IX

Dieu juge autrement que les hommes.

Mais en outre de cette multitude de souillures et d’iniquités, il est

des péchés commis dans les voies de retour, qui, justement blâmés

suivant la lettre de la loi de perfection, trouvent faveur comme

espérance du fruit à venir, comme l’herbe présage de la moisson. Et il

est des actes qui, coupables en apparence, sont néanmoins innocents

parce qu’ils ne portent atteinte ni à vous, Seigneur mon Dieu, ni à la

société civile: ainsi, certaines satisfactions données à l’entretien de

la vie, selon les habitudes d’une époque, sans qu’on ait sujet d’accuser

une convoitise déréglée; ainsi l’exercice rigoureux d’une autorité

légitime, imputable au désir de réprimer plutôt qu’au besoin de nuire.

Combien d’actions répréhensibles aux yeux des hommes, autorisées par

votre témoignage! combien louées par eux, que votre justice condamne! si

différentes sont souvent l’apparence de l’action, l’intention du cœur,

et la donnée secrète des circonstances!

Mais quand soudain vous commandez une chose extraordinaire, jusqu’alors

défendue pas vous, tinssiez-vous cachées pour un temps les raisons de

votre commandement, fût-il contraire aux conventions sociales de

quelques hommes, qui doute qu’il ne faille obéir, puisqu’il n’est de

société légitime que celle qui vous obéit? Mais heureux celui dont

l’obéissance a pressenti votre volonté. Toutes les actions de vos

serviteurs sont l’expression des nécessités du présent ou la figure de

l’avenir.

X

Extravagance des Manichéens.

Dans mon ignorance, je me raillais de ces hommes divins, vos serviteurs

et vos prophètes. Et que faisais-je en riant des saints que vous

apprêter à rire de moi? J’en étais venu peu à peu à la niaiserie de

croire que la figue que l’on cueille et l’arbre maternel pleurent avec

des larmes de lait; et que si un saint selon Manès eût mangé cette

figue, innocent toutefois du crime de l’avoir cueillie, c’étaient des

anges mêlés à son haleine, c’étaient même des parcelles de Dieu, que,

dans les soupirs de l’oraison, la digestion de ce fruit rapportait à ses

lèvres; parcelles du Dieu souverain et véritable à jamais comprimées

dans cette substance végétale, si elles n’eussent été dégagées par la

dent et l’estomac de l’élu. Malheureux, je croyais qu’il valait mieux

avoir pitié des productions de la terre que des hommes pour qui elle

produit. Car si tout autre qu’un Manichéen m’eût demandé un morceau pour

apaiser sa faim, le don d’une bouchée de pain ne m’eût pas semblé trop

rigoureusement expié par la peine capitale.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 69 / 306 题