IX

L’amitié n’est vraie qu’en Dieu.

Voilà ce que l’on aime dans les amis, ce qu’on aime de tel amour, que la

conscience humaine se trouve coupable de ne pas rendre affection pour

affection, ne voulant de la personne aimée que le témoignage d’une

affection partagée. De là ce deuil à la morts d’un ami, et les ténèbres

de la douleur, et les douces jouissances changées en amertume dans le

cœur plein de larmes, et la perte de la vie en ceux qui meurent devenant

la mort des vivants. Heureux qui vous aime, et son ami en vous, et son

ennemi pour vous! Celui-là seul ne perd aucun être cher à qui tous sont

chers en celui qui ne se perd jamais. Et quel est-il, sinon notre Dieu,

Dieu qui a fait le ciel et la terre, et qui les remplit, parce qu’en les

remplissant, il les a faits? Et personne ne vous perd que celui qui vous

quitte. Et celui qui vous quitte, où va-t-il, où se réfugie-t-il, sinon

de vous en vous, de votre amour dans votre colère? Où pourra-t-il ne pas

trouver votre loi dans sa peine? car votre loi est la vérité, et la

vérité, c’est vous.

X

L’âme ne peut trouver son repos dans les créatures.

«Dieu des vertus, convertissez-nous, montrez-nous votre face, et nous

serons sauvés[93]». Hors de vous, où peut se tourner l’âme de l’homme,

sans poser sur une douleur, quelle que soit la beauté des créatures où,

loin d’elle et de vous, elle cherche son repos? Mais elles ne seraient

rien, si elles n’étaient pas de vous, ces beautés qui se lèvent et se

couchent. En se levant, elles commencent d’être, elles croissent pour

atteindre leur perfection; arrivées là, elles vieillissent et meurent;

car tout vieillit et tout meurt. Ainsi, aussitôt nées, elles tendent à

être, et plus elles s’empressent de croître afin d’être, plus elles se

hâtent de n’être plus. Telle est la condition de leur existence. Voilà

la part que vous leur avez faite; elles sont d’un ensemble de choses qui

ne coexistent jamais toutes à la fois, mais qui par leur fuite et leur

succession produisent ce tout dont elles sont parties. Et n’est-ce pas

ainsi que notre discours s’accomplit par les signes et les sons? Jamais

il n’existera en totalité, si chaque parole ne passe, après avoir

prononcé son rôle, pour qu’une autre lui succède.

[93] Ps. LXXIX, 4.

Que mon âme vous loue de telles œuvres, Dieu leur créateur, mais qu’elle

n’y demeure point attachée par l’appât de cet amour qui captive les

sens; car elles vont toujours où elles allaient, pour ne plus être, et

déchirent de désirs pernicieux l’âme avide de se reposer dans ce qu’elle

aime. Mais l’âme peut-elle trouver son repos dans leur instabilité?

Elles fuient, et l’instant même de leur présence se dérobe au sens

charnel. Lent est le sens de la chair, parce qu’il est le sens de la

chair, et la manière d’être de la chair. Il suffit à sa fin, mais il est

impuissant pour saisir ce qui court d’un point désigné à un autre. Car

votre Verbe créateur dit à l’être créé: «Tu iras d’ici là».

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 79 / 306 题