Dieu juge autrement que les hommes.
Mais en outre de cette multitude de souillures et d’iniquités, il est
des péchés commis dans les voies de retour, qui, justement blâmés
suivant la lettre de la loi de perfection, trouvent faveur comme
espérance du fruit à venir, comme l’herbe présage de la moisson. Et il
est des actes qui, coupables en apparence, sont néanmoins innocents
parce qu’ils ne portent atteinte ni à vous, Seigneur mon Dieu, ni à la
société civile: ainsi, certaines satisfactions données à l’entretien de
la vie, selon les habitudes d’une époque, sans qu’on ait sujet d’accuser
une convoitise déréglée; ainsi l’exercice rigoureux d’une autorité
légitime, imputable au désir de réprimer plutôt qu’au besoin de nuire.
Combien d’actions répréhensibles aux yeux des hommes, autorisées par
votre témoignage! combien louées par eux, que votre justice condamne! si
différentes sont souvent l’apparence de l’action, l’intention du cœur,
et la donnée secrète des circonstances!
Mais quand soudain vous commandez une chose extraordinaire, jusqu’alors
défendue pas vous, tinssiez-vous cachées pour un temps les raisons de
votre commandement, fût-il contraire aux conventions sociales de
quelques hommes, qui doute qu’il ne faille obéir, puisqu’il n’est de
société légitime que celle qui vous obéit? Mais heureux celui dont
l’obéissance a pressenti votre volonté. Toutes les actions de vos
serviteurs sont l’expression des nécessités du présent ou la figure de
l’avenir.
X
Extravagance des Manichéens.
Dans mon ignorance, je me raillais de ces hommes divins, vos serviteurs
et vos prophètes. Et que faisais-je en riant des saints que vous
apprêter à rire de moi? J’en étais venu peu à peu à la niaiserie de
croire que la figue que l’on cueille et l’arbre maternel pleurent avec
des larmes de lait; et que si un saint selon Manès eût mangé cette
figue, innocent toutefois du crime de l’avoir cueillie, c’étaient des
anges mêlés à son haleine, c’étaient même des parcelles de Dieu, que,
dans les soupirs de l’oraison, la digestion de ce fruit rapportait à ses
lèvres; parcelles du Dieu souverain et véritable à jamais comprimées
dans cette substance végétale, si elles n’eussent été dégagées par la
dent et l’estomac de l’élu. Malheureux, je croyais qu’il valait mieux
avoir pitié des productions de la terre que des hommes pour qui elle
produit. Car si tout autre qu’un Manichéen m’eût demandé un morceau pour
apaiser sa faim, le don d’une bouchée de pain ne m’eût pas semblé trop
rigoureusement expié par la peine capitale.