Grandeur ineffable de Dieu.
Qu’êtes-vous donc, mon Dieu, qu’êtes-vous, de grâce, sinon le Seigneur
Dieu? «Car quel autre Seigneur que le Seigneur? quel autre Dieu que
notre Dieu?[63]» O très haut, très bon, très puissant, tout-puissant,
très miséricordieux et très juste, très caché et très présent, très beau
et très fort, stable et incompréhensible, immuable et remuant tout,
jamais nouveau, jamais ancien, renouvelant tout et conduisant à leur
insu les superbes au dépérissement, toujours en action, toujours en
repos, amassant sans besoin, vous portez, remplissez et protégez, vous
créez, nourrissez et perfectionnez, cherchant lorsque rien ne vous
manque!
[63] Ps. XVII, 32.
Votre amour est sans passion; votre jalousie, sans inquiétude; votre
repentance, sans douleur; votre colère, sans trouble; vos œuvres
changent, vos conseils ne changent pas. Vous recouvrez ce que vous
trouvez et n’avez jamais perdu. Jamais pauvre, vous aimez le gain;
jamais avare, et vous exigez des usures. On vous donne de surérogation
pour vous rendre débiteur; et qu’avons-nous qui ne soit vôtre? Vous
rendez sans rien devoir; vous remettez ce qu’on vous doit, sans rien
perdre. Et qu’ai-je dit, mon Dieu, ma vie, mes délices saintes? Et que
dit-on de vous en parlant de vous? Mais malheur à qui se tait de vous,
car sa parole est muette.
V
Dites à mon âme: «Je suis ton salut».
Qui me donnera de me reposer en vous? Qui vous fera descendre en mon
cœur? Quand trouverai-je l’oubli de mes maux dans l’ivresse de votre
présence, dans le charme de vos embrassements, ô mon seul bien? Que
m’êtes-vous? Par pitié, déliez ma langue! Que vous suis-je moi-même,
pour que vous m’ordonniez de vous aimer, et, si je désobéis, que votre
colère s’allume contre moi et me menace de grandes misères? N’est-ce
donc rien que de ne vous aimer pas? Ah! dites-moi, au nom de vos
miséricordes, Seigneur mon Dieu, dites-moi ce que vous m’êtes. Dites à
mon âme: «Je suis ton salut». Parlez haut, que j’entende. L’oreille de
mon cœur est devant vous, Seigneur; ouvrez-la, et dites à mon âme[64]:
«Je suis ton salut». Et je cours après cette voix, et je m’attache à
vous! Ne me voilez pas votre face. Que je meure pour la voir! Que je
meure pour vivre de sa vue!
[64] Ps. XXXIV, 3.
La maison de mon âme est étroite pour vous recevoir, élargissez-la. Elle
tombe en ruines, réparez-la. Çà et là, elle blesse vos yeux, je l’avoue
et le sais; mais qui la balayera, à quel autre que vous crierai-je?
«Purifiez-moi de mes secrètes souillures, Seigneur, et n’imputez pas
celles d’autrui à votre serviteur[65]» Je crois, c’est pourquoi je
parle, Seigneur, vous le savez. Ne vous ai-je pas, contre moi-même,
accusé mes crimes, ô mon Dieu, et ne m’avez-vous pas remis la malice de
mon cœur? Je n’entre point en jugement avec vous qui êtes la vérité. Et
je ne veux pas me tromper moi-même, de peur que «mon iniquité ne mente à
elle-même[66]». «Non, je ne conteste pas avec vous; «car si vous pesez
les iniquités, Seigneur, Seigneur, qui pourra tenir[67]?»
[65] Ps. XVIII, 13, 14.
[66] Ps. XXVI, 12.
[67] Ps. CXXIX, 3.