Folie des Manichéens.
Car je ne soupçonnais pas cette autre nature qui seule est en vérité, et
je me démenais en subtilités pour complaire à ces ridicules imposteurs,
quand ils me demandaient d’où vient le mal; si Dieu est borné aux
limites d’une forme corporelle; s’il a des cheveux et des ongles, et
s’il faut tenir pour justes ceux qui avaient plusieurs femmes, tuaient
des hommes et sacrifiaient des animaux. Ces questions troublaient mon
ignorance; je me retirais de la vérité, et me figurais aller vers elle,
parce que je ne savais pas que le mal n’est que la privation du bien,
privation dont le dernier terme est le néant. Et pouvais-je le voir, moi
dont la vue s’arrêtait au corps, et l’esprit au fantôme?
Et je ne savais pas que «Dieu est un esprit» qui n’a point de membres
mesurables en longueur et largeur, dont l’être n’est point masse, car la
masse est moindre en sa partie qu’en son tout. Et fût-elle infinie, elle
est moindre dans un espace défini que dans un infini; et elle n’est pas
toute en tous lieux, comme l’esprit, comme Dieu. Et j’ignorais ce qui
est en nous, par quoi nous sommes semblables à Dieu, et en quel sens
l’Écriture a raison de dire que «nous sommes faits à son image[85]».
[85] Gen., I, 27.
Et je ne connaissais pas cette vraie justice intérieure, qui ne juge pas
sur la coutume, mais sur la loi de rectitude du Dieu tout-puissant, qui
ordonne les mœurs des pays et des jours, selon les pays et les jours,
toujours et partout la même, pas autre en d’autres lieux, pas autre en
d’autres temps; devant qui sont justes Abraham, Isaac, Jacob, Moïse,
David et tous ces hommes loués de la bouche de Dieu, jugés injustes par
les ignorants qui jugent au jour de l’homme, et soumettent la conduite
universelle du genre humain au point de vue de leur siècle et de leur
foyer. Novice aux armes, tu ignores à quel membre s’ajuste ce casque, ce
cuissart; tu prends l’un pour chaussure, l’autre pour te couvrir la
tête, et tu prétends en murmurant que l’armure n’est pas à ta taille! Un
jour, après l’heure du midi, toute vente est prohibée: ce marchand
va-t-il se révolter contre cette défense, parce qu’elle n’existait pas
ce matin? Trouveras-tu étrange, dans une maison, que tel serviteur
touche des objets interdits à celui qui verse à boire? que l’on fasse à
l’écurie ce qui n’est pas permis à table? Et faut-il s’étonner que, sous
le même toit, dans la même troupe d’esclaves, même permission ne soit
donnée ni partout, ni à tous?
Telle est l’erreur de ceux qui ne peuvent souffrir qu’il ait été permis
aux justes des anciens jours ce qui n’est pas permis aux justes
d’aujourd’hui; et que Dieu ait fait tel commandement à ceux-ci, tel à
ceux-là, pour des raisons temporelles, tous néanmoins demeurant esclaves
de l’éternelle justice; et cependant, dans un même homme, dans un même
jour, sous un même toit, ce qui sied à un membre répugne à l’autre; ce
qui est loisible maintenant cessera de l’être dans une heure; ce qui est
permis ou ordonné là est ici justement défendu et puni. Est-ce à dire
que la justice est différente et muable? Non; mais les temps qu’elle
gouverne changent dans leur fuite, car ils sont temps. Et les hommes,
trop courts de jours et de vue pour embrasser dans leur ensemble les
principes régulateurs des siècles passés et des différentes sociétés
humaines en les rattachant aux éléments contemporains, mais apercevant
sans peine ce qui, dans un seul corps, un seul jour, une seule maison,
convient à tel membre, à tel moment, à tel lieu, à telle personne, se
soumettent à l’ordre particulier, et se révoltent contre l’ordre
général.
J’ignorais alors ces vérités, et je n’y songeais pas; elles frappaient
mes yeux de toutes parts, et je ne voyais pas. Et quand je dictais des
vers, je savais bien qu’il ne m’était pas permis de placer
indifféremment un pied quelconque, qu’il fallait garder l’ordre dans la
variété des mesures, et que, dans un même vers, le même pied ne pouvait
se répéter partout, quoique l’art lui-même, qui présidait à mes chants,
soit constant, universel, indivisible dans sa législation. Et je ne
considérais pas que la justice, souveraine des bonnes et saintes âmes,
contient, d’une manière infiniment plus excellente et plus sublime,
toutes les règles qu’elle a données, partout invariable et appropriant
néanmoins à la variété des temps, non pas l’universalité, mais la
convenance particulière de ses préceptes. Aveugle que j’étais, je
blâmais ces saints patriarches qui ont usé du présent suivant
l’inspiration de Dieu, et annoncé l’avenir qu’il dévoilait à leurs yeux!