous soumet au mal pour ne pas reconnaître
le crime de l’homme.