VII

Folie des Manichéens.

Car je ne soupçonnais pas cette autre nature qui seule est en vérité, et

je me démenais en subtilités pour complaire à ces ridicules imposteurs,

quand ils me demandaient d’où vient le mal; si Dieu est borné aux

limites d’une forme corporelle; s’il a des cheveux et des ongles, et

s’il faut tenir pour justes ceux qui avaient plusieurs femmes, tuaient

des hommes et sacrifiaient des animaux. Ces questions troublaient mon

ignorance; je me retirais de la vérité, et me figurais aller vers elle,

parce que je ne savais pas que le mal n’est que la privation du bien,

privation dont le dernier terme est le néant. Et pouvais-je le voir, moi

dont la vue s’arrêtait au corps, et l’esprit au fantôme?

Et je ne savais pas que «Dieu est un esprit» qui n’a point de membres

mesurables en longueur et largeur, dont l’être n’est point masse, car la

masse est moindre en sa partie qu’en son tout. Et fût-elle infinie, elle

est moindre dans un espace défini que dans un infini; et elle n’est pas

toute en tous lieux, comme l’esprit, comme Dieu. Et j’ignorais ce qui

est en nous, par quoi nous sommes semblables à Dieu, et en quel sens

l’Écriture a raison de dire que «nous sommes faits à son image[85]».

[85] Gen., I, 27.

Et je ne connaissais pas cette vraie justice intérieure, qui ne juge pas

sur la coutume, mais sur la loi de rectitude du Dieu tout-puissant, qui

ordonne les mœurs des pays et des jours, selon les pays et les jours,

toujours et partout la même, pas autre en d’autres lieux, pas autre en

d’autres temps; devant qui sont justes Abraham, Isaac, Jacob, Moïse,

David et tous ces hommes loués de la bouche de Dieu, jugés injustes par

les ignorants qui jugent au jour de l’homme, et soumettent la conduite

universelle du genre humain au point de vue de leur siècle et de leur

foyer. Novice aux armes, tu ignores à quel membre s’ajuste ce casque, ce

cuissart; tu prends l’un pour chaussure, l’autre pour te couvrir la

tête, et tu prétends en murmurant que l’armure n’est pas à ta taille! Un

jour, après l’heure du midi, toute vente est prohibée: ce marchand

va-t-il se révolter contre cette défense, parce qu’elle n’existait pas

ce matin? Trouveras-tu étrange, dans une maison, que tel serviteur

touche des objets interdits à celui qui verse à boire? que l’on fasse à

l’écurie ce qui n’est pas permis à table? Et faut-il s’étonner que, sous

le même toit, dans la même troupe d’esclaves, même permission ne soit

donnée ni partout, ni à tous?

Telle est l’erreur de ceux qui ne peuvent souffrir qu’il ait été permis

aux justes des anciens jours ce qui n’est pas permis aux justes

d’aujourd’hui; et que Dieu ait fait tel commandement à ceux-ci, tel à

ceux-là, pour des raisons temporelles, tous néanmoins demeurant esclaves

de l’éternelle justice; et cependant, dans un même homme, dans un même

jour, sous un même toit, ce qui sied à un membre répugne à l’autre; ce

qui est loisible maintenant cessera de l’être dans une heure; ce qui est

permis ou ordonné là est ici justement défendu et puni. Est-ce à dire

que la justice est différente et muable? Non; mais les temps qu’elle

gouverne changent dans leur fuite, car ils sont temps. Et les hommes,

trop courts de jours et de vue pour embrasser dans leur ensemble les

principes régulateurs des siècles passés et des différentes sociétés

humaines en les rattachant aux éléments contemporains, mais apercevant

sans peine ce qui, dans un seul corps, un seul jour, une seule maison,

convient à tel membre, à tel moment, à tel lieu, à telle personne, se

soumettent à l’ordre particulier, et se révoltent contre l’ordre

général.

J’ignorais alors ces vérités, et je n’y songeais pas; elles frappaient

mes yeux de toutes parts, et je ne voyais pas. Et quand je dictais des

vers, je savais bien qu’il ne m’était pas permis de placer

indifféremment un pied quelconque, qu’il fallait garder l’ordre dans la

variété des mesures, et que, dans un même vers, le même pied ne pouvait

se répéter partout, quoique l’art lui-même, qui présidait à mes chants,

soit constant, universel, indivisible dans sa législation. Et je ne

considérais pas que la justice, souveraine des bonnes et saintes âmes,

contient, d’une manière infiniment plus excellente et plus sublime,

toutes les règles qu’elle a données, partout invariable et appropriant

néanmoins à la variété des temps, non pas l’universalité, mais la

convenance particulière de ses préceptes. Aveugle que j’étais, je

blâmais ces saints patriarches qui ont usé du présent suivant

l’inspiration de Dieu, et annoncé l’avenir qu’il dévoilait à leurs yeux!

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 67 / 306 题