XVI

Sa crainte de la mort et du jugement.

Louange à vous! gloire à vous! ô source des miséricordes! Je devenais de

jour en jour plus déplorable, et vous plus prochain. Vous avanciez déjà

la main qui allait me retirer et me laver de cette boue, et je ne m’en

doutais pas. Et rien ne me rappelait du fond de l’abîme des voluptés

charnelles, que la crainte de la mort et de votre jugement futur, si

profonde en mon cœur que tant de doctrines contraires n’avaient jamais

pu l’en bannir.

Et je discutais avec Alypius et Nebridius les raisons finales des biens

et des maux, leur avouant que, dans mon esprit, Épicure eût obtenu la

palme, si j’avais pu cesser de croire à la survivance de l’âme après la

mort, et à la rémunération des œuvres, qu’Épicure n’admit jamais. Si

nous étions immortels, leur disais-je, vivant dans une perpétuelle

volupté des sens, sans aucune crainte de la perdre, ne serions-nous pas

heureux? Et que nous faudrait-il encore? Et je ne voyais pas que cette

pensée même témoignait de ma misère et de la profondeur de mon naufrage;

aveugle, je n’apercevais pas la lumière de cette beauté chaste et pure

qu’il faut embrasser sans passion, invisible au regard de la chair,

visible seulement à l’œil intérieur.

Et, malheureux, je ne concevais pas de quelle source coulait en moi ce

plaisir que la présence de mes amis me faisait trouver au récit de ces

honteuses misères. Car, au sein même des joies charnelles, je n’eusse pu

vivre heureux, même selon l’homme sensuel d’alors, sans ces amis que

j’aimais et dont je me sentais aimé sans intérêt.

O voies tortueuses! malheur à l’âme téméraire qui, en se retirant de

vous, espère trouver mieux que vous! Elle se tourne, elle se retourne en

vain sur le dos, sur les flancs, sur le ventre; tout lui est dur. Et

vous seul êtes son repos. Et vous voici! et vous nous délivrez de nos

lamentables erreurs! et vous nous mettez dans votre voie, et vous nous

consolez et dites: «Courez, je vous soutiendrai; je vous conduirai au

but, et là je vous soutiendrai encore».

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 112 / 306 题