XXII

Sa vie domestique.

Dans ses vêtements, dans sa chaussure, dans son coucher, il gardait une

mesure de simplicité et de convenance, également éloignée d’une

recherche excessive et d’un abaissement affecté; en quoi les hommes

excèdent d’ordinaire, préoccupés de leur intérêt propre plutôt que de

celui de Jésus-Christ; mais lui tenait le milieu, n’inclinant ni à

droite ni à gauche. Sa table était modeste et frugale; quelquefois, avec

les herbes et les légumes, on servait de la viande pour les hôtes et les

infirmes, mais toujours du vin, car il savait et enseignait, d’après

l’Apôtre, que «tout ce que Dieu a créé est bon» et «qu’on ne doit rien

rejeter de ce qui se prend, parce qu’il est sanctifié par la parole de

Dieu et par la prière[26]»; enfin, comme lui-même l’a établi dans ses

_Confessions_, quand il dit: «Je ne crains pas l’impureté de l’aliment,

je crains l’impureté de la convoitise. Je sais qu’il a été permis à Noé

de se nourrir de toute chair; qu’Hélie a demandé à la chair l’apaisement

de sa faim; que l’abstinence admirable de Jean n’a pas été souillée de

sa pâture de sauterelles; je sais aussi qu’Ésaü s’est laissé surprendre

par un désir de lentilles; que David s’est accusé lui-même d’avoir

désiré un peu d’eau; que notre Roi a été tenté, non de chair, mais de

pain. Aussi le peuple dans le désert mérita-t-il d’être réprouvé, non

pour avoir eu le désir de la chair, mais parce que ce désir le porta à

murmurer contre le Seigneur[27]». Quant à l’usage du vin, l’apôtre écrit

à Timothée: «Ne continue pas à ne boire que de l’eau; use d’un peu de

vin à cause de ton estomac et de tes fréquentes infirmités[28]». Il se

servait de cuillers d’argent; le reste de la vaisselle était de terre,

de bois ou de marbre, non par nécessité et par indigence, mais par amour

volontaire de la médiocrité. Il pratiqua toujours l’hospitalité. A table

même, il aimait encore mieux la lecture ou la discussion que le

soulagement du boire et du manger. Pour en bannir la peste de la

médisance humaine, il avait fait écrire ces deux vers dans le

réfectoire:

[26] I Tim., IV, 4.

[27] _Confess._, lib. X, XXXI.

[28] I Tim., V, 33.

«Qui que tu sois, si tu aimes déchirer par ta médisance la vie des

absents, apprends que tu n’es pas digne de t’asseoir à cette table».

Et lui-même avertissait ses convives de s’abstenir de tout propos

inutile, de toute fable calomnieuse ou médisante. Il lui est plusieurs

fois arrivé de reprendre fort sévèrement quelques évêques de ses plus

grands amis qui, par oubli, péchaient contre son distique, leur disant

avec émotion, ou qu’il fallait effacer ces vers, ou qu’il allait se

lever de table et se retirer dans sa chambre. C’est ce dont moi-même et

d’autres, assis à sa table avec moi, avons été témoins.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 24 / 306 题