Son désintéressement.
Il remettait tour à tour le soin de l’administration du temporel de
l’Église aux ecclésiastiques les plus propres à cet emploi. Il n’avait
jamais ni clef ni sceau entre les mains. C’était le prêtre
administrateur qui notait tout ce qui se recevait ou se donnait. L’année
révolue, on lisait au saint le relevé des recettes et des dépenses, de
ce qui avait été donné à l’Église ou de ce qui restait à dépenser, et
dans la plupart des articles, il préférait s’en rapporter à la bonne foi
de l’administrateur que de vérifier lui-même toutes les preuves. Il ne
voulut jamais acquérir ni maison, ni terre, ni métairie; mais si quelque
don ou legs semblable était fait à l’Église, il ne refusait pas; il
ordonnait au contraire d’accepter. Car nous savons qu’il a refusé
plusieurs héritages; non que les besoins des pauvres ne dussent y
trouver leur satisfaction, mais il aimait mieux en laisser la jouissance
aux enfants, parents ou alliés dépossédés par la volonté du mourant.
L’un des principaux de la ville d’Hippone, qui vivait à Carthage, voulut
de lui-même donner une terre à l’Église d’Hippone. Il en fit dresser
l’acte, où il s’en réservait l’usufruit, et il l’envoya à Augustin, de
sainte mémoire. Le saint accepta cette donation avec joie, et il le
félicita de songer ainsi à son salut éternel. Mais quelques années
après, et en notre présence, le même donateur écrivit au saint pour le
prier de rendre l’acte de cette donation à son fils, porteur de sa
lettre: il envoyait en dédommagement cent écus d’or pour être distribués
aux pauvres. Le saint gémit de voir ou que cet homme eût feint de
vouloir faire une bonne œuvre, ou qu’il se repentît de l’avoir faite. Il
témoigna toute la douleur dont Dieu pénétrait son âme, et il se répandit
contre un tel manque de foi en plaintes en en reproches. Cependant il
rendit aussitôt cet acte de donation, que nul n’avait exigé ni demandé,
expression d’une volonté entièrement libre, et il refusa l’argent. Mais
en lui répondant, il le réprimanda sévèrement, et l’avertit d’expier par
une humble pénitence son hypocrisie ou son injustice, et de satisfaire
Dieu pour ne pas sortir de cette vie chargé d’un si grand péché.
Il disait souvent qu’il y avait plus de sûreté et moins d’embarras pour
l’Église à recevoir seulement des legs testamentaires que des
successions entières, souvent épineuses et préjudiciables; quant aux
legs testamentaires, qu’il fallait plutôt en attendre l’acquittement que
de l’exiger. Ce qu’il n’acceptait pas lui-même, il n’empêchait pas ceux
de son clergé, qui en témoignaient le désir, de le recevoir. Et dans le
soin qu’il prenait du bien et des possessions de l’Église, il était
dégagé des attaches de la cupidité. Toujours élevé aux choses
spirituelles, c’est avec peine que, de la contemplation de l’éternité,
sa pensée descendait aux objets passagers; et quand il y avait mis
l’ordre nécessaire, délivré de cet importun et cuisant souci, son âme
reprenait son essor ou se recueillait en elle-même, s’appliquant à
méditer les choses divines ou à dicter ce que ses méditations lui
avaient révélé, ou à corriger ce qu’il avait dicté et les copies qu’on
en avait tirées. Et telle était l’occupation assidue de ses jours et de
ses nuits. Semblable à la pieuse Marie, figure de l’Église céleste, de
qui il est écrit qu’elle était assise aux pieds du Seigneur à écouter sa
parole; cette sainte femme, dont la sœur, se plaignant qu’elle n’en
était pas aidée dans son service, entendit cette réponse du Seigneur:
«Marthe, Marthe, Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera
point ôtée[30]».
[30] Luc, X, 39.
Il n’eut jamais le goût des constructions nouvelles; il craignait
d’engager dans des soins vulgaires son esprit, qu’il voulait conserver
toujours libre de toute préoccupation temporelle. Il n’empêchait pas
néanmoins ceux qui voulaient bâtir, il ne blâmait que l’excès. Quand
l’argent manquait à l’Église, il annonçait au peuple qu’il n’avait pas
de quoi donner aux pauvres. Il fit rompre et fondre les vases sacrés
pour en assister un grand nombre d’indigents et de captifs. Je n’eusse
pas rappelé ce fait s’il n’eût le sentiment charnel de plusieurs.
Ambroise, de sainte mémoire, a dit et écrit[31] qu’en de pareilles
nécessités il ne fallait pas balancer. Quand les fidèles négligeaient de
subvenir au trésor[32] de l’Église et aux besoins de la sacristie[33],
Augustin les avertissait hautement, à l’exemple de saint Ambroise, qui,
en de telles circonstances, avait pris la parole dans l’église; saint
Augustin était présent, et lui-même nous l’a raconté.
[31] _De Officiis_, lib. II, cap. XXVIII.
[32] Gazophylacium.
[33] Secretarium.