Peines de son esprit dans la recherche du mal. Par quels degrés il
s’élève à la connaissance de Dieu. Erreur de ses sentiments sur la
personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
I
Il ne pouvait concevoir Dieu que comme une substance infiniment étendue.
Et déjà était morte mon adolescence honteuse et criminelle; et j’entrais
dans la jeunesse, et plus j’avançais en âge, plus je m’égarais en de
ridicules chimères, ne pouvant concevoir d’autre substance que celle qui
se voit par les yeux. Je ne vous prêtais plus, il est vrai, mon Dieu,
les formes humaines, depuis que j’avais commencé d’ouvrir l’esprit à la
sagesse; je m’étais toujours préservé de cette erreur; et je la voyais,
avec joie, condamnée par la foi de votre Église catholique, notre mère
spirituelle. Mais de quelle autre manière vous concevoir? je l’ignorais
et je m’évertuais à vous comprendre, homme que j’étais, et quel homme!
vous le souverain, le seul et vrai Dieu. Et je croyais de toutes les
forces de mon être que vous êtes incorruptible, inviolable,
incommunicable; car, malgré mon ignorance du comment et du pourquoi, je
voyais cependant avec certitude que ce qui est sujet à la corruption est
au-dessous de l’incorruptible; et je préférais sans hésiter l’inviolable
à ce qui souffre violence, et l’immuable au muable.
Mon cœur protestait violemment contre ces vanités de ma fantaisie, et je
cherchais à dissiper d’un seul coup l’essaim bourdonnant d’impuretés qui
offusquaient le regard de ma pensée; à peine éloigné, il revenait
soudain fondre plus pressé sur mes yeux aveuglés; et tout en renonçant à
cette vaine imagination de forme humaine, je ne pouvais néanmoins me
débarrasser de l’idée d’une substance corporelle pénétrant le monde dans
toute son étendue, et répandue, hors du monde, dans l’infini; et,
toutefois, je lui maintenais, en tant qu’incorruptible, inviolable et
immuable, la prééminence sur ce qui est sujet à corruption, déchéance et
changement. Tout être à qui je refusais l’étendue ne me semblait plus
qu’un rien, mais rien absolu, et non ce vide que ferait dans l’étendue
la disparition de tout corps. Car l’étendue serait toujours, malgré
cette vacuité de tout corps élémentaire ou céleste, vide étendu,
spacieux néant.
Et dans cette pléthore de cœur, m’obscurcissant moi-même à mes propres
yeux, je pensais que tout ce qui ne m’apparaissait point à l’état
d’extension ou de diffusion, de concentration ou de renflement, n’était
que pur néant. Car les formes sur lesquelles se promènent mes yeux
étaient les seules images que parcourût ma pensée, et je ne m’apercevais
pas que cette action intérieure qui me figurait ces images ne leur était
en rien semblable, et qu’elle ne pouvait les imaginer sans être
elle-même quelque chose de grand.
Et vous, ô vie de ma vie, c’est ainsi que je vous croyais grand;
répandu, suivant moi, dans tout le corps de l’univers, et le débordant
partout à l’infini, le ciel et la terre et toute créature vous
possédaient, terminés en vous; vous, nulle part. Mais comme le corps de
l’air étendu sur la terre ne résiste point à la lumière du soleil qui le
traverse, qui le pénètre sans le déchirer ou le diviser et le remplit
tout entier, j’imaginais que vous passiez ainsi par le corps du ciel et
de l’air, et même par celui de la terre, également pénétrable en ses
parties les plus grandes et les moindres à l’immanation de votre
présence, qui se mêlait comme une respiration subtile au mouvement
intérieur et extérieur de toutes vos créatures.
Telles étaient mes conjectures; ma pensée ne pouvait aller au delà, et
c’était encore une erreur. Car il fallait admettre qu’une plus grande
partie de la terre en contenait une plus grande de vous, et une plus
petite, une moindre, votre présence se distribuant de manière qu’il en
tenait plus dans le corps de l’éléphant que dans celui du passereau;
beaucoup plus grand, il prenait beaucoup plus de place; et ainsi les
divisions de votre essence se proportionnaient aux inégalités des corps.
Et toutefois il n’en est pas ainsi; mais vous n’aviez point encore
éclairé mes ténèbres.