Sainte Monique retrouve son fils à Milan. Assiduité d’Augustin aux
prédications de saint Ambroise. Son ami Alypius. Projet de vie en commun
avec ses amis. Sa crainte de la mort et du jugement.
I
Sainte Monique suit son fils à Milan.
O mon espérance dès ma jeunesse, où donc vous cachiez-vous à moi? où
vous étiez-vous retiré? N’est-ce pas vous qui m’aviez fait si différent
des brutes de la terre et des oiseaux du ciel? Vous m’aviez donné la
lumière qui leur manque, et je marchais dans la voie ténébreuse et
glissante; je vous cherchais hors de moi et je ne trouvais pas le Dieu
de mon cœur. J’avais roulé dans la mer profonde, et j’étais dans la
défiance et le désespoir de trouver jamais la vérité.
Et déjà j’avais auprès de moi ma mère. Elle était accourue, forte de sa
piété, me suivant par mer et par terre, sûre de vous dans tous les
dangers. Au milieu des hasards de la mer, elle encourageait les matelots
mêmes qui encouragent d’ordinaire les novices affronteurs de l’abîme, et
leur promettait l’heureux terme de la traversée, parce que, dans une
vision, vous lui en aviez fait la promesse. Elle me trouva dans le plus
grand des périls, le désespoir de rencontrer la vérité. Et cependant,
quand je lui annonçai que je n’étais plus manichéen, sans être encore
chrétien catholique, elle ne tressaillit pas de joie, comme à une
nouvelle imprévue: son âme ne portait plus le deuil d’un fils perdu sans
espoir; mais ses pleurs coulaient toujours pour vous demander sa
résurrection; sa pensée était le cercueil où elle me présentait à celui
qui peut dire: «Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi[116]»! afin que
le fils de la veuve, reprenant la vie et la parole, fût rendu par vous à
sa mère.
[116] Luc VII, 14, 15.
Son cœur ne fut donc point troublé par la joie en apprenant qu’une si
grande quantité de larmes n’avait pas en vain coulé. Sans être encore
acquis à la vérité, j’étais du moins soustrait à l’erreur. Mais certaine
que vous n’en resteriez pas à la moitié du don que vous aviez promis
tout entier, elle me dit avec un grand calme, et d’un cœur plein de
confiance, qu’elle était persuadée en Jésus-Christ, qu’avant de sortir
de cette vie, elle me verrait catholique fidèle.
Ainsi elle me parla: mais en votre présence, ô source des miséricordes,
elle redoublait de prières et de larmes afin qu’il vous plût d’accélérer
votre secours et d’illuminer mes ténèbres; plus fervente que jamais à
l’église, et suspendue aux lèvres d’Ambroise, «à la source d’eau vive
qui court jusqu’à la vie éternelle[117]»; elle l’aimait comme un ange de
Dieu, elle savait que c’était lui qui, me réduisant aux perplexités du
doute, avait décidé cette crise, dangereux mais infaillible passage de
la maladie à la santé.
[117] Jean IV, 14.