Examen de ses opinions religieuses.
Longtemps on put appliquer à l’héroïque cicéronien ce qu’autrefois, par
une sorte d’intuition personnelle et prophétique, il avait dit lui-même
du malheureux Caturce, son devancier dans le martyre: «La flamme du
bûcher a dévoré sa dépouille mortelle, mais celle de l’envie s’acharne
encore après sa mémoire[143].» Catholiques et protestants, suivant la
remarque de Maittaire[144], se déchaînèrent à l’envi contre l’infortuné
Dolet; trouvant en cela, comme l’observe Bayle, _un centre d’unité_,
les uns et les autres parurent enfin s’entendre pour le stigmatiser
après sa mort du double surnom d’athée et de matérialiste. Déjà, au
chapitre VI, p. 94 du présent ouvrage, nous avons entendu Scaliger
soutenir bravement, dans sa généreuse invective contre un adversaire
qui ne pouvait plus lui répondre, que cette souillure d’impiété
avait _sali_ jusqu’au feu de la place Maubert!... A l’occasion d’un
poëme historique de notre Estienne, intitulé, comme nous l’avons vu
précédemment, _Francisci Valesii Fata_ (les Destins de François de
Valois), un certain Binet (_Binetus_), composa les deux distiques
suivants:
[143] V. plus haut, ch. III, p. 45.
[144] «Male apud multos cum papistas tum protestantes,
quoad suam de religiosis rebus opinionem, audit
Doletus.» (Vol. cité, p. 101.)
«Auprès de beaucoup, papistes ou protestants, une
mauvaise réputation s’attache à Dolet, relativement à
ses opinions en matière religieuse.»
Qui modo _Francisci_ descripsit _Fata_ Doletus,
Non sua prospexit _fata_ futura miser;
Debuit insequier Christum, nec vivere _fato_
Atheus, et rapidis inde perire focis.
«Ce Dolet qui naguère nous a retracé les _Destins de François Ier_,
n’a pas prévu, le malheureux! son propre _destin_; il aurait dû
suivre la trace du Christ et ne pas vivre en athée, _destiné_ à périr
dans un foyer dévorant.»
André Frusius, autre plaisant en _us_ de la même époque, s’avisa (p. 40
de ses _Epigrammes_) de jouer en ces termes sur le nom de la victime,
rapproché du verbe latin _dolere_, souffrir... C’est une terrible
chose, que l’esprit des savants:
Mortales animas gaudebas dicere pridem;
Nunc immortales esse, _Dolete, doles_.
«Hier encore, tu soutenais avec joie que l’âme devait périr; tu vois
maintenant qu’elle est immortelle... O _Dolet_, quelle _douleur_!»
Je lis dans les _Mémoires de Michel de Castelnau_, publiés par J. le
Laboureur (_Paris_, Pierre Lamy, 1660, 2 vol. in-fol.), t. 1, p. 355 et
356:
«Philibert Babou, dit de la Bourdaisière, cardinal, successivement
evesque d’Engoulesme et d’Auxerre, parle ainsi de nos premiers
huguenots, en deux lettres originales du 23 may et du 13 juin,
lesquelles je croy estre de l’année 1562, et qu’il escrivit de Rome à
Bernardin Bochetel, evesque de Rennes, ambassadeur du roy auprès de
l’empereur:
«..... S’ils sont huguenaulx, je ne m’esbays pas s’ils sont
traistres, pour n’avoir jamais veu un seul homme de bien de ceste
nouvelle religion, et de très-meschants un monde; _me souvenant avoir
veu en ma jeunesse_ DOLET _un des premiers, qui, commençant par assez
légères opinions et de peu d’importance, tomba en peu de temps ès
plus execrables blasphemes que j’ouys jamais_...»
Voici maintenant l’opinion que Calvin prêtait à notre Estienne, au
sujet de l’immortalité de l’âme. Elle se trouve à la page 78 de son
livre _de Scandalo_ (Genevæ, in officina Jo. Crispini, 1551, in-8º):
«Agrippam, Villanovanum (_id est_ Servetum), _Doletum_ et similes
vulgo notum est tanquam Cyclopas quospiam Evangelium semper fastuose
sprevisse. Tandem eo prolapsi sunt amentiæ et furoris, ut non modo in
Filium Dei exsecrabiles blasphemias evomerent, _sed quantum ad animœ
vitam attinet, nihil a canibus et porcis putarent se differre_.»
«C’est une chose vulgairement notoire qu’Agrippa, Servet, _Dolet_
et consorts, ont toujours, nouveaux Cyclopes, outragé l’Evangile de
leurs fastueux mépris. Ils ont même glissé si avant sur cette pente
de folie furieuse, que, non contents de vomir contre le Fils de Dieu
d’exécrables blasphèmes, _ils ont, relativement à la vie de l’âme,
déclaré qu’ils ne différaient en rien des chiens et des pourceaux_.»
Enfin, un écrivain catholique cité par Bayle, Prateolus (_Elench.
Hœret._), parlant des athées, associe Estienne Dolet avec Diagoras,
Evhémère, Théodore et autres philosophes que l’antiquité reconnaissait
généralement pour avoir nié l’existence de Dieu.
Le bon Maittaire, avec cette loyale naïveté d’un savant qui n’a jamais
vécu qu’avec les livres, cherche en vain à s’expliquer les motifs de
cette odieuse imputation d’athéisme, lancée contre la mémoire de Dolet
par l’animosité commune des protestants et des catholiques[145]. La fin
de ce chapitre donnera, je l’espère, le mot probable d’une énigme qui
ne laisse pas que d’être curieuse.
[145] «Nec satis adhuc potui comperire, quid in causa
fuerit, ut sinistram hanc famam consequeretur.» (Vol.
cité, p. 101.)
«Je n’ai pas encore pu me rendre compte du motif qui
lui a valu cette sinistre réputation.»
Je vais, à mon tour, essayer de résoudre cette question si longtemps
controversée des opinions religieuses ou irréligieuses de Dolet.
Elle se résume en deux chefs principaux, qu’il s’agit d’examiner
successivement:
1º Était-il protestant?
2º Était-il athée?
Estienne se chargera lui-même de répondre à la première partie de
l’accusation. A la page 55 de ses _Harangues contre Toulouse_, il
proteste en ces termes de son orthodoxie catholique:
«Je vous prie donc et vous conjure d’être bien persuadés que, loin
de suivre en quoi que ce soit cette inique et impie obstination des
hérétiques, il n’y a rien de pire et qui soit plus haïssable et plus
condamnable à mes yeux que ce désir des novateurs à la règle; la
seule religion qui me plaise est celle qui nous a été apportée et
transmise depuis tant de siècles par ces saints et pieux héros de
notre croyance. Je ne saurais donc approuver en rien ces nouvelles
opinions qui ne sont nullement nécessaires; je n’observe que celle
dont nos pères ont jusqu’à ce jour pratiqué les rites.»
Et il termine ainsi son dialogue, _De l’Imitation cicéronienne, contre
Erasme et pour Christophe de Longueil_:
«La méprisable curiosité des luthériens a porté une cruelle atteinte
à la dignité de la religion; ces hérétiques ont fourni le prétexte
de mépriser les choses les plus connues; en place des divines
institutions qu’ils ont renversées, ils en ont introduit de purement
humaines; ils ont aiguisé l’esprit des ignorants et des brutes.»
Ce fut sans doute pour corroborer de son mieux cette double profession
de foi, qu’au nombre des pièces présentées par lui au concours des
_Jeux floraux_, il inséra les deux odes suivantes en l’honneur de la
Vierge, odes qu’il dédia plus tard à son ami Salmon Macrin, en les
réimprimant dans son recueil de 1538:
Mene Parnassi moderator alme,
Me tuum linques modo, Phœbe, vatem;
Dum decus cœli Mariam sacratis
Laudibus orno?
Mene, quas vernans Heliconis umbra
Solis a vultu calido tuetur,
Mene rideri libet, o Sorores,
Magna secutum?
Jam satis vestro auxilio poetæ
Martis horrendos cecinere motus
Jam satis scripsere jocos Diones
Carmine molli.
Nunc juvet paulo graviora vestris
Cantibus; juvet ad canoram
Barbiton laudes Mariæ decusque
Jungere cœlo.
Quæ tuos, Titan, prior horret ortus,
Quæque te ponto tegit occidentem
Terra, certatim Mariæ verendum
Numen adorat.
Qui plagam Rheni colit, aut Iberum,
Quos rigat Mæotidos unda ripæ,
Hujus agnoscunt celebrantque nomen
Poplite flexo.
Hujus ad nutum micat omne sidus,
Hujus ad nutum tumidæ procellæ,
Et mare insanum silet, atque dira
Murmura ponit.
Hæc Dei Gnatum peperit, salutis
Hæc ducem nostræ tulit alma Virgo;
Hæc ab inferni tenebris ad auras
Extulit omnes.
Quid? quod hæc in nos Superum furorem
Et minas Cœli altitonantis arcet,
Rebus ut nostris mala nulla spirent
Numina læsa?
Ergo selectos per aprica rura
Colligat florum cumulos juventus;
Colligat flores Hyacinthi, et aras
Virginis ornet.
Lilii thyrsis niveis ligustra
Implicet, texatque amarantho amomum;
Quæque vim afflatus referunt Sabæi,
Gramina carpat.
Ac ubi multo sacra templa flore
Sparsa spirabunt varios odores,
Virginis tali prece quisque pro se
Vellicet aurem:
O piis votis via læta spesque!
O reis certum miseris levamen!
O quies præsens, statioque fessis
Tuta carinis!
Per tui fœtus uteri pudici,
Per tuæ nomen Sobolis beatæ,
Per sinus e queis Deus ipse quondam
Lac bibit infans;
Per tuum nomen, Dea summa, per te,
Virgo, quæ nostros studiosa questus
Et preces audis, per amœna Tempe
Quæ pede calcas:
Huc ades, Regina poli, secundo
Huc ades gressu, populique vota,
Vota clamantis, pia Virgo, læto
Suspice vultu.
Sit procul bellum, procul hine aberret
Pestis; et flavam Cererem Lyæus
Vincere ubertate velit, cadosque
Impleat uvis.
Plura quid? stamen fera dum secabit
Atropos, celsi pateant Olympi
Tum fores nobis, reseretque magnam
Claviger aulam[146].
[146] _Carm._, III, 34.
«Bienveillant modérateur du Parnasse, m’abandonneras-tu, Phébus, moi
ton poëte, à l’heure où je consacre à Marie, cette gloire du ciel,
une sainte couronne de louanges?
«Et vous, divines sœurs, que l’ombre printanière de l’Hélicon protége
contre les regards enflammés du soleil, souffrirez-vous, ô Muses,
qu’en poursuivant un si grand but, j’aboutisse au ridicule?
«Assez longtemps vous avez aidé les poëtes à chanter les horribles
tumultes de Mars, ou, par contre, à retracer les jeux de Vénus dans
leurs vers efféminés.
«Qu’un plus grave sujet ressorte aujourd’hui de vos chants, et que
votre lyre sonore élève jusqu’aux cieux l’honneur de Marie.
«Aux lieux où le soleil se lève dans son effrayante splendeur, aux
lieux où il se plonge sous les flots de la mer occidentale, partout
on adore Marie, partout on révère sa divine puissance.
«Aux bords du Rhin et de l’Ebre, comme aux plages que baignent les
Palus-Méotides, on reconnaît, on célèbre à genoux son saint nom.
«A son moindre signe le firmament allume tous ses feux, la mer
houleuse et folle comprime sa grande voix.
«Vierge féconde, elle a enfanté le Fils de Dieu, le guide éternel
de notre salut; elle nous a ramenés tous des ténèbres de l’enfer à
l’atmosphère de la vie.
«N’est-ce pas elle aussi qui retient loin de nous la fureur et les
menaces du ciel haut-tonnant? elle qui détourne de nos têtes le
souffle mortel du courroux divin?
«Cueillez donc, enfants, cueillez à pleines mains des fleurs dans la
campagne qu’inonde le soleil, dépouillez la tige de l’hyacinthe, pour
embellir les autels de la Vierge.
«Entrelacez en guirlandes de neige le lis et le troëne, mariez
l’amarante à l’amome, pillez les herbes odorantes qui rappellent les
vives senteurs de l’Arabie.
«Et quand, jonché de fleurs, le temple saint exhalera mille parfums,
que cette prière commune vienne frapper l’oreille attentive de la
Mère de Dieu:
«--O voie de bonheur et d’espérance ouverte aux pieux élans,
soulagement infaillible des malheureux qui plient sous le fardeau
de leurs fautes, repos toujours prêt, rade toujours sûre pour les
vaisseaux qu’a fatigués la tempête!
«Par le fruit de ton chaste amour, par le nom de ton bienheureux
Fils, par ce sein qui jadis allaita l’enfance d’un Dieu;
«Par ton nom, divine souveraine, par toi-même, Vierge compatissante
à nos plaintes, exorable à nos prières, par les riantes pelouses que
foulent tes pieds;
«Viens, Reine du ciel, viens à nous comme une vivante promesse de
félicité; Vierge pieuse, accueille de ton plus doux sourire les vœux
du peuple qui crie jusqu’à toi.
«Éloigne de nous la guerre et la peste; que la blonde Cérès soit
vaincue en richesse par le dieu de la vigne, et que la vendange
regorge sous nos pressoirs.
«Une prière encore; quand la cruelle Atropos aura coupé la trame de
nos jours, que le haut Olympe nous ouvre ses portes, et que le saint
porte-clefs nous admette dans l’immense palais des cieux.»
Quantum laudis abest vatibus optimis,
Rem si forte levem carmine pessimo
Enarrent, nec opus plebeium et leve
Possint viribus assequi!
Contra, quam minimum dedecus obterit
Laudem perpetuam vatis, ad ardua
Qui aggressus labat, et robore debili
Molem ferre nequit gravem!
Nemo Vergilii, dum Priami canit
Casus, non facile dissimulet deam
Clion sæpe locis pluribus opprimi,
Victam quandoque cedere;
Nemo magni etiam carmen Homeri amet,
Mireturve minus, si, dum ab eo Ilias
Cantatur, grave quicquam exsuperet modos
Vatis principis omnium.
Et quisquam dubitet parcere risui,
Si, dum Christiparæ Virginis effero
Laudes, carmina me nulla satis juvent,
Atque impar oneri cadam?
Illa est, illa poli quæ imperium tenet;
Illa est quam haud celebris Pallas, Apollove,
Quam non ipse Helicon cum Aonidum choro
Dignis cantibus efferat[147].
[147] _Carm._, III, 35.
«Quel déficit de gloire pour les plus grands poëtes, s’ils ont le
malheur de traiter en méchants vers un sujet insignifiant, sans
pouvoir même venir à bout de cette besogne mesquine et vulgaire!
«En revanche, qu’il déchoit peu de sa réputation, celui qui chancelle
en marchant vers un but trop élevé, et qui, trahi par ses forces,
succombe sous une tâche impossible!
«Quand Virgile chante les infortunes de Priam, on pardonne volontiers
à sa muse épique de s’affaisser parfois sur elle-même, et de s’avouer
vaincue.
«On n’aime, on n’admire pas moins, dans l’Iliade, le génie d’Homère,
pour tel ou tel obstacle que ce roi des poëtes n’a pu franchir.
«Et l’on refuserait de m’épargner le sarcasme, à moi qui, pour
célébrer la Vierge, la Mère du Christ, ne trouve aucune ressource
dans ma veine stérile; à moi dont un pareil sujet écrase
l’impuissance!
«Elle, la Reine des cieux!... ni la célèbre Pallas, ni Apollon lui
même, ni l’Hélicon tout entier avec le chœur des Muses, ne sauraient
l’exalter dignement!»
Je ne voudrais pas, avec tout cela, donner mon héros pour meilleur
catholique qu’il ne l’était en réalité; ce serait dépasser le but
que je me propose d’atteindre. Dolet, comme beaucoup d’autres n’a pu
manquer d’être séduit par cette douce et poétique figure de la Vierge,
que le sec protestantisme n’a jamais voulu comprendre: mais en général
il évite, autant que possible, de s’engager dans le labyrinthe des
mystères; ce ferme et sévère esprit s’en tient, par une préférence
instinctive, aux plus hautes généralités de la religion universelle; et
quant à la partie explicite et spéciale du dogme adopté par l’Église
romaine, il se garde bien, sous ce rapport, de formuler nettement sa
pensée philosophique. Tout à l’heure, on verra pourquoi.
Passons au second chef d’accusation. Il se subdivise en deux autres,
qui s’impliquent mutuellement; autrement dit, on a prétendu que Dolet
avait nié:
1º L’immortalité de l’âme;
2º L’existence de Dieu.
J’avoue franchement qu’il a fourni lui-même plus d’un prétexte à la
première de ces deux terribles imputations. On doit se rappeler,
notamment, cette phrase un peu scabreuse, que j’ai déjà citée dans le
courant de mon travail. (V. plus haut, ch. III, p. 59):
Ne mortis horre spicula, quæ dabit
Sensu carere.
«Ne tremble pas devant l’aiguillon de la mort; elle te donnera le
bonheur de ne plus rien sentir.»
Mais je l’ai dit et je le répète: un cri de douleur n’est pas une
preuve, un blasphème n’est pas un aveu; c’est le mensonge déchirant
arraché par la torture morale! En mainte autre circonstance, Dolet a
proclamé hautement et dans les plus nobles termes le grand principe
de l’immortalité de l’âme. Écoutons-le, par exemple, dans sa réponse
aux lâches personnalités de l’Italien Sabinus, qui, lui aussi, l’avait
accusé de matérialisme, à propos d’une question purement littéraire:
«Ausus es graviorem aliam notam nobis inurere, Italis propriam,
Gallis incognitam: sane de animæ mortalitate sensum... Animam,
inquis, corpori superstitem non credit Doletus... At quis meus inter
omnes sermo, nisi pius, nisi castus, nisi Dei honore plenus? Quod
meum exstat scriptum, quod vel tenuissimam impietatis (impietatem
voco de animæ interitu opinionem) bono alicui suspicionem concitet?
Et vita quam degimus, non plane christiana?...»
«Tu as eu l’audace de m’imprimer un autre stigmate encore plus
honteux, un stigmate inhérent aux Italiens, mais inconnu des
Français, le sentiment de la mortalité de l’âme... Dolet, dis-tu, ne
croit pas que l’âme survive au corps... Mais quel est mon langage,
au su de tout le monde, sinon pieux, chaste et plein de respect
pour la Divinité? Existe-t-il un seul écrit de ma main, qui puisse
faire naître chez les bons esprits le plus léger soupçon d’impiété
(j’appelle impiété l’opinion qui suppose la mort de l’âme)? Ma vie,
enfin, n’est-elle pas absolument chrétienne?...»
Dans son _Genethliacum Claudii Doleti_, traduit, comme nous l’avons
vu, par son ami Cottereau, sous le titre d’_Avant-Naissance de Claude
Dolet_, voici de quelle manière il s’exprime, relativement à cette
grave question de l’âme, en s’adressant à son fils au berceau; je me
sers à la fois du texte latin et de la traduction, ou plutôt de la
paraphrase française:
Tu ne crede animos una cum corpore lucis
Privari usura. In nobis cœlestis origo
Est quædam, post cassa manens, post cassa superstes
Corpora, et æterno se commotura vigore.
Scilicet a summo rerum Genitore creati
Sic sumus, ut rapida corpusque animusque necentur
Morte, nec in cœlum pateant ex orbe receptus?
Non ita: sunt nobis reditus ad regna paterna,
Regna Dei, genus unde animi duxere perennes.
................ Il ne fault avoir foy
A ceulx disantz (et ne sçavent pourquoy)
L’ame et le corps tous deux mourir ensemble.
L’ame est du ciel, à son Pere ressemble
(C’est Dieu) qui n’ha et ne peult avoir fin:
Aussi n’ha il l’ame au corps mise, affin
Qu’avec le corps par la mort soit mortelle.
Croy (et est vray) que l’ame est immortelle,
Et que de Dieu a prins son origine,
Qui ne meurt point, et que Mort n’extermine
De l’heritage aux bien vivantz promis,
De l’heritage où nous serons tous myz
Par le merite (ô divine clemence)
De Jesus-Christ; et en telle fiance
Meurs, quand plaira à Dieu d’icy t’ouster,
Où aultre foys luy a pleu te bouter.
On remarquera sans doute que, sur la fin de cette tirade, le traducteur
paraphraste ajoute à la pensée de son auteur, en parlant du mystère
de la Rédemption dont celui-ci ne dit pas un mot; car, ainsi que j’en
ai déjà fait l’observation, c’est un parti pris chez Estienne de se
renfermer dans l’expression générale du sentiment religieux, sans
jamais se déclarer positivement pour tel ou tel article formel du dogme
catholique.
Abordons, à présent, l’accusation d’athéisme.
Depuis dix ans que je m’occupe de Dolet, je crois avoir lu avec une
certaine attention à peu près tout ce qui est sorti de sa plume. Eh
bien! je l’affirme sans crainte: je n’ai pas trouvé chez cet homme si
indignement traqué par la calomnie contemporaine, une phrase, un mot,
qui, même avec l’interprétation la plus malveillante, puisse faire
croire qu’il ait nié, ou simplement mis en doute l’existence de Dieu.
Bien au contraire, j’ai rencontré çà et là dans ses livres une foule de
passages d’où jaillissent, pour ainsi dire, les plus vifs élans vers la
toute-puissance et la toute-bonté divines.
C’est ainsi qu’à la page 1328 du second volume de ses _Commentaires_,
il adresse _aux Dieux_ la prière suivante, pour détourner de sa tête un
fléau depuis longtemps prévu, celui de la justice humaine:
«Superi, rerum omnium præpotentes Superi, hanc mihi unam, hanc unam
largimini felicitatem, ut mea nunquam existimatio, mea nunquam salus,
mea nunquam vita (fortunæ bona, ut caduca et inania, curis vestris
digna non censeo, neque vos pro iis prece ulla velim obtundere)
ex judicum pendeat sententiis. Bonis omnibus abundasse, felicitate
omni cumulatus, voluptate omni in vita colliquisse mihi sane quidem
videbor, si hoc precibus a vobis assequor. Quod ut assequar, tanto
vos opere flagito, quam ingenue ex animoque omnia vobis accepta
refero, quam studiose vestra suspicio numina, quam vestram in omni re
intueor et admiror potentiam.»
«Grands Dieux, souverains ordonnateurs de toutes choses, accordez-moi
ce bonheur, cette unique félicité. Je ne vous parle pas des biens de
la fortune: caduques et vides, je les crois indignes de vos soins, et
ce n’est pas pour eux que je voudrais vous importuner de la moindre
prière. Mais faites que mon honneur, mon salut, ma vie, ne dépendent
jamais d’une sentence de juge. Ah! certes, si j’obtiens de vous
l’accomplissement de mes vœux à cet égard, ce sera la plus riche
abondance, la jouissance la plus vive, la plus entière volupté de
mes jours. Cette faveur, je vous la demande avec autant d’instance,
que je mets de franchise et de cœur à vous rapporter tout, de zèle à
reconnaître vos suprêmes volontés, d’admiration à contempler en tout
et partout votre éternelle puissance!»
Le croirait-on? Ses ennemis l’accusèrent de paganisme, pour avoir, dans
cette prière, remplacé _Dieu_ par _les Dieux_. Ils appelèrent hérésie
ce qui n’était qu’une élégance latine, une tournure cicéronienne.
Personne n’aurait dû s’y tromper; mais la haine voit trouble en plein
midi.
Ailleurs, dans le _Genethliacum_ déjà cité, Dolet recommande en ces
termes, à son jeune fils, la croyance en Dieu, comme la plus sûre et la
plus salutaire de toutes:
Vive Deo fidens; stabilis fiducia Divum
Tristitia vitæ immunem te reddet ab omni:
Religionis amor veræ fert commoda tanta!
Ce que l’_Avant-Naissance_ reproduit ainsi:
En premier lieu, ta foy ce poinct tiendra,
Qu’il est ung Dieu tout-puissant et unicque
En ses effectz; et si ce, sans replicque,
Tu crois par foy, et en luy ta fiance
Soit toute mise, ô Dieu! quelle asseurance!...
J’en viens, maintenant, à la question que s’est posée Maittaire, sans
pouvoir ou sans vouloir la résoudre. Pourquoi les catholiques et les
protestants du seizième siècle ont-ils, d’une voix presque unanime,
taxé Dolet d’athéisme?
Je m’explique facilement cette imputation haineuse, de la part
des premiers. Ce qu’ils détestaient dans le pauvre Estienne, ce
n’était pas, au fond, le traducteur prétendu athée de l’_Axiochus_
(l’accusation d’athéisme ne fut alors qu’un prétexte sournoisement
saisi); c’était l’homme qui osait proclamer, _avec suffisante probation
des docteurs de l’Eglise_, la nécessité de traduire _les Sainctes
Lettres en langue vulgaire, et mesmement en la françoyse_; l’homme
qui essayait d’introduire dans le sanctuaire, jusqu’alors fermé aux
profanes, l’esprit d’indépendance et d’examen; l’homme qui prétendait
donner à l’autorité de la parole divine la sanction de la liberté
humaine; l’homme, enfin, qui voulait que l’on pût dire: Je pense!
avant de s’écrier: Je crois!
Mais alors, objectera-t-on peut-être, Dolet devait avoir pour lui
toutes les sympathies du protestantisme. Pourquoi donc, à l’exemple
des catholiques, les luthériens et les calvinistes de l’époque ont-ils
déployé tant d’acharnement contre lui?
C’est qu’avant tout, Estienne Dolet l’humaniste, Estienne Dolet le
cicéronien, était un homme de l’antiquité, un esprit logique et
sincère. Profondément hostile aux tendances _moyen âge_ de l’Église
catholique, il n’éprouvait pas une moins grande répugnance pour cette
réforme qui, au bout du compte, n’en était pas une. Ce n’était pas vers
Luther ou Calvin qu’il marchait; c’était ailleurs, bien plus loin,
du côté de Voltaire. A quoi bon, en effet, s’arrêter à moitié de la
route? Aïeul intellectuel des vrais réformateurs, des francs révoltés
du dix-huitième siècle, Dolet avait raison deux siècles trop tôt.
Contemporain de Diderot,
Il eût pu travailler à l’Encyclopédie;
mais, à coup sûr, il ne serait pas mort sur le bûcher de la place
Maubert.
En un mot, et Maittaire l’avoue lui-même[148], à une époque où le
christianisme se fractionnait en tant de sectes divergentes qui se
brûlaient et se damnaient mutuellement, notre Estienne, également
antipathique à Rome et à Genève, ne voyant que tyrannie et corruption
d’un côté, qu’ambition et hypocrisie de l’autre, que fanatisme atroce
des deux parts, aima mieux, je l’ai déjà dit, s’en tenir aux vérités
générales et inattaquables, que de prendre lâchement parti pour telle
ou telle faction religieuse. Ce n’était donc ni un protestant, ni un
catholique, encore moins un athée; c’était,--et, quoi qu’en puissent
dire certaines gens, le titre est glorieux pour tout homme qui veut
être vraiment homme,--c’était un LIBRE PENSEUR.
[148] «Quum autem tunc maxime temporis id accidisset
infortunii per nimiam perversorum hominum aut
_superstitionem_ aut _licentiam_, ut religio misere in
varias sectas scinderetur, maluit intra _generaliores
terminos_ se tutum continere, quam ad quas potius
partes accederet, disertis verbis enuntiare.»
«A cette époque malheureuse et perverse, la
_superstition_ d’un côté, la _licence_ de l’autre,
avaient introduit dans la religion la déplorable
anarchie des sectes. Dolet crut voir plus de sûreté à
se maintenir dans les _termes généraux_, qu’à s’enrôler
hautement dans un parti ou dans l’autre.»
[Cul-de-lampe]
[Vignette]
[Bandeau]