_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, départie entr

ÉTUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE

QUELQUES

ÉCRIVAINS FRANÇAIS

FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT

HUYSMANS, ETC.

PAR

ÉMILE HENNEQUIN

1890

PRÉFACE

Ces articles ont été publiés à diverses époques dans diverses revues, et

l'auteur se proposait de les revoir et de les compléter. Émile

Hennequin, qui avait à un haut degré le respect de son talent et le

respect du livre, n'aurait certainement pas consenti à former un volume

d'études plus ou moins hétérogènes, qu'il n'y a pas de raison

péremptoire pour réunir sous un même titre, et qui ne constituent pas un

ensemble comme les _Écrivains francisés_. Soucieux de conserver tout ce

qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser

arrêter par les considérations qui l'auraient arrêté lui-même, et il

nous a semblé que, prise isolément, chacune des études que nous

présentons aujourd'hui offrait un assez haut intérêt pour honorer encore

la mémoire d'Émile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui

ont vu disparaître avec lui une des plus belles intelligences et l'un

des plus purs talents de la jeune génération.

L'Éditeur.

GUSTAVE FLAUBERT

ÉTUDE ANALYTIQUE

I

LES MOYENS

_Le style; mots, phrases, agrégats de phrases._ Le style de Gustave

Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assemblés en

phrases cohérentes, autonomes et rhythmées.

Le vocabulaire de _Salammbô_, de _l'Éducation sentimentale_, de la

_Tentation de saint Antoine_ est dénué de synonymes et, par suite, de

répétitions; il abonde en série de mots analogues propres à noter

précisément toutes les nuances d'une idée, à l'analyser en l'exprimant.

Flaubert connaît les termes techniques des matières dont il traite; dans

_Salammbô_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hébreu au

latin, aident à désigner en paroles propres les objets et les êtres.

Sans cesse, en des phrases où l'on ne peut noter les expressions

cherchées et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue

qui l'enserre et la contient comme un contour une figure.

À cette dure précision de la langue, s'ajoute en certains livres et

certains passages une extraordinaire beauté. Les paroles sollicitent les

sens à tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont

chatoyantes comme des gemmes, lustrées comme des soies, entêtantes comme

des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant

à ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les émotions en

phrases entièrement délicieuses:

«Les flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre

craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la

crevasse des falaises. La terre à la fin se fit plus étroite qu'une

sandale;--et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'océan,

nous tournâmes à droite pour revenir.»

Et ailleurs:

«Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les

cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture et

partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une écharpe ou

l'écho d'un soupir.»

Par un contraste que l'on perçoit déjà dans ce passage, Flaubert, précis

et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui

enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes

d'une âme, le sens caché d'un rite, tout mystère entrevu et échappant.

Certaines des scènes d'amour où figure Mme Arnoux, l'énumération des

fabuleuses peuplades accourues à la prise de Carthage, le symbole des

Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au début

de la nuit magique, susurrent à saint Antoine des phrases incitantes, la

chasse brumeuse où des bêtes invulnérables poursuivent Julien de leurs

mufles froids, tout cet au delà est décrit en termes grandioses et

lointains, en indéfinis pluriels abstraits et approchés qui unissent à

l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision.

Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares

sont assemblés en phrases par une syntaxe constamment correcte et

concise. Par suite de l'une des propriétés de la langue de Flaubert, de

n'employer par idée qu'une expression, un seul vocable représente chaque

fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans

appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture même

soudée par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement

courte se compose des éléments syntactiques indispensables, est

construite selon un type permanent, soutenue par une armature

préétablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables

mots, signes d'innombrables idées, formulées d'une façon précise et

belle, en une diction définitive. Cette parité grammaticale est le

principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les

différences de langue et de sujet, unissant des formes tantôt lyriques,

tantôt vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame

Bovary_ à la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associées

en deux types de période.

Le plus ordinaire, qui est déterminé par la concision même du style,

l'unicité des mots et la consertion de la phrase, est une période à un

seul membre, dans laquelle la proposition présentant d'un coup une

vision, un état d'âme, une pensée ou un fait, les pose d'une façon

complète et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'être liée à

d'autres et subsiste détachée du contexte. Ainsi de chacune des phrases

suivantes:

«Les Barbares, le lendemain, traversèrent une campagne toute couverte de

cultures. Les métairies des patriciens se succédaient sur le bord de la

route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers

faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans

les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par

derrière. Un vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient sur les

feuilles larges des cactus.»

De la présence chez Flaubert de cette période statique et discrète,

découlent l'emploi habituel du prétérit pour les actes et de l'imparfait

pour les états; de là encore l'apparence sculpturale de ses descriptions

où les aspects semblent tous immobiles et placés à un plan égal comme

les sections d'une frise.

Ce type de période alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les

propositions se succèdent liées. Aux endroits éclatants de ses oeuvres,

dans les scènes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement

échafaudé va se terminer par une idée grandiose ou une cadence sonore,

Flaubert, usant d'habitude d'un «et» initial, balançant pesamment ses

mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large,

pousse d'un seul jet un flux de phrases cohérentes:

«Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute

terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans

les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs

doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles

d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, à

moitié nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros

requins qui s'ébattent dans l'onde.»

Et cette autre période, dans un ton mineur «Maintenant, il

l'accompagnait à la messe, il faisait le soir sa partie d'impériale, il

s'accoutumait à la province, s'y enfonçait;--et même son amour avait

pris comme une douceur funèbre, un charme assoupissant. À force d'avoir

versé sa douleur dans ses lettres, de l'avoir mêlée à ses lectures,

promenée dans la campagne et partout épandue, il l'avait presque tarie;

si bien que Mme Arnoux était pour lui comme une morte dont il s'étonnait

de ne pas connaître le tombeau, tant cette affection était devenue

tranquille et résignée.»

En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand

apparaît une scène ou un personnage qui l'émeuvent; dans _Salammbô_ et

la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succède au récit.

Ces deux sortes de périodes s'unissent enfin en paragraphes selon

certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la

beauté et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net éclat

des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie

qui résulte du savant dosage des temps forts et des faibles.

Constitué comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un

_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une série de

courtes phrases statiques, d'allure contenue, où les syllabes accentuées

égalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grâce d'habitude à

une énumération, devient compréhensible et chantante, se traîne un peu

en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la période terminale

dans laquelle une image grandiose est proférée en termes sonores que

rythment fortement des accents serrés. Ainsi qu'on scande à haute voix,

ce passage:

«Où donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpétuellement? Tantôt

mince et recourbée tu glisses dans les espaces comme une galère sans

mâture; ou bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui

garde son troupeau. Luisante et ronde tu frôles la cîme des monts comme

la roue d'un char.»

Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:

«Il n'éprouvait pas à ses côtés ce ravissement de tout son être qui

l'emportait vers Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis d'abord

Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile,

parce qu'elle était noble, parce qu'elle était riche, parce qu'elle

était dévote,--se figurant qu'elle avait des délicatesses de sentiment,

rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs

dans la dépravation.»

C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternées, modérant,

contenant et précipitant le flux des syllabes, que Flaubert déclame la

longue musique de son oeuvre, en cadences mesurées. Et chacun de ses

groupes de brèves et de longues est si bien pour lui une unité discrète

et comme une strophe, qu'il réserve, pour les clore, ses mots les plus

retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits.

C'est ainsi que fréquemment, à défaut d'un vocable nombreux, il modifie

par une virgule la prononciation d'un mot indifférent, contraignant à

l'articuler tout en longues:

«Ça et là un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient

tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin,

tombées.»

Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvées,

telles que peut les inventer un écrivain embarrassé du lien de ses

idées, les paragraphes se suivent en lâches chapitres qu'agrège une

composition ou simple et droite comme dans les récits épiques, ou

diffuse et lâche comme dans les romans. _L'Éducation sentimentale_

notamment, où Flaubert tâche d'enfermer dans une série linéaire les

événements lointains et simultanés de la vie passionnelle de Frédéric

Moreau et de tout son temps, présente l'exemple d'un livre incohérent et

énorme.

Ainsi, d'une façon marquée dans les oeuvres où le style est plus libre

des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se

résout en chapitres dissociés, que constituent des paragraphes

autonomes, formés de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la

syntaxe. Ces éléments libres, de moins en moins ordonnés, ne sont

assemblés que par leur identité formelle et par la suite du sujet, comme

sont continus une mosaïque, un tissu, les cellules d'un organe, ou les

atomes d'une molécule.

_Procédés de démonstration: descriptions, analyse:_ De même que

l'écriture de Flaubert se décompose finalement en une succession de

phrases indépendantes douées de caractère identiques, ainsi ses

descriptions, ses portraits, ses analyses d'âmes, ses scènes d'ensemble

se réduisent à une énumération de faits qui ont de particulier d'être

peu nombreux, significativement choisis, et placés bout à bout sans

résumé qui les condense en un aspect total.

La ferme du père Rouault, au début de _Madame Bovary_, puis le chemin

creux par où passe la noce aux notes égrenées d'un ménétrier,--un canal

urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pécuchet_, sont

décrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase

générale qui désigne l'impression vague et entière de ces scènes. Le

merveilleux paysage de la forêt de Fontainebleau, dont l'idylle apparaît

au milieu de l'_Éducation sentimentale_, est peint de même avec des

types d'arbre, de petits sentiers, des clairières, des sables, des jeux

de lumière dans des herbes; le fulgurant lever de soleil à la fin du

banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montré en une

suite d'effets particuliers à Carthage, étincelles que l'astre met au

faîte des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des

chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de

Tanit; et pour la nuit de lune où Salammbô profère son hymne à la

déesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et

l'accroupissement des êtres qui les hantent, les murmures de ses arbres

et de ses flots, qui sont énumérés.

Les portraits de Flaubert sont tracés par ce même art fragmentaire.

Mannaëi, le décharné bourreau d'Hérode, la vieille nourrice au profil de

bête qui sert Salammbô, sont dépeints en traits dont le lecteur doit

imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies

modernes que le romancier a mises dans notre mémoire, les camarades de

Frédéric Moreau, les hôtes des Dambreux, le père Régimbard imposant,

furibond et sec, Arnoux, la délicieuse héroïne du livre; puis la figure

de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis

des comices, le débonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de

l'héroïne,--toutes ces figures et ces statures sont retracées

analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi:

«Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque.... Ses

paupières semblaient taillées tout exprès pour ses longs regards

amoureux où la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort écartait

ses narines minces et relevait le coin charnu de ses lèvres

qu'ombrageait à la lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un

artiste habile en corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de

ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde négligemment et selon les

hasards de l'adultère qui les dénouait tous les jours. Sa voix

maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque

chose de subtil qui vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa

robe et de la cambrure de son pied.»

Et cet art de raccourci qui surprend en chaque être le trait individuel

et différentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une

perfection supérieure; dans ce livre où chaque apparition est décrite en

quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir

une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba,

Hélène-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables.

Par un procédé analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les

âmes qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une série de

moyens qui reviennent à indiquer un état d'âme momentané de la façon la

plus sobre et en des mots dont le lecteur doit compléter le sens

profond, il dit tantôt un acte significatif sans l'accompagner de

l'énoncé de la délibération antécédente, tantôt la manière particulière

dont une sensation est perçue en une disposition; enfin il transpose la

description des sentiments durables soit en métaphores matérielles, soit

dans les images qui peuvent passer dans une situation donnée par

l'esprit de ses personnages.

Le dessin du caractère de Mme Bovary présente tous ces procédés. Par des

faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifiés les débuts de

son hystérisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les

crises décisives et finales de sa douloureuse carrière. Par des

indications de sensations, la plénitude de sa joie en certains de ses

rendez-vous, et encore l'âme vide et frileuse qu'elle promenait sur les

plaines autour de Tostes:

«Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant

d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin

dans les champs une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre

et les feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide, tandis que

les cimes se balançant toujours continuaient leur grand murmure. Emma

serrait son châle contre ses épaules et se levait.»

Pénétrant davantage la sourde éclosion de ses sentiments, d'incessantes

métaphores matérielles disent le néant de son existence à Tostes, son

intime rage de femme laissée vertueuse, par le départ de Léon et son

exultation aux atteintes d'un plus mâle amant:

«C'était la première fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son

orgueil, comme quelqu'un qui se délasse dans une étuve, s'étirait

mollement et tout entier à la chaleur de ce langage.»

Et encore la contrition grave de sa première douleur d'amour:

«Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de

son coeur; et il restait là plus solennel et plus immobile qu'une momie

de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'échappait de ce grand amour

embaumé et qui, passant à travers tout, parfumait de tendresse

l'atmosphère d'immaculation où elle voulait vivre.»

Puis des récits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les

récits de débats intérieurs chez Stendhal, complètent ces comparaisons,

dévoilent en Mme Bovary l'ardente montée de ses désirs, l'existence

idéale qui ternit et trouble son existence réelle. Des hallucinations

internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit à Tostes,

amère et déçue; de plus confuses, le désarroi de son esprit tandis

qu'elle cède à la fête des comices sous les déclarations de Rodolphe;

d'autres, l'élan de son âme libérée quand elle eut obtenu de partir avec

son amant; des imaginations confirment et attisent sa dernière passion

que mine sans cesse l'indignité de son amant, et emplissent encore de

terreur sa lamentable fin.

De ces procédés, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans

l'_Éducation sentimentale_; les personnages de ce roman sont montrés par

de très légères indications, un mot, un accent, un sourire, une pâleur,

un battement de paupières, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la

profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les

conversations de Frédéric et de Mme Arnoux, puis ce dîner où celle-ci,

Mme Dambreuse et Mlle Roques, réunies par hasard, entrecroisent

curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la

perfection de ce procédé, qui est encore celui des oeuvres épiques, et

de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne à la

description par les dehors.

Il faut retenir en effet combien ces procédés de Flaubert conviennent

aux nécessités de son style. Un énoncé de faits, une métaphore, un récit

d'imaginations se prêtent parfaitement à être conçus en termes précis,

colorés et rhythmés. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_

et de l'_Éducation_ sont ceux où l'auteur s'exalte à montrer la pensée

de ses héroïnes. Décrite comme une vision, frappée en éclatantes figures

et chantée comme une strophe, elle donne lieu à de splendides périodes,

où se déploient tous les prestiges du style.

L'art de ne révéler d'un paysage, d'une physionomie et d'une âme qu'un

petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante,

ressortent encore des tableaux d'ensemble où se mêlent les péripéties et

les descriptions. Que l'on prenne la scène des comices dans _Madame

Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les prés, la

main dans la main, et laissant derrière elles une senteur de laitage, la

myrrhe qu'exhalent les sièges sortis de l'église, les physionomies

grotesques ou abêties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les

passes conversationnelles où Rodolphe conquiert la chancelante épouse,

tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narré du train

ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Éducation

sentimentale_, cette contention et le choix adroit des détails

significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent

tous les habitués de traversées, est notée par ces simples mots: «Il se

versait des petits verres». Les courses, l'attaque singulière du poste

du Château-d'Eau pendant les journées de Février, qui est exactement ce

qu'un passant verrait d'une émeute,--une séance de club, l'élégance et

le luxueux ennui d'une réception chez un financier, sont décrits de même

en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et

poignantes entrevues de Frédéric et de Mme Arnoux, à cette idylle

d'Auteuil, où, vêtue d'une robe brune et lâche, elle promenait sa grâce

douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notées en faits

indispensables et dépourvues de toute phraséologie inutile. Que l'on se

rappelle, pour confirmer ces notions, les scènes exactes et comme

perçues de _Salammbô_, ou l'extrême concision des préludes descriptifs

dans la _Tentation_, les sobres et éclatantes phrases dans lesquelles un

détail baroque ou raffiné révèle tout un temps; le festin d'Hérode, où,

dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'énorme luxure

latente des convives qu'enivre la fumée des mets et la chaude danse de

l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en

touches sûres et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes

lumières et les attitudes passionnantes.

_Caractères généraux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une

minutie qui sera justifiée plus loin, les moyens dont use Flaubert pour

susciter en ses lecteurs les émotions qui seront désignées. Leur

caractère commun est aisé à démêler, et rarement, du style à la

composition, de la description à la psychologie, des mots aux faits, un

artiste a fait preuve d'une plus rigide conséquence.

Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec

rigueur et assemble avec effort des matériaux triés. Qu'il s'agisse de

l'élection d'un vocable, il le veut unique, précis et tel que chacun ou

chaque série réalise des idéaux sensuels et intellectuels nombreux. La

syntaxe est correcte, sobre, liante, de façon à modeler des phrases

presque toujours aptes à figurer isolées. Et comme cette rigueur concise

exclut de la langue de Flaubert toute superfluité, des lacunes existent,

ou le semblent, entre les unités dernières de son oeuvre; les

paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'étagent sans

soudure.

De même, si l'on considère ses procédés d'écriture par le contenu et non

plus par le contenant, les faits aussi soigneusement élus que les mots,

forcés d'ailleurs d'être tels qu'on les puisse exprimer dans une langue

déterminée,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu à de belles

phrases, et significatifs encore, parce qu'ils résultent d'un choix d'où

le banal est exclu.

De ce triage perpétuel des mots et des choses, résulte la concision

puissante, la haute et difficile portée de ce qu'exprime Flaubert; de là

ses descriptions écourtées, disjonctives et pourtant résumantes, sa

psychologie, soit transmutée en magnifiques images, soit réduite en

sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits perçoivent

ce qui est intime et d'ailleurs inexprimé; de là le sentiment de

formidable effort et d'absolue réussite parfois, que ces oeuvres

procurent, qui, ramassées, trapues, planies, parachevées et polies grain

à grain, ressemblent à d'énormes cubes d'un miroitant granit.

NOTES:

[Note 1: La signification de ce procédé d'analyse est excellemment

développée dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.]

II

LES EFFETS

_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, départie entre le vrai et

le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide

exactitude la ruine d'une âme forte et irrésignée qu'avilit et qu'écrase

la bassesse stupide de tous. L'_Éducation sentimentale_ conduit, par

l'infini dédale des lâches amours de Frédéric Moreau, de la rubiconde

infamie d'Arnoux, à la double beauté de Marie Arnoux; ce livre apprend à

mesurer les extrêmes de l'humanité. Il est des heures où du spectacle

des choses s'exhale le pessimisme parfois puéril de _Bouvard et

Pécuchet_, que corrige la cordiale pitié empreinte dans le premier des

_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes

spectacles d'avoir vu et pénétré la vie. L'irrésistible charme de la

_Légende_, la sèche beauté d'_Hérodias_, induisent à _Salammbô_ où la

pourpre et les ors du style expriment, en une suprême fanfare, l'exquis,

le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maîtresse, la _Tentation de

saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allégorie; pénétrée

de signification et décorée de splendeur, cette oeuvre consigne en un

dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave

Flaubert.

Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres où Flaubert s'est le

plus abandonné au terne cours de la vie, sont teintes parfois

d'incomparables beautés de style et d'âme. Il est même des passages dans

l'_Éducation sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer

d'indéfinissables mouvements d'âmes, touchent au mystère. Et si la

beauté rayonne dans _Salammbô_, la _Tentation_, _Hérodias_, la

_Légende_, elle y est définie et corroborée par un réalisme historique

plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pécuchet_ ne

ressort pas plus des tristes dénouements des romans, que des farouches

destinées qui s'appesantissent dans _Salammbô_ et des continus

effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'écroulement de ses

erreurs. Ainsi mêlées en des alliages où chaque élément prédomine

alternativement, les deux passions de Flaubert, la beauté exaltée

jusqu'au mystère, et la vérité suivie de pessimisme, composent les

livres que nous analysons.

_Le réalisme_: Le réalisme, qu'il faut définir la tendance à voir dans

les objets dénués de beauté matière à oeuvre d'art, est poussé chez

Flaubert à ses extrêmes limites, et, en fait, certains côtés extérieurs

de _Madame Bovary_ et de l'_Éducation_ n'ont pas été dépassés par les

romanciers modernes. Flaubert s'est astreint à décrire de niaises

campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la

Seine entre lesquelles se passe le début de son second roman. Des

intérieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute près

d'Yonville, où Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, à la

mansarde dans laquelle Dussardier blessé fut soigné par cette

énigmatique personne, la Vatnaz. Mais la médiocrité attire Flaubert

davantage. Il excelle à peindre en leur ironique dénûment de toute

beauté, certains intérieurs bourgeois, décorés de lithographies,

planchéiés, frottés et balayés. Certaines hideurs modernes le

requièrent. Il s'adonne à rendre minutieusement le ridicule des fêtes

agréables aux populations, comme les comices d'Yonville et les

solennités publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement

de la classe moyenne, les gros déjeuners de garçons, les séances au

café, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la

maîtresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte à sa

famille, sa gloriole de père infatué, le bonnet grec, la politique, les

joies solitaires en un métier d'agrément, sont complaisamment décrits.

Et de même, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la

religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains

de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant,

sont détaillés avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute

exactitude. Les êtres de ce milieu sont des âmes journalières et

ordinaires, toute la moyenneté des fonctions sociales, le pharmacien,

l'officier de santé, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le

répétiteur de droit, l'habitué d'estaminets, et les femmes de ces gens.

Décrits, analysés, mis en scène, avec une moquerie tacite, mais aussi

avec la pénétration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la

vie et de la société une image au demeurant exacte pour une bonne part

de ce siècle. Que l'on joigne à cette médiocrité des lieux et des gens,

le mince intérêt des aventures, un adultère diminué de tout l'ennui de

la province, la vie campagnarde de deux vieux employés, l'existence

sociale de quelques familles moyennes à Paris, que traverse le

désoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaîtra dans les romans de

Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthétique réaliste.

Il en possède la véracité. S'efforçant sans cesse de rendre exactement

du spectacle des choses ce que ses sens en ont perçu, il arrive, quand

il s'efforce de démêler les mobiles des actes et les phases des

passions, à une extraordinaire pénétration, qui est le résultat de sa

connaissance des modèles qu'il a pris, et de son application à rester

dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui

produisent les grands traits du caractère est merveilleuse, comme le

montrent les antécédents parfaitement calculés d'Emma et de Charles

Bovary, la vague adolescence de Frédéric Moreau. Puis ces caractères

jetés dans l'existence, soumis à ses heurts et consommant leurs

récréations, évoluent au gré des événements et de leur nature, avec

toute l'unité et les inconséquences de la vie véritable, tantôt nobles,

déçus et victimes comme Mme Bovary, tantôt perpétuant à travers des

fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frédéric Moreau,

tantôt sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences;

dont les menus faits décèlent perpétuellement en Flaubert une si

profonde perception des mobiles, de leur complication, de la

dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend

chacun différent de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit être,

Flaubert est parvenu à distinguer et à rendre le trait le plus

difficile: la lente transformation que le temps impose à ceux qu'il

détruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit

les personnes successives qui apparaissent tour à tour au-dehors et au

dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est

parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse

d'intérieur et reconnaissante de l'indépendance que le mariage lui

assure; puis l'inquiétude croissante de toute sa personne ardemment

vitale, et son chaste amour pour un jeune homme fréquentant sa maison,

prélude coutumier des adultères plus consommés. Et combien est nouvelle

celle qui se livre avec une grâce presque mûre à son aimé, et comme on

la sent, à travers ses cris de jeune maîtresse, la femme de maison, être

déjà responsable et dénué d'enfantillages. Puis les épreuves viennent,

sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement

habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet

la maîtresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs précèdent les

attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une

créature sentant le temps et la joie lui échapper, jusqu'à ce qu'elle

consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les

romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes

atteintes d'une existence sans pitié. On pourrait retracer de même les

lentes phases du caractère de Frédéric Moreau et de Mme Arnoux, qui tous

deux éprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformés par le

passage des jours, pétris et malléables au cours des passions et des

incidents.

Le souci du vrai et la réussite à le rendre que montrent la psychologie

et les descriptions réalistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres

d'imagination. Quand cet homme, qu'excède visiblement le spectacle du

monde moderne, s'adonne à l'évocation d'époques que son esprit

apercevait éclatantes et grandioses, il ne peut dépouiller son réalisme

et se sent impérieusement forcé d'étayer sa fantaisie du positif des

données archéologiques. Avant d'entreprendre _Salammbô_, il explore le

site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son

territoire. Puis, remuant les bibliothèques, s'étant assimilé le peu que

l'on sait sur la métropole punique, incertain encore et connaissant le

besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcroît à

l'archéologie biblique et sémitique, s'emplit encore la cervelle de tout

ce que les littératures classiques contiennent de farouche et de fruste.

Pour la _Tentation de saint Antoine_, de même, pas une ligne dans cette

série d'hallucinations qui n'eût pu donner lieu à un renvoi en

italiques.

«Je suis perdu dans les religions de la Perse, écrit-il dans sa

correspondance, je tâche de me faire une idée nette du dieu Hom, ce qui

n'est pas facile. J'ai passé tout le mois de juin à étudier le

bouddhisme, sur lequel j'avais déjà beaucoup de notes, mais j'ai voulu

épuiser la matière autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que

je crois aimable.»

Et pour l'extravagant final de ce livre:

«Dans la journée, je m'amuse à feuilleter des belluaires du moyen âge; à

chercher dans les «auteurs» ce qu'il y a de plus baroque comme animaux.

Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai à peu près

épuisé la matière, j'irai au Muséum rêvasser devant les monstres réels,

et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies.»

Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Légende de

saint Julien l'hospitalier_, il a prêté à Flaubert toute une collection

de traités de vénerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de

celles qu'il fit pour écrire _Bouvard et Pécuchet_ ou l'_Éducation_. Le

procédé apparaîtra le même. Avant de laisser enfanter son imagination,

de prêter à sa puissance verbale de beaux thèmes à phrases magnifiques,

Flaubert avait rempli sa mémoire de l'infinité de faits que réclamait

son style particulier, disconnexe et concis, et que son réalisme le

poussait à rechercher aussi véridiques que peuvent les fournir les

livres. Avant d'avoir écrit un paragraphe de ses oeuvres épiques ou

lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la

demeure, le luxe, la nourriture; ses fêtes, ses rites, sa politique, les

institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les

hasards de son histoire et la légende de son origine. Et quand il lui

fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone

sous Nabuchodonosor, évoquer les dieux et les monstres, il composa en sa

cervelle ces visions de données aussi exactes et d'aussi minutieux

renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que

les notes par lesquelles il décrivait un bal chez un banquier ou une

noce au village.

Cet art réaliste étayé de faits et d'où l'imagination est presqu'exclue,

atteint, par là, selon le voeu d'une de ses lettres «à la majesté de la

loi et à la précision de la science». L'oeuvre conçue comme

l'intégration d'une série de notes prises au cours de la vie ou dans des

livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la

recherche de certaines formes verbales, possède l'impassible froideur

d'une constatation et ne décèle des passions de son auteur que de rares

accès. Elle est, comme un livre de science, un recueil

d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de

traditions, bien différente de tous les romans d'idéalistes que

composent une série d'effusions au public à propos de motifs ordinaires

ou de faits clairsemés. Masqué par une esthétique qui consiste à montrer

de la vie une image et non pas une impression, l'écrivain garde en lui

ses opinions et ses haines, ne fournissant qu'à l'analyse de légers mais

suffisants indices.

_Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arrière-goût de

ses lectures, que les romans de Flaubert tendent à donner de la vie un

sentiment d'amère dérision. Sur la stupidité et la méchanceté de

certains êtres, sur l'inconsciente grossièreté d'autres, sur l'injustice

ironique de la destinée, sur l'inutilité de tout effort, la muette et

formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en

dissimulés sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le

formidable Regimbart de l'_Éducation_, exposent toute la platitude

humaine, folâtre ou grognonne, en des individuations si complètes

qu'elles peuvent être érigées en types. D'autres, pris, semble-t-il,

avec une particulière conscience, au plein milieu de l'humanité

courante, Charles Bovary, cet être essentiellement médiocre et chez qui

une bonté molle ajoute à l'insupportable pesanteur morale,--Jacques

Arnoux, plus canaille et plus réjoui, mais non moins irresponsable,

béat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la

moyenne contient de lourde bassesse et de haïssable laisser-aller. Et

ces êtres qui présentent à la vie la carapace de leur stupidité,

rubiconds et point méchants, oppriment, grâce à d'obscènes

accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, supérieure par la

volonté, Mme Arnoux supérieure par les sentiments, qui, avilies ou

contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous côtés cruellement

fermée. Qu'elles se débattent, l'une entre une tourbe de niais et avide

de trouver une âme assonante à la sienne, elle prostitue son corps et

ses cris à de bas goujat et meurt abandonnée de tous par le fier refus

de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbécile; que l'autre,

plus intimement malheureuse, froissée sans cesse par le choquant contact

d'un rustre, renonçant en un pudique et sage pressentiment, à l'amour

probablement chétif d'un jeune homme «de toutes les faiblesses»,

insultée par les filles, haïe de son enfant, et finissant en une

hautaine indulgence par faire à son mari l'aumône de soins

délicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux

nobles, et paient la peine de n'être pas telles que ceux qui les

coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la

bêtise d'une république succède à la niaiserie d'une royauté; quelques

années de vie de province s'écoulent en vides propos et minces

occurrences; des entreprises sont tentées auprès d'elles, réussissent ou

échouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit

et tous à une formidable halte, elles ne sentent intensément que le

malheur de songer à leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la

tristesse du rêve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre,

_Bouvard et Pécuchet_, qui est comme la nécrologie de toutes les

occupations humaines, il s'attache à montrer comment tout effort peut

aboutir à quelque échec, et accumulant les insuccès après les

tentatives, il proscrit le délassement de toute entreprise. Et si

dégoûté de l'action, l'on tente le refuge de la spéculation, voici qu'un

autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en

une éblouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs

humaines, tire le néant des évolutions religieuses, entrechoque les

hérésies, compare les philosophies et, finalement, quand d'élimination

en élimination on touche à l'agnosticisme panthéiste des modernes,

montre l'humanité recommençant le cycle des prières dès que le soleil se

lève et l'action la réclame.

Cet effrayant tableau de la vie qui, après en avoir décrit les duretés

réelles, évalue à l'inanité de consolations, tracé avec une

impassibilité qui le corrobore, par une méthode strictement réaliste où

des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi

rigoureusement hautain. Il semble qu'à la fin de sa vie, le pessimisme

de Flaubert se soit pénétré de douceur. Dans les deux premiers des

_Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, décrit l'humble vie de

sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Légende de saint Julien

l'hospitalier_ raconte la dure destinée d'un innocent parricide,

l'écrivain paraît compatir aux maux qu'il montre, et peut-être est-il

juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il

ne convenait pas de séparer la cause des grands de celle des petits,

qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des

souffrances qu'ils contribuent à aigrir.

_La beauté_: De quelque façon qu'il envisageât la vie, compatissant ou

sardonique, Flaubert la détestait. «Peindre des bourgeois modernes

écrit-il, me pue étrangement au nez». Aussi quitte-t-il, sans cesse, la

réalité que l'acuité de ses sens et les besoins de son esprit le

forçaient sans cesse aussi à apercevoir, et s'essaie-t-il à se créer un

monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en résumant du vrai ses

éléments épars d'énergie et de beauté sensuelle. Soit par l'harmonie de

phrases supérieures à leur sens, soit dans la grandeur d'âmes

douloureusement séparées du commun, soit dans l'évocation d'époque

mortes et sublimées dans son esprit en leur seule splendeur et leur

seule horreur, il sut s'éloigner de ce qui existe imparfaitement.

Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beauté de l'expression

conçue en termes nets, simplement liés, semble proférer une note lyrique

plus haute que les choses dites. La phrase s'ébranle, décrit son orbe et

s'arrête, avec la force précise d'un rouage de machine, et sans plus de

souci, semble-t-il, de la besogne à accomplir. Qu'il s'agisse de rendre

la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immaculé sur

l'abîme, ou les simples incidents du séjour d'une provinciale dans un

Trouville préhistorique, les mots se déroulent parfois avec la même

grandiloquence, et bondissent au même essor. L'enfant niais et veule qui

fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une période doué d'une

forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes

dits en termes héroïques! «Il suivait les laboureurs et chassait à coups

de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient.» Et même Homais,

l'homme au bonnet grec, dans une colère pédante contre son apprenti, en

vient à être désigné par une réflexion ainsi conçue: «Car, il se

trouvait dans une de ces crises où l'âme entière montre indistinctement

ce qu'elle renferme, comme l'Océan qui dans les tempêtes s'entrouve

depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abîmes.»

D'autres échappatoires sont plus légitimes et moins caractéristiques.

Flaubert use le premier du procédé naturaliste qui consiste à compenser

la médiocrité des âmes analysées par la beauté des descriptions où

l'auteur, intervenant tout à coup, prête à ses plus piètres créatures

des sens de nerveux artistes. Félicité, la simple bonne de Mme Aubain,

porte au catéchisme où elle accompagne la fille de sa maîtresse, une

sensibilité délicate et tactile, jusqu'à de pareilles élévations:

«Elle avait peine à imaginer sa personne; il n'était pas seulement

oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-être

sa lumière qui voltige la nuit, au bord des marécages, son haleine qui

pousse les nuées, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle

demeurait dans une adoration, jouissant de la fraîcheur des murs et de

la tranquillité de l'église.»

En s'accoutumant à rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se

débarrasse encore de la nécessité des modernistes, forcés de hacher leur

phrase à la mesure de paroles lâchées. Enfin placé devant les scènes où

le mènent ses romans, Flaubert quitte tout à coup l'exacte réalité et

s'abandonne à l'admiration du spectacle. Les Champs-Élysées dans

l'_Éducation_, le jardin d'un café-concert, où à un certain instant,

dans les bosquets, «le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes»,

le bal chez Rosanette, la forêt de Fontainebleau, présentent

d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le séjour au château de la

Vaubyessard, avec ses minuties d'élégance, la forêt où l'héroïne

consomme son premier adultère, le tableau de l'agonie et de

l'Extrême-Onction, jettent des éclats entre le restant d'ombre.

Enfin Flaubert satisfait son amour de l'énergie et de la beauté en

concevant les admirables femmes de ses romans, pâles, noires, fines et

tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Dès qu'il parle de l'une d'elles, son

style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la

séduction d'une âme acérée dans un corps souple, élancé et blanc. Les

fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds élans de son

âme vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle

parvient à exprimer de la sécheresse de sa vie, culminent en cette scène

d'amour où l'ineffable est presque dit:

«La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait à ras de terre au

fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers

qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, troué. Puis

elle parut éclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait,

et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande

tache qui faisait une infinité d'étoiles; et cette lueur d'argent

semblait s'y tordre jusqu'au fond, à la manière d'un serpent sans tête

couvert d'écailles lumineuses. Cela ressemblait à quelque monstrueux

candélabre d'où ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en

fusion. La nuit douce s'étalait autour d'eux; des nappes d'ombre

emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de

grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas

trop, perdus qu'ils étaient dans l'envahissement de leur rêverie. La

tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et

silencieuse, comme la rivière qui coulait, avec autant de noblesse qu'en

apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des

ombres plus démesurées et plus mélancoliques que celles des saules

immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bête nocturne,

hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les feuilles, ou

bien on entendait par moments une pêche mûre qui tombait toute seule de

l'espalier.»

Et cette passion déçue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme

intense de ses prunelles et le pli hardi de sa lèvre, son existence de

hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassée, outragée,

et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses

hontes, quelle violente évasion, en toutes ces scènes, hors le banal de

la vie!

Mme Arnoux est plus idéalement belle encore. Avec ses lisses bandeaux

noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente,

surprise et pure, elle inspire à Flaubert ses plus charmantes pages. Son

apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son «air de bonté

délicate»; puis à la campagne où Frédéric échange avec elle les premiers

mots intimes, plus tard la scène d'intérieur où il la trouva instruisant

ses enfants: «ses petites mains semblaient faites pour répandre des

aumônes puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement

avait des intonations caressantes et comme des légèretés de brise»;--la

visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation où la

beauté s'élève au mystère et à l'auguste:

«Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, Mme Arnoux sans bouger restait

les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet

tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se découpait

en pâleur au milieu de l'ombre.

Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le

couloir; il n'osa.

Il était empêché d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette

robe se confondant avec les ténèbres lui paraissait démesurée, infinie,

insoulevable ...»

Quelques écrivains français: Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc. · 第 1 / 11 段