Sa vie domestique.
Dans ses vêtements, dans sa chaussure, dans son coucher, il gardait une
mesure de simplicité et de convenance, également éloignée d’une
recherche excessive et d’un abaissement affecté; en quoi les hommes
excèdent d’ordinaire, préoccupés de leur intérêt propre plutôt que de
celui de Jésus-Christ; mais lui tenait le milieu, n’inclinant ni à
droite ni à gauche. Sa table était modeste et frugale; quelquefois, avec
les herbes et les légumes, on servait de la viande pour les hôtes et les
infirmes, mais toujours du vin, car il savait et enseignait, d’après
l’Apôtre, que «tout ce que Dieu a créé est bon» et «qu’on ne doit rien
rejeter de ce qui se prend, parce qu’il est sanctifié par la parole de
Dieu et par la prière[26]»; enfin, comme lui-même l’a établi dans ses
_Confessions_, quand il dit: «Je ne crains pas l’impureté de l’aliment,
je crains l’impureté de la convoitise. Je sais qu’il a été permis à Noé
de se nourrir de toute chair; qu’Hélie a demandé à la chair l’apaisement
de sa faim; que l’abstinence admirable de Jean n’a pas été souillée de
sa pâture de sauterelles; je sais aussi qu’Ésaü s’est laissé surprendre
par un désir de lentilles; que David s’est accusé lui-même d’avoir
désiré un peu d’eau; que notre Roi a été tenté, non de chair, mais de
pain. Aussi le peuple dans le désert mérita-t-il d’être réprouvé, non
pour avoir eu le désir de la chair, mais parce que ce désir le porta à
murmurer contre le Seigneur[27]». Quant à l’usage du vin, l’apôtre écrit
à Timothée: «Ne continue pas à ne boire que de l’eau; use d’un peu de
vin à cause de ton estomac et de tes fréquentes infirmités[28]». Il se
servait de cuillers d’argent; le reste de la vaisselle était de terre,
de bois ou de marbre, non par nécessité et par indigence, mais par amour
volontaire de la médiocrité. Il pratiqua toujours l’hospitalité. A table
même, il aimait encore mieux la lecture ou la discussion que le
soulagement du boire et du manger. Pour en bannir la peste de la
médisance humaine, il avait fait écrire ces deux vers dans le
réfectoire:
[26] I Tim., IV, 4.
[27] _Confess._, lib. X, XXXI.
[28] I Tim., V, 33.
«Qui que tu sois, si tu aimes déchirer par ta médisance la vie des
absents, apprends que tu n’es pas digne de t’asseoir à cette table».
Et lui-même avertissait ses convives de s’abstenir de tout propos
inutile, de toute fable calomnieuse ou médisante. Il lui est plusieurs
fois arrivé de reprendre fort sévèrement quelques évêques de ses plus
grands amis qui, par oubli, péchaient contre son distique, leur disant
avec émotion, ou qu’il fallait effacer ces vers, ou qu’il allait se
lever de table et se retirer dans sa chambre. C’est ce dont moi-même et
d’autres, assis à sa table avec moi, avons été témoins.