Il tombe malade. Prières de sa mère.
Et une maladie, terrible châtiment du corps, m’y attendait; et déjà je
m’acheminais vers l’enfer, chargé de tout ce que j’avais commis de
crimes contre vous, contre moi, contre les autres, fardeau sinistre qui
aggravait encore ce lien d’iniquité originelle qui «nous fait tous
mourir en Adam». Vous ne m’en aviez encore remis aucun en Jésus-Christ,
et sa croix n’avait pas encore rompu ce contrat d’inimitié que mes
péchés avaient formé entre vous et moi. Et l’eût-il rompu avec ce
fantôme de croix que je rêvais? Aussi fausse que me semblait la mort de
sa chair, aussi véritable était celle de mon âme; et aussi vraie
qu’était la mort de sa chair, aussi fausse était la vie de mon âme qui
se refusait à cette créance. Et la fièvre redoublait, et je m’en allais,
et je périssais. Où pouvais-je aller, en m’en allant ainsi, sinon aux
supplices du feu dignes de mes œuvres, selon l’ordre de votre vérité? Et
elle ne le savait pas, et elle priait pour moi, loin de moi. Mais vous,
partout présent, où elle était, vous l’écoutiez, et où j’étais, vous
aviez pitié de moi, et vous me rendiez la santé du corps quand ce cœur
sacrilège était encore malade. Car dans ce péril extrême, je ne songeais
pas au baptême; enfant, j’étais meilleur, alors que je le demandai à la
piété de ma mère, ainsi que mon souvenir vous l’a confessé.
Mais j’avais grandi pour ma honte, et je riais, dans ma folie, des
conseils du médecin céleste qui ne m’a pas permis de mourir ainsi d’une
double mort. Cette blessure au cœur de ma mère eût été incurable. Non,
je ne puis dire tout ce qu’elle avait d’âme pour moi, et combien plus de
souffrances lui coûtait le fils de son esprit que l’enfant de sa chair.
Oh! non, je ne sais pas comment elle eût guéri, si ma mort, et une telle
mort, eût traversé les entrailles de son amour. Et où seraient allées
tant de prières, vives, fréquentes, continuelles, qui ne cherchaient que
vous? Eussiez-vous méprisé, Dieu des miséricordes, le cœur contrit et
humilié d’une veuve chaste, sobre, exacte à l’aumône, rendant tout
hommage et tout devoir à vos saints, ne laissant passer aucun jour sans
participer à l’offrande de votre autel; soir et matin, assidue à votre
église, non pour engager de vaines causeries avec les vieilles, mais
pour vous entendre dans vos paroles, pour être entendue de vous dans ses
prières?
Et ces larmes, qui ne vous demandaient ni or ni argent, aucun bien
passager ou périssable, mais le salut de l’âme de son fils, auriez-vous
pu les mépriser? Auriez-vous donc rebuté celle que votre grâce faisait
votre suppliante? Oh! non, Seigneur, vous lui étiez présent, vous
l’entendiez, vous agissiez dans l’ordre de votre prédestination
immuable. Loin, loin de moi ce doute impie, que vous pussiez la tromper
par ces visions, par ces réponses, dont j’ai rappelé les unes, omis les
autres, qu’elle gardait toutes dans la foi de son cœur, et que sa prière
vous représentait sans cesse comme des billets souscrits de votre sang.
Miséricorde infinie! vous remettez leurs dettes à vos débiteurs, et vous
voulez bien pourtant les reconnaître pour créanciers de vos promesses!
X
Il s’éloigne du manichéisme, dont il retient encore plus d’une erreur.
Vous m’avez donc rétabli de cette maladie, et vous avez sauvé le fils de
votre servante dans ce corps d’un jour, pour avoir à lui rendre une
santé plus précieuse et plus sûre. Et je conservais, à Rome, des
liaisons avec ces Saints trompés et trompeurs, et non seulement avec les
Auditeurs dont faisait partie l’hôte de ma maladie et de ma
convalescence, mais aussi avec les Élus.
Je croyais encore que ce n’est pas nous qui péchons, mais je ne sais
quelle nature étrangère qui pèche en nous; et il plaisait à mon orgueil
d’être en dehors du péché, et en faisant le mal, de ne pas m’en
reconnaître coupable devant vous pour obtenir de votre miséricorde la
guérison de mon âme; et j’aimais à l’excuser en accusant je ne sais quel
autre qui était en moi, sans être moi. Et pourtant le tout était moi, et
mon impiété seule m’avait divisé contre moi-même, et le péché était en
moi, d’autant plus incurable que je ne me croyais pas pécheur; et mon
exécrable iniquité préférait, ô Dieu tout-puissant, votre défaite en
moi, pour ma ruine, à votre victoire sur moi, pour mon salut.
«Vous n’aviez donc pas encore placé la sentinelle à l’entrée de ma
bouche, et la porte de circonspection autour de mes lèvres, afin que mon
cœur ne se laissât pas glisser aux paroles de malice pour excuser ses
crimes, à l’exemple des artisans d’iniquité[114]». C’est pourquoi je
vivais encore avec leurs élus, et toutefois sans espoir de rien acquérir
désormais dans cette doctrine, et attendant mieux, je m’y tenais
toujours, mais avec plus de tiédeur et d’indifférence. Il me vint même à
l’esprit que les philosophes, dits Académiciens, avaient été plus sages
que les autres en soutenant qu’il faut douter de tout, et que l’homme
n’est capable d’aucune vérité. Je pensais, selon l’opinion commune, que
telle était leur doctrine, dont alors je ne pénétrais pas le vrai sens.
[114] Ps. CXL, 3, 4.
Je ne me fis donc pas scrupule d’ébranler la trop grande confiance de
mon hôte dans les fables qui remplissent les livres manichéens. Je ne
laissais pas toutefois d’entretenir avec ces hérétiques des relations
plus familières qu’avec d’autres, et quoique moins ardent à la défense
de leurs opinions, mon intimité avec eux (car Rome en recèle un grand
nombre) ralentissait l’ardeur de mes recherches, alors surtout que je
désespérais, ô Dieu du ciel et de la terre, créateur du visible et de
l’invisible, de trouver dans votre Église la vérité dont ils m’avaient
détourné.
Il me semblait si honteux de vous supposer notre figure charnelle, et
nos membres avec les limites de leurs contours! Et comme, en voulant me
représenter mon Dieu, ma pensée s’attachait toujours à une masse
corporelle (rien à mes yeux ne pouvait être sans être ainsi), la
principale, ou plutôt la seule et invincible cause de mes erreurs était
là. Et de là cette croyance insensée que le Mal avait une substance
corporelle, masse terreuse, difformité pesante, qu’ils appelaient terre,
et une autre subtile et déliée, comme le corps de l’air, esprit de
malice infiltré, suivant eux, dans ce monde élémentaire. Et un reste de
piété quelconque me défendant de croire qu’un Dieu bon eût créé aucune
nature mauvaise, j’établissais deux natures contraires et antagonistes,
infinies toutes deux, mais celle du bien plus infinie que celle du mal.
Et de ce principe de corruption découlaient tous mes blasphèmes. Mon
esprit faisait-il effort pour recourir à la foi catholique, j’étais
repoussé, car la foi catholique n’était pas ce que je la supposais, et
je me trouvais plus religieux, ô Dieu! à qui vos miséricordes sur moi
rendent témoignage, de vous croire infini de toutes parts, sauf le point
où le principe mauvais en lutte contre vous me forçait à vous
reconnaître une limite, que de vous tenir pour borné aux formes du corps
humain.
Et mieux valait, selon moi, croire que vous n’avez point créé le mal (le
mal dont mon ignorance faisait non seulement une substance, mais une
substance corporelle, ne pouvant se figurer l’esprit autrement que comme
un corps subtil répandu dans l’espace), que de vous prendre pour
l’auteur de ce qui me paraissait la nature du mal. Notre Sauveur
lui-même, votre Fils unique, je le regardais comme une extension émanée
de votre étendue lumineuse pour notre salut, en sorte que je ne croyais
de lui que le néant que j’imaginais. Aussi, lui attribuant cette
substance, je m’assurais qu’elle ne pouvait naître de la vierge Marie
qu’en se mêlant à la chair; et je ne pouvais admettre ce mélange sans
souillure d’un être de ma fantaisie. Je craignais donc, en le croyant né
dans la chair, d’être conduit à le croire souillé par la chair. Que vos
fils spirituels se rient de moi avec douceur et amour, s’ils viennent à
lire ces confessions mais enfin, tel j’étais alors.