Eh! qui demandait à un Manès d’écrire sur des sujets entièrement
étrangers à la science de la piété? Vous avez dit à l’homme: «Voici la
science, c’est la piété[110]»; science qu’il eût pu ignorer en possédant
la science humaine; et celle-là même lui manquait, et il avait
l’impudence d’enseigner ce qu’il ignorait; pouvait-il donc être initié à
la science des saints? C’est vanité que de professer les connaissances
que l’on possède dans l’ordre naturel, c’est piété que de confesser
votre nom. Aussi a-t-il été permis à cet homme de multiplier ses
divagations scientifiques, afin que son ignorance, évidente aux yeux des
vrais savants, fît apprécier la valeur de ses opinions sur les choses
cachées. Il ne voulait pas qu’on fît médiocre état de lui, cherchant
même à faire croire que le Consolateur, l’Esprit-Saint, qui prodigue à
vos fidèles sa céleste opulence, résidait personnellement en lui, dans
toute la plénitude de son autorité. Aussi, toutes fois qu’on le surprend
en flagrante erreur au sujet du ciel, des étoiles, des mouvements du
soleil et de la lune, quoique la doctrine de la religion n’y soit
nullement intéressée, son outrecuidance n’en paraît pas moins sacrilège;
car il ne débite pas seulement l’ignorance, mais encore le mensonge,
avec un tel délire d’orgueil, qu’il voudrait autoriser ces discours par
la prétendue divinité de sa personne.
[110] Job, XXVIII, 28.
Qu’un de mes frères en Jésus-Christ soit, à l’égard de ces
connaissances, dans l’ignorance ou l’erreur, je prends ses opinions en
patience. Rien n’y fait obstacle à son avancement; son ignorance de la
situation et de l’état d’une créature corporelle ne lui donne aucun
sentiment indigne de vous, Seigneur, créateur de toutes choses. Mais
elle lui devient funeste, s’il l’identifie avec les doctrines
essentielles de la piété, et s’il s’obstine à affirmer ce qu’il ignore.
Cette faible enfance, au berceau de la foi, trouve dans la charité une
mère qui la soutient, «jusqu’à ce que le nouvel homme s’élève à cette
perfection virile qui cesse de flotter à tout vent de doctrine[111]». Et
ce docteur, ce guide, ce maître, ce souverain, assez hardi pour
persuader à ses disciples que ce n’était pas un homme, mais votre
Esprit-Saint qu’ils suivaient en lui, qui ne le tiendrait pour un
insensé, dont la folie, convaincue d’imposture, ne mérite que haine et
mépris?
[111] Ephes., IV, 13, 14.
Cependant je n’étais pas encore assuré que l’on ne pût expliquer selon
sa doctrine les vicissitudes de la durée des jours et des nuits,
l’alternative elle-même de la nuit et du jour, les défaillances des
astres, et les autres phénomènes que mes lectures m’avaient présentés,
en sorte que, dans les points douteux et de complète incertitude, ma foi
en sa sainteté inclinait ma créance à son autorité.